Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

vendredi, juin 08, 2018

SANS PIEDS D'ARGILE, COLOSSAL


SANS PIEDS D’ARGILE, COLOSSAL  

NABUCCO,

  Opéra en quatre parties de Giuseppe Verdi (1813-1901)

Livret de Temistocle Solera

 d’après Anicet-Bourgeois et Francis Cornu

DIMANCHE 3 JUIN


L’Opéra de Toulon  a présenté le dimanche 3 juin  une remarquable production de Nabucco de Verdi (livret de Temistocle Solera) venue de Saint-Étienne. Il reste encore quelques jours pour la voir : le mardi 5 et le vendredi 8 juin à 20 heures. Avant de la détailler, en voici les lignes directrices.

L’histoire : Nabuchodonosor

Nabuchodonosor II, régna à Babylone, entre 604 et 562 avant J.C. C’est le roi bâtisseur des fameux jardins suspendus de Babylone, l’une des sept merveilles du monde de l’Antiquité. Il est immortalisé dans la Bible, par le Livre de Daniel. Son prestige demeure si grand que Saddam Hussein se considérait lui-même comme un successeur, héritier de la grandeur de Nabuchodonosor et avait placé l'inscription « Du roi Nabuchodonosor dans le règne de Saddam Hussein » sur les briques des murs de l'ancienne cité de Babylone (près de la Bagdad d’aujourd’hui) qu’il rêvait de reconstruire : tant de ruines dans cette Syrie d’aujourd’hui, Assyrie d'hier…

         Selon la Bible, vainqueur des Juifs, Nabuchodonosor les amena captifs à Babylone, mais, précise le livre sacré, « Daniel, Ananias et Misael, qui étaient de race royale, le roi de Babylone les fit élever à sa cour dans la langue et les sciences des Chaldéens, afin qu'ils pussent servir dans le palais. » On le voit, ce monarque traite bien certains de ses captifs. Daniel, qui le raconte lui-même dans ce livre biblique, gagne la confiance de Nabuchodonosor, devient pratiquement son conseiller. Un jour, au réveil, il lui explique le songe qui l’épouvante : une statue immense, d’or, d’argent, d’airain, mais aux pieds d’argile qu’une petite pierre tombée de la montagne, réduit en poudre. D’où l’expression « colosse aux pieds d’argile» pour dire une force apparente.

            Le roi conquérant, maître du monde, dans sa superbe ville de Babylone, près de laquelle déjà fut érigée, aux origines, la présomptueuse tour de Babel qui prétendait escalader le Ciel, méprisant la leçon de son rêve sur la statue colossale aux pieds d’argile, se fait construire une immense statue d’or, toujours selon Daniel, et défiant Dieu, se déifiant lui-même, il demande à être adoré comme seul dieu. Il prétendait fonder un monothéisme déjà, comme l’infortuné pharaon Akhénaton plus d’un millénaire avant lui.

Ce Nabuchodonosor biblique, qui finit par reconnaître la grandeur du Dieu des Hébreux, était le thème bien connu de pièces sacrées et d’oratorios baroques. Pour un Verdi malheureux, frappé jusque-là par l’échec jusque-là et un terrible deuil familial, la perte de femme et enfants, c’est le premier succès, prémices des chefs-d’œuvre à venir :  Nabuchodonosor, à l’origine, est raccourci en Nabucco, créé en 1842 à la Scala de Milan.

Cette histoire antique est fondée sur le conflit, hélas toujours actuel entre Israël et les peuples voisins, en l’occurrence, ici, les puissants Chaldéens et leur monarque Nabuchodonosor, qui prend d’assaut Jérusalem, en détruit le temple et déporte à Babylone les Juifs : une déportation, déjà…

De Nabuchodonosor à Nabucco

L’épisode biblique est très romancé par une invraisemblable histoire amoureuse entre la fille de Nabucco, Fenena, otage des Hébreux et amoureuse de l’un d’eux, Ismaele, connu, symétrie forcée oblige, quand il était, lui, prisonnier à la cour de Babylone : en somme, une version  nouvelle, intercommunautaire et raciale de Pyrame et Thisbé, tragiques amants babyloniens, anticipation de Roméo et Juliette.

L’ouvrage est divisé en quatre parties, chacune, dans le livret, a un titre chapeauté d’une épigraphe biblique, quelques lignes tirées du Livre de Jérémie. Ainsi, la première, « Jérusalem », est placée sous le signe de sa prophétie annonçant la destruction de la ville par le roi de Babylone ; la seconde, « L’impie », a pour épigraphe la tempête déchaînée par le Seigneur, qui préfigure celle qui va frapper de folie Nabuchodonosor se prenant pour un dieu et annonce le coup d’état de sa fille Abigaïlle qui s’empare du trône et le séquestre ; la troisième partie s’appelle « La prophétie » et a pour exergue une phrase de Jérémie vaticinant la chute de Babylone. La quatrième, enfin, « L’idole brisée », est la prophétie de Jérémie sur la fin du dieu Baal et de ses idoles, métaphorisant la fin de Nabuchodonosor et le triomphe du dieu d’Israël. Bien sûr, durant une représentation traditionnelle, on n’a pas sous les yeux ces épigraphes, dont la lecture est peut-être aujourd’hui possible si elles figurent dans les surtitres.  Mais ce sont les conducteurs du contenu de l’action et des intentions des auteurs. 

S’ajoute à cet amour symétrique, interracial, la passion frustrée pour le même bel Hébreux d’Abigaïlle, demi-sœur et rivale de Fenena. Par ailleurs, ambitieuse et concurrente de son père Nabucco, auquel elle ravit le trône par un coup d’état, alors qu’elle n’est qu’une esclave : elle va pratiquement jusqu’au régicide, au parricide, au déicide, puisqu’elle détrône en Nabucco son roi, son père et un dieu tel qu’il s’est décrété. 

Nabucco, revenu de sa folie dans sa prison, regrettant le décret que lui a extorqué Abigaïlle, condamnant tous les Juifs à mort, dont sa fille Fenena qui s’est convertie au judaïsme, supplie le Dieu d’Israël de l’aider, lui jurant même de reconstruire son temple qu’il avait détruit à Jérusalem .

Abigaïlle, consciente de ses crimes, se suicidera en demandant pardon. Arraché à sa prison, Nabucco, béni par le grand prêtre d’Israël, Zaccaria, libère les Hébreux. Dans cet opéra abondent les chœurs. C’est en effet le chœur, célèbre d’emblée, chanté par les Hébreux déportés et esclaves à Babylone, qui assura le succès de l’œuvre : « Va pensiero… », évoque tendrement et doucement, avec une poignante nostalgie, le pays lointain et perdu (« Ô, ma Patrie, si belle… »). Il devint vite l’hymne national et révolutionnaire d’une Italie pas encore unifiée, sous la coupe autrichienne : VIVA VERDI ! écrivaient sur les murs les Milanais insurgés contre l’Autriche. Il fallait comprendre, avec les majuscules seules en abrégé, comme « Viva Vittore Emmanuelle Re D’Italia », le monarque qui fera l’unité italienne. Magnifique publicité pour le musicien patriote. Spontanément, les milliers d’Italiens suivant le cortège mortuaire de Verdi en 1901 entonnèrent ce chant devenu une sorte d’hymne national, sinon officiel, du cœur. 


Réalisation

Un rideau de scène orné d’une immense croix de David s’ouvre sur une profondeur obscure où l’on distingue trois colonnes carrées d’ordre colossal, signifiant le temple de Jérusalem. Pour le reste de l’action à Babylone, ces mêmes colonnes dans l’ombre, une vague lumière affûtant les arêtes, suspendues à mi-hauteur dans la pénombre, ont l’étrange beauté d’une toile abstraite ; un carré noir au milieu du plateau, socle, tribune ou piédestal du trône avec des marches pour y accéder, sont les seuls éléments de décors (Jérôme Bourdin) minimalistes mais maximalement expressifs que les lumières somptueuses (Pascal Noël) habillent ou estompent selon le cas : une réussite esthétique. En légère pente traversant le plateau, alignement d’un peuple dont les drapés des costumes antiques (aussi de Bourdin), sculptés ou caressés rêveusement par cette lumière vaguement mordorée, voile de deuil du premier plan tenu par les femmes : sur le fond d’ombre, ces chœurs d’entrée ont la beauté plastique d’une frise, d’un haut relief sonore modelé d’ombres et de clartés, creusé de plis et de pleurs, de cris forte et de soupirs piani sous la baguette de Jurjen Hempel. Comme une grande vague, le voile refluera, fuira comme un tragique adieu dans les coulisses avec le fracas de l’arrivée brutale des Chaldéens.


De noir  ou de marron obscur vêtus, certains masqués jusqu’aux yeux, pointes sur la tête, sangles d’or, les vainqueurs sont impressionnants comme une armée d’ombres mais aux gestes secs, saccadés de menaces matérialisées par des lances jaunes dont la gestique, virtuose comme une chorégraphie et acrobatie de mort (Laurence Fanon), strient l’espace sombre de leurs traits géométriques abstraits : esthétiquement, c’est d’abord des Lances immobiles de Velázquez mises ensuite en mouvement fiévreux de La bataille de San Romano d’Ucello.

Nubucco a la tête ornée d’une couronne de lames, long collier pectoral prolongé de tresses d’or jusqu’aux pieds dont Abigaïlle, le dos simplement dessiné du long ruban doré, s’emparera comme signe de la puissance. L’entrée, l’intrusion dans le temple juif des Assyriens, s’accompagne d’une révolution de l’éclairage : une brusque herse lumineuse verticale tombe sur le fond, dentelée et inquiétante, puis s’horizontalise en rampe de feu qui semble acculer les Hébreux, mitraillés de lumière et pointés par les lances, sur le devant de la scène comme au bord du gouffre.


La mise en scène de Jean-Christophe Mast use en virtuose harmonieux des lumières, décors, costumes : d’un espace fatalement clos, il réussit à faire la profondeur insaisissable d’un univers lointain dans la mémoire confuse soudain rendu à l’actualité de nos yeux. Habilement, il déjoue le risque du statisme inhérent à cette masse chorale importante, conjointe des Chœur de l’Opéra de Toulon et de l’Opéra de Nice (excellemment préparés) par l’activité nerveuse, agressive, belliqueuse, qui se joue à l’avant-scène avec les personnages principaux si bien dessinés, et ce ballet des lances si captivant. Le hiératisme choral des Hébreux s’ébroue parfois d’un bruyant frisson de crainte de foule promise déjà à l’holocauste qui semble faire onduler, trembler, les voiles de leurs vêtements.

Interprétation

À la qualité scénique répond celle de la musique, le chef sachant même faire expression dramatique des faiblesses orchestrales de cet encore jeune Verdi. Prise avec lenteur, l’ouverture ensuite se presse, s’oppresse, se hache dans une respiration haletante au tempo d’une angoisse croissante. Il allège les formules répétitives, trop fréquentes des trois temps de vague valse (1-2-3 : zim-boum-boum) qui affligent souvent l’écriture des premiers ouvrages du maître. Mais il exalte les couleurs, soutient solidairement les chanteurs et leurs difficiles parts et donne aux chœurs une dignité souveraine, poésie cruelle de la nostalgie douce du fameux « Va, pensiero… », foule mouvante, émouvante, soulevée par moments par une houle émotionnelle qui semble vouloir déborder la tristesse résignée.

D’Abdallo (Frédéric Diquero), de la noirceur du Grand Prêtre de Baal de la basse Nika Guliashvili à la belle et solide Anna (Florina Ilie), pas de faille dans la distribution si on peut regretter les acididités dans l’aigu de l’Ismaele de Jesús León peut-être en méforme pour ce rôle de ténor plus héroïque que gracieusement lyrique. En à peine quelques phrases, de sa voix large et sombre de mezzo et de son élégance physique, Julie Robard-Gendre campe une Fenena pleine de noblesse tragique déjà prête au sacrifice.  De sa voix profonde, noire dans le grave, éclatante dans des aigus pleins et portants, la basse Evgeny Stavinsk prête à Zaccaria, Grand prêtre hébreux des accents exaltés de prédicateur aux accents prophétiques et d’imprécateur faisant tonner la foudre contre l’impie.


 La tessiture Abigaïlle, laissant présager celui de Lady Macbeth, est à coup sûr l’un des plus difficiles de Verdi, sa future compagne, la cantatrice Giuseppina Strepponi créatrice du rôle, victime du succès de l’œuvre demandée partout, y laissa la voix et dut arrêter la scène à trente ans : la soprano doit y passer en effet, de graves corsés pratiquement de mezzo à des suraigus déchirants non sans de difficiles passages vocalisés dans la tradition du bel canto romantique à la Donizetti dont Nabucco, vaste fresque historique et idéologique, marque la fin de l’esthétique hédoniste. D’entrée, sans préparation, Raffaella Angeletti se lance, comme se riant, des notes extrêmes, hérissées, féroces, de sa partie par ailleurs servie d’une arrogante présence physique mise en valeur par sa robe noire de prêtresse sans pitié. Mais la pitié, sur elle-même, sur son sort de fille de Nabucco issue d’une esclave, méprisée par Ismaële au profit de sa demi-sœur Fenena à laquelle le roi, par ailleurs confiera la régence pendant la guerre, elle l’exprime dans son grand air terrible de difficulté : d’ordinaire donné à pleine voix par des cantatrices redoutant les écueils des demi-teintes toujours périlleuses. Mais Angeletti s’y coule, en roucoule et déroule les vocalises, colore de velours le médium affectif sans déchirer le tissu des aigus triomphants, descend dans les graves et en fait une confidence tendre et trahie qui humanise le rôle. Elle devient une Mater dolorosa en prenant entre ses bras, navrée, la jeune Juive tuée, s’interrogeant sur ce qui a pu tuer la pitié dans son cœur.

Nabucco, héros écrasant écrasé par son destin est une sorte de Roi Lear déchu, déchiré, aux deux filles contraires, l’une, à défaut de son amour, aspirant à son trône. On va suivre son épopée du triomphe à la chute, rédimée par l’expiation consciente et le remords, en passant par la folie. En rupture avec la tradition belcantiste, Verdi confie déjà le rôle de héros central non au ténor mais à la voix de baryton, lui imprimant sa caractéristique vocale propre, comme il fera dans Macbeth, Rigoletto, Simon Boccanegra, Falstaff. Puissance vocale requise sur tout le registre, aigus éclatants assis sur des graves solides. Toutes les exigences vocales du rôle, Sergey Murzaev les possède largement, puissant et pathétique, prostré ou prosterné devant un destin qui fait de ce vainqueur, vaincu et convaincu par la morale de l’adversaire, un exemplaire personnage d’épopée défiant les siècles : un vrai colosse vocal sans pieds d’argiles.

Direction musicale :  Jurjen Hempel
 Mise en scène : Jean-Christophe Mast . Chorégraphie : Laurence Fanon. Décors et costumes : Jérôme Bourdin. Lumières : Pascal Noël.
Distribution
Abigaille : Raffaella Angeletti ;  Fenena : Julie Robard-Gendre ; Anna : Florina Ilie.
Nabucco : Sergey Murzaev ; Ismaele :  Jesús León ; Zaccaria :  Evgeny Stavinsk ; Grand Prêtre de Baal : Nika Guliashvili  ; Abdallo :  Frédéric Diquero.
Orchestre de l’Opéra de Toulon, Chœur de l’Opéra de Toulon (Chrsitophe Bernollin), Chœur de l’Opéra de Nice (Giulio Maganini).
Production Opéra de Saint-Étienne
Opéra de Toulon 
Nabucco de Verdi.
Dimanche 3 juin 14h30, 5 et le vendredi 8 juin à 20 h.
operadetoulon.fr
Photos Frédéric Stéphan :
1. Les Hébreux  vaincus ;
2. Triomphe de Nabucco ;
3. Triomphe d'Abigaïlle ;
4. Triomphe hébreux (Zaccaria et Anna). 

mardi, juin 05, 2018

DEUX POUR LE PRIX D'UN




DEUX DE LA CANEBIÈRE



Marseille, Odéon,

16 mai


Qu’est-ce qui vaut mieux QU’UN de la Canebière ? À l’évidence (ce qui se voit) et à l’audience (ce qui s’entend) : DEUX. Du moins quand ils sont de la trempe de Simone Burles et d’Antoine Bonelli, qui ne trompe personne. Sûrement pas le public des fidèles de l’Odéon qui, empressés d’entendre ces deux piliers des spectacles d’opérettes qui s’y donnent, se pressent dans la grande salle, le foyer où se donnent en général ces spectacles Une heure avec… résultant trop petit pour un trop grand public. Parmi lequel, des amis acteurs et chanteurs venus les soutenir, Dominique Desmond, Caroline Géa, Marc Larcher, Marie-Ange Todorovitch et le célèbre ténor Charles Burles que les Marseillais n’ont pas oublié.
Ce spectacle était préparé par Simone Burles, une spécialiste du genre « marseillais » qu’elle a illustré avec les illustres Jackie et Fernand Sardou, même si elle ne s’est pas bornée à ce domaine, partenaire aussi d’Henri Génès dans des spectacles divers, des opérettes entre autres qui ont beaucoup tourné, sans parler de ses propres productions.
Cette Avignonnaise avait annexé le Marseillais Antoine Bonelli, solide figure de la troupe de l’Odéon que le public salue et applaudit toujours à son entrée avant même qu’il n’ouvre la bouche, et il est vrai que son charisme théâtral est immédiat et l’on n’échappe pas à la contagion à voir paraître sa rondeur joviale et son joyeux visage orond, mobile, passant de la candeur d’enfant à un froncement de sourcils menaçant, mais jamais méchant.
Après Paris, chanté depuis toujours en poèmes et rengaines, dont certaines ont fait le tour du monde, Marseille est assurément la ville de France la plus chantée dans une forêt de chansons dont les deux compères nous offrirent un florilège. La plus ancienne de 1927, la plupart des années 30 à 36, avec deux incursions en 1958 : C’est un pays près d’Avignon (Romani/d’Anduze/ Nègre/Philipp) et Marseille, tais-toi, Marseille (Vidalin/Datin). Mais bien en situation, la première, clin d’œil souriant de Simone Burles à sa ville natale, la seconde, dramatique allusion à une triste réalité marseillaise de l’époque où tant de filles, rêvant de voyage, venaient échouer dans cet encore grand port, devenant des épaves, à moins d’être embarquées, au propre et au figuré, pour nourrir en chair blanche la prostitution de la traite aux quatre points cardinaux de cette déjà agonisante Porte de l’Orient, dont l’année 58 marquait le début de la fin du trafic colonial...
Si les chansons marseillaises n’ont pas forcément fait le tour du monde, la réputation sulfureuse et joyeuse de la turbulente ville oui, et le public chantait avec conviction en chœur avec nos duettistes cette vérité d’autrefois tirée justement de Un de la Canebière de Sarvil/Scotto :

On connaît dans chaque hémisphère
Notre Cane... Cane... Canebière
Et partout elle est populaire
Notre Cane... Cane... Canebière.
Elle part du vieux port et sans effort
Coquin de sort, elle exagère.
Elle finit au bout de la terre
Notre Cane... Cane... Canebière



Les deux partenaires, en marinières rayées et casquette, soutenus, poussés par le piano complice de Marion Liotard, elle aussi en marinière, arrachée à ses accompagnements lyriques et création contemporaines pour plonger dans cette joyeuse rade de Marseille, nous promenaient dans un univers aux textes délibérément naïfs d’Alibert, Sarvil, immortalisés par la musique de Vincent Scotto, délicieux clichés sur un certain art de vivre local, même parfois complaisamment caricaturé, le repas le dimanche au cabanon (un privilège, tout de même pour ceux qui en avaient !) au bord de l’eau (on vient de détruire les derniers de la Pointe Rouge !). Sur des rythmes de javas, de valses, de fox-trots, de marches et bien sûr du Plus beau tango du monde, on écoutait cela non sans nostalgie, touchantes vignettes d’un passé révolu. Mais la calanque, les rochers, les pins (qui n’ont pas brûlé), les voiles, le ciel (même aujourd’hui horriblement pollué), la Vierge de la Garde et autres images emblématiques demeurent encore, cadre, lieux qu’un nouvel afflux de touristes croisiéristes ne cessent désormais d’immortaliser (?) dans leurs selfies dont nous espérons qu’ils fixent autant la ville que leur vidage ébahi.
Simone Burles garde dans la voix une tradition d’émission vocale perdue dans la variété, passant, sans les mêler, du registre de poitrine à celui de tête aux toujours jolis aigus. La voix rebelle d’Antoine parfois s’encanaille et déraille mais il la raille et la remet sur les rails en souriant.
La deuxième partie, après un thé ou café collectif au bar, rituel goûter offert par le théâtre, fut un sketch, Au Tribunal, autrefois interprété par Raimu et Blavette à la radio, inénarrable, avec un irrésistible Antoine en épouse assassine délurée et une Simone en juge dépassé. Acquittement assuré avec nos bravos et applaudissements.

Marseille, Odéon,
16 mai
Deux de la Canebière
Un spectacle de Simone Burles
Sur des chansons de Vincent Scotto, Cadet, Koger, Romani, Vidalin, etc.
Avec Simone Burles et Antoine Bonelli.

Photos :
1. Burles et Bonelli (Marc Larcher) ;
2. Marion Liotard.

lundi, juin 04, 2018

SANS BATAILLE


Enregistrement 24/5/2018, passage, semaine 11/16/18

RADIO DIALOGUE RCF (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 321

lundi : 18h45 ; mercredi : 20 h ; samedi : 17h30
Semaine 24
         L’Opéra de Marseille  présente Ernani, opéra de 1844 de Verdi, les 6, 10 , 13 et 16 juin, absent de notre scène depuis 1999, soit dix-neuf ans. Le livret fut tiré par Francesco Maria Piave, futur grand collaborateur de Verdi, de la pièce éponyme, au H du titre près, de Victor Hugo qui ajouta le H de son nom au nom de la localité basque dont il fait le pseudonyme de son mystérieux héros.
La pièce, on le sait, causa un scandale lors de sa création en 1830, marquant avec tambours et trompettes, presque littéralement, tant il y eut de chahut lors de la première, l’avènement du drame romantique. Il osait rompre avec la tradition académique figée de la tragédie classique momifiées dans ses fameuses règles des trois unités abusivement imputées à Aristote : un arbitraire même lieu où tous, amis, ennemis se retrouvent, un même jour pour des actions compressés en temps, et une unité artificielle de ton d’un bout à l’autre,  alors que le vie, comme le disait déjà Lope de Vega au XVIIe siècle  dont Hugo s’inspire, mêle le rire aux larmes, le sublime et le grotesque, le dramatique et le comique. Hugo n’hésite pas à mettre dans la bouche de son héros s’adressant au roi Charles, le futur Charles Quint, ce jeu de mots qui fit rire, ce polyptote, c’est-à-dire, cette déclinaison d’un mot sous diverses formes, littéralement, ici, cette suite de suivre :
Oui, de ta suite, ô roi, de ta suite, j’en suis,
Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis.
 Hugo s’amuse aussi à briser le ronron du vers canonique alexandrin de douze pieds avec son hémistiche fortement marqué au 6e. Mais, surtout, il mêle les registres de vocabulaire (ô, très prudemment) de termes nobles et quelques uns, prosaïques : « concubine », « œuf », « quelle heure est-il ?», etc  
         Cependant ce qu’on appelle la bataille d’Hernani entre la claque d’amis d’Hugo applaudissant  à tout rompre et ses détracteurs sifflant  n’empêcha pas le succès de la première, même si cela s’envenima par la suite, les adversaires fourbissant au fur et à mesures des représentations leurs armes, mais sans nuire, au contraire, par le bruit,  belle pub encore, au triomphe de la pièce.
         Évidemment, ces audaces formelles de style ne sont pas transposables dans sa version lyrique. Le livret condense forcément la pièce car la musique allonge toujours le texte. Des dix-neuf personnages de la pièce sans compter les comparses, on passe à sept dans l’opéra.
         On l’oublie, mais le drame s’appelle Ernani ou L’Honneur castillan ,  et le sous-titre est, en espagnol : Tres para una , ‘Trois pour une’ (trois amoureux pour une même femme).
         Voici le premier amoureux, le héros éponyme, qui donne son nom à l’œuvre. Nous sommes en 1519 dans les montagnes d’Aragon. Ernani est le chef d’une bande rebellée contre le roi Charles Ier d’Espagne, le futur Charles Quint, dont le père aurait tué le sien. Il est amoureux d’Elvira (Doña Sol dans la pièce), que son tuteur, le duc de Silva va épouser. Il révèle à ses hommes qu’il compte l’enlever. Il est chanté par Roberto Alagna dirigé par Claudio Abbado à la tête de l’Orchestre philharmonique de Berlin :
1) DISQUE I, PLAGE 8 : 1’30’’
         Ernani, dans la pièce, a vingt ans, Elvira/Sol, dix-sept ans, Charles, Carlo dans l’opéra, né en 1500 a donc dix-neuf ans, et le troisième amoureux, le plus âgé se dit vieillard de soixante ans. Les acteurs de la Comédie française qui firent la création, selon la règle de la maison où chaque sociétaire était titulaire à vie d’un premier ou second rôle, n’étaient pas de première jeunesse : celui qui incarnait le héros avait passé largement la cinquantaine qu’atteignait aussi Mademoiselle Mars jouant Doña Sol, qui refusait pour cela de dire à son partenaire : « Vous êtes mon lion superbe et généreux ». L’opéra ne s’occupe guère de l’adéquation de l’âge des chanteurs aux rôles, car les voix se forment tard. En tous les cas, nous écoutons Maria Callas incarnant avec émotion une jeune Elvire attendant fièvreusement dans sa chambre, la nuit, Ernani, espérant qu’il va l’enlever pour lui épargner le mariage avec son oncle et tuteur, tout comme la Rosine du Barbier de Séville. C’est Nicolas Rescigno qui l’accompagne avec le Philharmonia Orchestra :
2) DISQUE II, PLAGE 5 :  de 2’ à 3’30’’
         Mais là, coup de théâtre digne de la comédie, c’est le deuxième amoureux, le roi Carlo qui arrive au lieu de l’amant attendu. Dans la pièce, il n’a que le temps de se glisser dans une armoire et voilà qu’Ernani se pointe. Entendant par force les deux amoureux, le roi amoureux jaloux sort de son trou et les deux hommes s’apprêtent à croiser le fer pour la belle. Patatras, voilà encore qu’arrive à l’improviste, comme dans du Feydeau, le duc de Silva, qui allait épouser sa nièce, suivi de ses hommes. On imagine sa stupeur en découvrant la pure vierge la nuit avec deux hommes dans sa chambre. Le digne vieil homme amoureux laisse exhaler sa honte et son désespoir, se demandant pourquoi quand la vieillesse couvre de neige les cheveux d’un homme, la vie ne lui fait pas aussi un cœur de glace. C’est chanté par Simone Alaimo, accompagné’Orchestre symphonique de Savonne dirigée par Massimo de Bernard :
3) DISQUE III, PLAGE 4
Voilà donc les trois pour une du sous-titre, trois amoureux d’une même femme. Le roi, se faisant connaître à Silva, sauve élégamment Ernani en disant qu’il est de sa suite, d’où l’ironie d’Ernani dans un aparté. L’honneur castillan, c’est dans l’acte suivant, la grandeur d’âme de Silva. Habillé en pèlerin, Hernani demande l’hospitalité à Silva dans son palais. Découvrant les préparatifs du mariage avec Elvira, il se découvre mais  le duc, malgré tout, un hôte étant sacré, le protège et refuse même au roi Charles qui survient de le lui remettre pour ne pas faillir à sa parole, à son honneur. Sauvé par Silva, Ernani, reconnaissant, estimant que sa vie appartient désormais au duc, lui offre son cor et lui donne sa parole que, n’importe où, n’importe quand, il n’aura qu’à sonner ce cor et il se tuera.
Nous retrouvons ensuite Silva et Ernani unis à Aix-la-Chapelle, dans le caveau du tombeau de Charlemagne, avec des conjurés qui veulent tuer Charles avant qu’il ne soit élu empereur. Mais celui-ci, devenu Charles Quint, pardonne à tout le monde et offre même à Ernani, qui révèle alors sa vraie identité, Don Juan d’Aragon, un grand d’Espagne, la main ded'Elvira/Sol.
Mais, lors fête du mariage d’Ernani et Elvira, Silva, pour se venger, déguisé, vient sonner le cor fatal. Ernani, ne pouvant faillir à sa parole donnée sans souiller son honneur, boit le poison que partage Elvira. Le duc se tue aussi.  
Mais voici le troisième amoureux, Carlo, avant tout cela, méditant sur la clémence qui sera la sienne s’il est élu empereur. C’est Plácido Domingo avec la Orquesta de la Comunitat Valenciana dirigée par Pablo Heras Casado :
4) DISQUE IV, PLAGE 9 

Opéra de Marseille d’Ernani, de Verdi, les 6, 10 , 13 et 16 juin. VOIR LES AFFICHES PUR LES HORAIRES.

BABYLONIEN


Enregistrement 24/5/2018, passage, semaine 4/6-9/18
RADIO DIALOGUE RCF (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)
« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 319
lundi : 18h45 ; mercredi : 20 h ; samedi : 17h30
Semaine 23

         L’Opéra de Toulon  a présenté le dimanche 3 juin  une remarquable production de Nabucco de Verdi (livret de Temistocle Solera) venue de Saint-Étienne. Il reste encore quelques jours pour la voir : le mardi 5 et le vendredi 8 juin à 20 heures. Avant de la détailler, en voici les lignes directrices.
Nabuchodonosor II, régna à Babylone, entre 604 et 562  avant J.C. C’est le roi bâtisseur des fameux jardins suspendus de Babylone, l’une des sept merveilles du monde de l’Antiquité. Il est immortalisé dans la Bible, par le Livre de Daniel. Son prestige demeure si grand que Saddam Hussein se considérait lui-même comme un successeur, héritier de la grandeur de Nabuchodonosor et avait placé l'inscription « Du roi Nabuchodonosor dans le règne de Saddam Hussein » sur les briques des murs de l'ancienne cité de Babylone (près de la Bagdad d’aujourd’hui) qu’il rêvait de reconstruire : tant de ruines dans cette Syrie d’aujourd’hui, Assyrie d'hier…
         Selon la Bible, vainqueur des Juifs, Nabuchodonosor les amena captifs à Babylone, mais, précise le livre sacré, « Daniel, Ananias et Misael, qui étaient de race royale, le roi de Babylone les fit élever à sa cour dans la langue et les sciences des Chaldéens, afin qu'ils pussent servir dans le palais. » On voit que ce monarque traite bien certains de ses captifs. Daniel, qui le raconte lui-même dans ce livre biblique, gagne la confiance de Nabuchodonosor, il devient pratiquement son conseiller : un jour, au réveil, il lui explique le songe qui l’épouvante, une fameuse statue immense, d’or, d’argent, d’airain, mais aux pieds d’argile qu’une petite pierre tombée de la montagne, réduit en poudre. D’où l’expression « un colosse aux pieds d’argile» pour dire une force apparente.
            Le roi conquérant, maître du monde, dans sa superbe ville de Babylone, près de laquelle déjà fut érigée, aux origines, la présomptueuse tour de Babel qui prétendait escalader le Ciel, méprisant la leçon de son rêve sur la statue colossale aux pieds d’argile, se fait construire une immense statue d’or, toujours selon Daniel, et défiant Dieu, se déifiant lui-même, il demande à être adoré comme seul dieu.
Ce Nabuchodonosor biblique, qui finit par reconnaître la grandeur du Dieu des Hébreux, était le thème bien connu de pièces sacrées et d’oratorios baroques. Pour un Verdi malheureux, frappé jusque-là par l’échec jusque-là et un terrible deuil familial, la perte de femme et enfants, c’est le premier succès, prémices des chefs-d’œuvre à venir :  Nabuchodonosor, à l’origine, est raccourci en Nabucco, créé en 1842 à la Scala de Milan.
Cette histoire antique est fondée sur le conflit, hélas toujours actuel entre Israël et les peuples voisins, en l’occurrence, ici, les  puissants Chaldéens et leur monarque Nabuchodonosor, qui prend d’assaut Jérusalem, et déporte à Babylone les Juifs : une déportation, déjà… Épisode biblique très romancé par une invraisemblable histoire amoureuse entre la fille de Nabucco, Fenena, otage des Hébreux et amoureuse de l’un d’eux, Ismaele, connu, symétrie forcée oblige, quand il était, lui, prisonnier à la cour de Babylone : en somme, une version  nouvelle, intercommunautaire et raciale de Pyrame et Thisbé, tragiques amants babyloniens, anticipation de Roméo et Juliette.
S’ajoute la passion frustrée pour le même bel Hébreux d’Abigaïlle, demi-sœur et rivale de Fenena. Par ailleurs, ambitieuse concurrente de son soi-disant père Nabucco, auquel elle ravit le trône, alors qu’elle n’est qu’une esclave. Nous l’écoutons exprimer sa soif de pouvoir, de vengeance mais aussi la nostalgie de son amour, par la voix de Renata Scotto dans l’enregistrement de Riccardo Muti dirigeant le Philharmonic  Opera et l’Ambrosian Opera chorus :
1) DISQUE I, Plage 15
Abigaïlle, ambitieuse pratiquement jusqu’au régicide, au parricide, au déicide, puisqu’elle détrône en Nabucco son roi, son père et un dieu tel qu’il s’est décrété.
Nabucco, revenu de sa folie dans sa prison, regrettant le décret que lui a extorqué Abigaïlle, condamnant tous les Juifs à mort, dont sa fille Fenena qui s’est convertie au judaïsme, supplie le Dieu d’Israël de l’aider, lui jurant même de reconstruire son temple qu’il avait détruit à Jérusalem.  Nous écoutons sa prière par Matteo Manuguerra :
2) DISQUE II, plage 14
Abigaïlle, consciente de ses crimes, se suicide en demandant pardon. Arraché à sa prison, Nabucco, béni par le grand prêtre d’Israël, libère les Hébreux. Dans cet opéra abondent les chœurs. C’est en effet le chœur, célèbre d’emblée, chanté par les Hébreux déportés et esclaves à Babylone, qui assura le succès de l’œuvre : « Va pensiero… », évoque tendrement et doucement, avec une poignante nostalgie, le pays lointain et perdu (« Ô, ma Patrie, si belle… »). Il devint vite l’hymne national et révolutionnaire d’une Italie pas encore unifiée, sous la coupe autrichienne : VIVA VERDI ! écrivaient sur les murs les Milanais insurgés contre l’Autriche. Il fallait comprendre, avec les majuscules seules en abrégé, comme « Viva Vittore Emmanuelle Re D’Italia », le monarque qui fera l’unité italienne. Magnifique publicité pour le musicien patriote. Spontanément, les milliers d’Italiens suivant le cortège mortuaire de Verdi en 1901 entonnèrent ce chant devenu une sorte d’hymne national, sinon officiel, du cœur. Nous l’écoutons :

3) DISQUE II, PLAGE 10

Opéra de Toulon  dimanche 3 juin 14h30, 5 et le vendredi 8 juin à 20 h, l’opéra Nabucco de Verdi.
operadetoulon.fr

mardi, mai 29, 2018

CONFÉRENCE DE BENITO PELEGRÍN : LIBERTINAGE ET LIBERTÉ, DON JUAN/CARMEN


Enregistrement 17/5/2018, passage, semaine 28/ 5-1/6/618

RADIO DIALOGUE RCF (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 319

lundi : 18h45 ; mercredi : 20 h ; samedi : 17h30

Semaine 22



         Partenaire de Radio Dialogue RCF, l’association culturelle Horizontes del sur, dans sa rubrique « Cultures d’Espagne », et dans le cadre global de Marseille 2018 Oh quel amour !, présente son festival annuel du  26 mai au 10 juin, dont le titre est Un Amour d’Andalousie.  Dire « Andalousie », c’est dire Séville, et « Amour » lié à Séville, c’est inévitablement évoquer Don Juan et sa version féminine, Carmen.  Ayant beaucoup parlé sur d’autres ondes et beaucoup écrit dans mes livres, pièces et essais, sur ces deux personnages sévillans, on m’a chargé d’une conférence à leur sujet, le vendredi 1 juin à 18h30 au Conservatoire de Marseille, suivie d’un concert de musique espagnole. Je me permets d’en faire pour vous un très succinct résumé.

Pour moi, les deux fameux Sévillans, au-delà de leur statut légendaire de héros de l’amour, sont des hérauts, au sens de chantres, de la liberté. Faute d’espace, je ne ferai qu’évoquer Don Juan.

Il faut d’abord situer le contexte historique et social dans lequel apparaît, sans qu’on sache la date exacte de sa création, dans le premier tiers du XVIIe siècle espagnol, la pièce attribuée à Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla, qui impose ce mythe du séducteur impénitent : tout jeune, il tue le Commandeur, père de Doña Ana, avant d’être terrassé par sa statue vengeresse. Son histoire va courir l’Europe, de la Commedia dell’ Arte italienne à l’opéra, en passant par Molière. Sans doute n’est-ce pas un hasard.

Sans entrer dans des détails trop complexes pour être contés ici, il me semble important d’évoquer ce cadre plus vaste de l’Europe de ce temps et les convulsions qui l’agitent : en butte aux sursauts des grands féodaux défendant leurs exorbitants privilèges, les monarchies tentent d’instaurer des régimes absolutistes sur des pays unifiés. Au XVIe siècle déjà, Luther, fragmente l’unité de la chrétienté, en défiant l'autorité papale. Luther est un moine, un fils de l’Église : sa révolte est bien celle d’un fils contre un Saint Père qui règne encore sur les rois, qui sont aussi d’autres figures patriarcales. Jusqu’au milieu passé du XVIIe siècle, où s’affirment des monarchies ou des régimes absolus sur des nations pacifiées, l’Europe n’est que discordes civiles, révoltes, contestations violentes contre les pouvoirs centraux : en Angleterre, le roi Charles Ier est décapité en 1649 par Cromwell, qui devient dictateur. En France, le règne de Louis XIII est traversé de complots dirigés contre le cardinal de Richelieu figure autoritaire de père inflexible : le dernier, l’année même de sa mort, est celui de Cinq-Mars, favori du roi, qu’il fait décapiter à Lyon à vingt-deux ans. Ce seront ensuite toutes les conspirations contre le cardinal Mazarin, parrain, père symbolique du jeune Louis XIV, autre figure paternelle, qui, avec la régente Anne d’Autriche, essaie de soumettre les Grands insurgés pour établir un pouvoir absolu.

Exemplaire, ce futur Prince Condé : soumis à l’autorité d’un père écrasant, il s’en libère à vingt et un ans, après avoir battu à Rocroi (1643), une armée espagnole invaincue depuis un siècle. Dès lors, il voudra absolument abattre Mazarin et mettra la France à feu et à sang durant la Fronde, avant de passer aux Espagnols. Sa sœur cadette, la belle et séductrice duchesse de Longueville, amazone révoltée, séductrice redoutable, on l’appelait « Diablesse au visage d’ange », proclamait avec cynisme : « Je n’aime pas les plaisirs innocents. ». Symboliquement, c’est la révolte des jeunes, impatients de prendre leur place contre les vieux qui détiennent le pouvoir. Ils sont jeunes, puissants, ambitieux, révoltés : tout paraissant possible, ils se permettent tout, même le sacrilège.

Nous allons illustrer cette frénésie, cet appétit juvénile de plaisir, de puissance, par celle, sexuelle, qu’exprime Don Juan , Don Giovanni, dans l’air dit « du champagne » de Da Ponte et Mozart : à la faveur de la fête qu’il donne et de l’ivresse du vin et des danses, il compte augmenter sa fameuse liste d’une dizaine de femmes. C’est Cesare Siepi qui l’incarne sous la baguette de Wilhelm Furtwängler dirigeant le Wiener Philharmoniker :



1) DISQUE I, plage 22



Quant à l’Espagne et son immense empire, qu’on en juge : dans les colonies d’Amérique, la révolte des nobles rêvant de se tailler des royaumes, est endémique. En Europe, les Flandres espagnoles sont révoltées depuis près d’un siècle ; en 1640, le Portugal, s’émancipe à jamais de la couronne espagnole, la Catalogne tente de le faire la même année, suivie par Naples.

         La société espagnole est faite par les hommes, pour les hommes. L'état fonctionne comme une famille et la famille, comme un état, autoritaires tous deux. Au centre, à la tête de l'un, le Roi, et de l'autre, le Père. Au-dessus de tous, Dieu le Père. Le Père est évidemment un mari au centre de la famille, pierre angulaire de la société. Dans cette société patriarcale si centralisée autour du mâle, hiérarchisée (Père, Roi, Dieu), toute atteinte à cet ordre immuable est subversif . Et, en effet, face à un Dieu répressif ou à un possesseur exclusif de la femme, le libertinage, qu'il soit religieux ou érotique, est affirmation de l'individu. Don Juan est le premier homme qui ne se prévaut pas, pour parler aux femmes, de ses prérogatives religieuses, paternelles ou maritales :  en toute liberté, il leur parle d'homme à femme, de mâle à femelle, de sexe à sexe : d'égal à égal.

Au premier degré, donc, Don Juan joue de cette société mâle : il est l'épouseur à toutes mains et obtient des victoires par la promesse fallacieuse du mariage envers des femmes soumises à la loi. Mais, au fond, il déjoue, subvertit cette société : il défie Dieu, les Maris, les Pères. A Dieu, il enlève la religieuse, au Mari, la femme, la fille au Père. Autrement dit, il lui montre une autre voie, qui n'est pas celle tracée par l'ordre des hommes, mais celle de la nature, du désir. Et le sexe ne connaît pas de hiérarchie sociale, pas d'autre loi que celle de sa satisfaction. Le libertin fait passer le souffle de la liberté. Il n'est pas étonnant que Don Juan soit poursuivi par les maris, les pères, par Dieu, par ce Commandeur (ambassadeur du Roi, Père et mandataire de Dieu), les incarnations de la société patriarcale, car il contribue à la sédition des femmes.

         Nous écoutons encore Don Juan invitant tout le monde à sa fête, qui est celle de la liberté :



2) DISQUE II, plage 8 


Faute de temps, j’ai sacrifié Carmen « oiseau rebelle qui n’a jamais connu de loi ». Mais je lui rendrai justice le vendredi 1 juin à 18h30 au Conservatoire de Marseille en la couplant avec Don Juan, lors de ma conférence  qui sera suivie d’un concert de musique espagnole par les élèves du Conservatoire.
Conférence suivie d’un concert de musique espagnole par les élèves du Conservatoire.




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