Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

lundi, avril 23, 2018

LE CHEVALIER AU CYGNE


Enregistrement 5/4/2018, passage, semaine 23/4//28/4/18
RADIO DIALOGUE RCF (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)
« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 313
lundi : 18h45 ; mercredi : 20 h ; samedi : 17h30
Semaine 17


LÖHENGRIN (1)

            L’Opéra de Marseille présente les 2 et 5 mai, à 19 heures et le mardi 8 mai à 14h30, dans une nouvelle production, l’Opéra présente  Löhengrin de Wagner créé à Weimar en 1850. Cette œuvre n’avait pas été représentée à Marseille depuis 1983, soit trente-cinq ans. C’est un opéra légendaire, féerique même, dont le héros éponyme, qui donne son nom au titre, est Löhengrin, également appelé le Chevalier au cygne.
Ce Chevalier au cygne est un personnage de légendes médiévales connu dès le XIIe siècle par des chansons de gestes. C’est un mystérieux et merveilleux inconnu qui aborde un jour sur un rivage dans une nacelle, une petite barque, tirée par un cygne. Par sa vaillance, il se gagnera un fief et une épouse. Mais, un jour, le cygne qui l’avait guidé réapparaît, l’appelle, le rappelle : le bel inconnu, venu d’on ne sait où repart pour on ne sait quelle autre lointaine et impénétrable mission, s’envole à jamais dans sa barque tirée par un cygne, gardant à jamais son mystère. Le minnäsanger, c’est-à-dire trouvère allemand, les trouvères étant les héritiers de nos troubadours occitans, Wolfram von Eschenbach (1170 1220), dans son poème épique Parzival, Parsifal, Perceval pour nous, rattache Löhengrin au cycle du Graal des chevaliers de la Table ronde. C’est de lui que s’inspire Wagner pour son opéra et aussi pour son œuvre ultime, son grandiose et mystique Parsifal de 1888, dont la scène du "Vendredi Saint" est fameuse. Rappelons que Wagner, féru de mythes, légendes et histoires médiévales, avait déjà consacré en 1845 un opéra à Tannhäuser, minnesänger du XIIIe siècle et, dans ses Die Meistersinger von Nürnberg, ‘Les Maîtres chanteurs de Nuremberg’, de 1868, c’est la version populaire de ces poètes qui chantent la dame, l’amour, lors de concours publics de poésie, qu’il met en musique.
Mais quelques mots sur le tout début de cette œuvre, le Prélude célèbre. Proust, adorait Wagner, il avait pu voir Löhengrin lors de sa création française en 1887 mais, surtout, il fréquentait les Concert Lamoureux qui, passé l’hostilité rageuse  et ravageuse contre le wagnérisme, conséquence de la défaite de la France contre la Prusse en 1870, programmait des pages symphoniques, les ouvertures de ses opéras. Il consacre nombre de commentaires à Löhengrin dans Du Côté de Guermantes , À l’Ombre es jeunes filles en fleur, La Prisonnière.  Il décrit ce Prélude comme un tout léger souffle de vent sur le feuillage de peupliers, faisant comme miroiter la face argentine des feuilles. Suggestive et poétique image, il est vrai. J’y vois aussi un léger rideau de scène qui s’ouvre lentement, lentement, à notre brumeux réveil, sur une scène embuée de rêve, un onirique et impalpable paysage d’ailleurs. Je vous laisse juger par ce trop bref extrait de ce long Prélude :

1) PLAGE 1

C’était interprété par Sir Georg Solti, à la tête du Wiener Philharmoniker.
 Ouverture de rêve mais pour un monde où la pureté et la poésie vont s’opposer cruellement) la dureté et méchanceté des hommes, de certains.      L’action se situe près d’Anvers, aux bords de l’Escaut dans les premières années du Xe siècle, en l’an 900 et quelque. Le roi Heinrich der Vogler, ‘Henri l’Oiseleur’, roi de Germanie, est venue dans le Brabant, cette région de Wallonie pour y lever des troupes car il est dans l’urgence : les Hongrois, les descendants des Huns établis en Hongrie, après une longue période de calme, menacent son royaume.  Mais il trouve cette terre déchirée par un conflit dynastique. Il somme le comte Friedrich de Telramund de lui en exposer les raisons devant l’assemblée des Brabançonnais.
Telramund dit au roi et à l'assemblée qu'avant de mourir, le duc de Brabant l'avait nommé protecteur de ses deux enfants, Gottfried et Elsa, lui promettant la main de cette dernière. Mais il prétend que, lors d’une promenade en forêt, Elsa a fait périr son frère, disparu depuis. C’est pourquoi, renonçant à épouser une meurtrière, il a pris pour femme Ortrud, fille du prince de Frise. En sa qualité de plus proche parent du duc défunt, et sa femme étant de la lignée princière, il réclame l'héritage du Brabant. D’autant qu’il accuse Elsa d'avoir un amant secret.
Devant le roi, face à ces accusations et l’assemblée de la noblesse qui lui est hostile, Elsa ne sait que répondre et dit qu’elle en appelle à Dieu. Le roi décide que la question soit tranchée justement par le Jugement de Dieu, à savoir par un combat singulier à mort entre le comte accusateur et celui qu'Elsa aura désigné comme son défenseur. Or, il ne s’en trouve aucun parmi ces chevaliers pour vouloir la défendre : Telramund est un redoutable combattant, et il a rallié les nobles à sa cause. Sommée de nommer un défenseur, Elsa raconte son rêve d’un beau chevalier lumineux qui sera son sauveur auquel elle donnera son cœur, ses terres et la couronne ducale. Nous l’écoutons par Jessye Norman :

2) PLAGE 5

Face à la jeune femme rêveuse et fragile, à la pureté de sa voix, écoutons maintenant la rage accusatrice de Telramund, chanté par Siegsmund Nimsgern et de ses hommes en fond grondant :

3) PLAGE 6

Hélas, rien ne se passe, personne n'arrive pour relever le gant, le Comte s’exaspère, Elsa désespère. Mais, ô miracle, les hommes proches du rivage du fleuve découvrent une étrange merveille, un miracle : oui, là, sur le fleuve, mais oui, comment en croire ses yeux ? une mince embarcation, une nacelle et, tirée, oui, tirée par un cygne et, sur la proue, debout un chevalier à l'armure étincelante, tel que le décrivait le rêve d'Elsa. Il est venu défendre une innocente, dit-il.
 Le mystérieux chevalier prend pied et dit adieu tendrement à son cher oiseau, lui demandant de ne revenir que pour constater son bonheur. Nous les retrouverons la semaine prochaine. Pour l'heure, nous quittons aussi sur ces adieux au cygne du chevalier par la voix de Plácido Domingo :

4) PLAGE 8

Opéra de Marseille les 2 et 5 mai, à 19 heures et le mardi 8 mai à 14h30, Löhengrin de Wagner.








mardi, avril 17, 2018

TRÈS HAUT




LÀ-HAUT

MAURICE YVAIN

Opérette-bouffe en trois actes   et quatre tableaux

Livret d’Yves MIRANDE et Gustave QUINSON,  lyrics d’Albert WILLEMETZ

SAMEDI 14 AVRIL

Marseille Théâtre de l’Odéon

            Très haut en effet, ce Là-Haut, et non parce qu’il traite du Ciel, mais par le niveau artistique général et particulier. Par la grâce de cet heureux Paradis nous sommes, littéralement, aux anges. En effet, direction d’orchestre, décors, costumes, mise en scène et interprétation, tout concourt à en faire un joyau joyeux de l’Odéon, à notre connaissance le seul théâtre voué à l'opérette, un genre ailleurs largement abandonné.


L’œuvre

L’immédiate après-guerre veut oublier les horreurs de 14/18, on panse les plaies et pense au plaisir. Le compositeur Maurice Yvain participe de cette euphorie. Déjà auteur de chansons à succès comme Mon homme (1920), et d’une opérette remarquée, Pas sur la Bouche (1922), il participe de cette euphorie, de ce goût de vivre : est-on mort dans son Paradis de Là-haut, sinon de rire ? Histoire céleste d’Évariste, viveur sans vie : après un bref passage au Purgatoire où il purge une vie dissolue, il gagne une éternité paradisiaque, et sème le trouble parmi les troublantes élues ou anges. Il perturbe Saint Pierre, qui n’est pas de roc (et ne sera pas de marbre face à la tentation) au point que ce saint homme candide et poli (« Je vous en prie, entrez », dit-il aimablement aux arrivants) lui accorde une permission de minuit de revenir sur terre pour surveiller de près sa veuve presque éplorée qui, sans être joyeuse, à en croire son ange gardien Frisotin, ne vit pas trop mal son veuvage.


Concoctée par des librettistes ingénieux, facétieux, jouant des progrès faisant rêver toute une époque (lavabo, eau, gaz et électricité à tous les étages, même là-haut…), sachant user de culture encore populaire alors avec des clins d’œil bibliques, lyriques ou poétiques (« En vérité, je vous le dis… », « Anges purs, anges radieux… », « Voici des fruits, des fleurs, des feuilles… » , etc), s’amusant faire bondir et rebondir la langue, les mots, avec une virtuosité digne des librettistes d’Offenbach, (« mort mordu… », «  Elues-u-u-u-ues… »), jonglant avec les allitérations  « Aime-moi, Emma … », « Ose Anna= Hosanna » ), les paronomases « Par(ad)is/ Paris), cette opérette opère un vrai plaisir du texte, redoublé par l’allégresse de sa musique au rythme trépidant des Années folles, fox-trot, charleston, one-step, shimmy, etc…, danses venues d’Outre-Atlantique aussi bien acclimatées en France qu’Un Américain à Paris.


Réalisation et interprétation

L’Opéra de Marseille, qui régit l’Odéon, conjointement dirigés par Maurice Xiberras, n’a pas lésiné sur les moyens. Emmanuelle Favre, qui travaille dans les plus grands théâtres, avec son style dépouillé toujours expressif signait un décor d’une grande pureté : Paradis, le ciel, l’éther, un rectangle d’un bleu délicat forcément éthéré, piqué de quelques vaporeux flocons de nuages d’une ouate lumineuse. Au second acte terrestre, juste un changement de lumière, table, fauteuil, canapé en canne et c’est un léger salon jaune paille, éclairé de panneaux suspendus transparents de fenêtres qui, assemblés, deviendront lumineuses baies vitrées 1900 de demeure bourgeoise raffinée.


L’éternité du Paradis n’ayant pas d’âge, les robes de Katia Duflot, habituelle complice d’Emmanuelle Favre pour les plus grandes productions, ne collant pas exactement aux garçonnes des Années folles, moulent discrètement les formes féminines de soies, satins, des coupes élégantes des années 30 de toute beauté et selon l'éventail des modes requises par les clins d'œil cinématographiques et historiques de la mise en scène, de la Jeanne d'Arc dont la cuirasse du Ciel devient une élégante cotte de maille prisée sur terre à la célèbre robe de Marilyn soulevée par un courant d'air fripon. Même les saluts auront de somptueux costumes différents, soieries, lamés, pour toutes les dames, l’élégance masculine n’était pas en reste, même plus sobre. Décors et costumes d’une rare harmonie.


Tout en vivacité revigorante, actualisant par sa direction la vitalité musicale de cette œuvre ancienne mais sans ride, à la tête de l’Orchestre de l’Odéon, qui s’amuse, heureux Bruno Conti, avec ce duo de dames, non trio, car il faut ajouter Caroline Clin, que l’on applaudit souvent en chanteuse, qui signe ici la mise en scène. Et quand on dit mise en scène, on ne rend pas exactement la qualité, l’alacrité électrique de son travail minutieux, sans rupture de rythme. Il faudrait parler, pour être juste, de chorégraphie, tant les mouvements des personnages, des ensembles chantants sont d’une précision d’horlogerie, mais sans aucune raideur mécanique : tout semble couler de source. Le duo entre Évariste et Frisotin est un véritable pas de deux et trio avec Martel. On pourrait parler d’une vraie partition gestuelle : non seulement Caroline Clin fait bouger les corps, les jambes, naturellement, mais les bras, les mains, et même les doigts participent de ce bal, ce ballet étourdissant de virtuosité. On imagine sans peine la peine, le travail !



Mais il est vrai qu’elle a une équipe rompue à ce travail, et l’on devine, aux bis terminaux prodigués à un public enthousiaste ,sans regarder à la dépense d'énergie, leur enthousiasme personnel dans cette production.

 Les cohortes célestes angéliques ont des hiérarchies, commençons par elles. On dit que les anges n’ont pas de sexe et le mot, injustice machiste des religions, n’a pas de genre féminin : on n’en discutera pas ici mais, à coup sûr à voir ces élues, ces anges, ces « angelles », par forcément des agnelles, la question est tranchée à voir leurs formes si humainement féminines et on se damnerait (que Saint Pierre me pardonne !), oui, même un saint se damnerait pour atteindre le septième Ciel avec elles, dotées d’ailes et, tant pis, tant pire : on braverait même l’Enfer comme le héros.

En effet, un quatuor de charme accueille le fringant Évariste : auréole couronnant la tête et, telles des houpettes, de coquettes paires d’ailes au dos, on découvre une blonde Marilyn (Émilie Sestier) jouant du postérieur, une Dalida par l’accent ou Rita par la rousse chevelure (Sofia Naït), une adorable brune Betty Boop des premiers cartoons blanc et noir contemporains, l’éternelle amoureuse aux accroche-cœurs, un cœur grand comme ça plaqué, placardé d’ailleurs sur le sien (visez au cœur, c’est là qu’est le génie !) avec un nez et air mutin de mutine Liza Minelli (Priscilla Beyrand), une aguicheuse Betty censurée par le Code Hays, choqué par la fresque de ses frasques en bandes dessinées et son coquin petit cri « poo-poo-pee-doo », repris sensuellement par Marilyn.


 Pour de saintes amours plus cuirassées, phénix issue de ses cendres, on ne s’étonne pas de trouver  au Paradis une belle Jeanne d’Arc (Lovénah Lhuillier) et, longue, mince, raide, rude et rogue, deux longues tresses brunes sur son costume deux pièces immaculé, jupette et corsage mini, long bas tels des cuissardes et talons hauts, cravache à la main, tronche et trogne vindicative, regard farouche et culpabilisant, une Mercredi de la Famille Adams, pas petite fille modèle, mais modèle de perversion enfantine : avec elle, qui engage son cœur engage sa tête avec cette collectionneuse sinon chasseuse de têtes : c’est Julie Morgane, amoureuse et vierge frustrée, ici moins servie en airs, mais air et allure dont elle sait faire un vrai poème humoristique avec ses savants décrochages de tons. Le Ciel, compatissant, pouvait-il se passer de l’ange pur et radieux de Marguerite (Katia Blas), dont le chant a rédimé Faust ? C’est une plantureuse plante avec le double rôle céleste et terrestre de bonne lyrique hilarante. Car ces anges au féminin en surplomb ont leur pendant au monde en amies de la veuve.



Cette dernière, c’est la piquante brune Caroline Géa, séchant ses larmes et sablant le champagne avec ses compatissantes amies en son salon de partie de bridge entre dames daubant sur le défunt, vantant les avantages du veuvage et rappelant le danger des larmes pour la beauté : « Être veuve, en vérité… ».  On voit aussitôt la résurrection de la coquine coquette sous la voilette et toilette noire, arborant un imperturbable sourire rouge aux lèvres, débitant avec une fière impertinence ses couplets « Parce que » à son amoureux transi.


Celui-ci, s’accompagnant seul au piano jaune comme son rire pour lui plaire, c’est Dominique Desmons, tel qu’en lui-même, une essence du théâtre comique. Lunettes sur son crâne abondamment garni d’une chevelure nuageuse, Saint Pierre, débonnaire vieillard d’imagerie pieuse, clés au côté, regrettant de ne pas connaître Paris, c’est Philippe Fargues en rondeur, vêtu de lin et de blancheur candide, candidat à la terre en découvrant l’affriolante veuve qui va donner un ange au ciel. Un Bibi moins Fricotin que Frisotin farfelu, farfadet fada frisant l’angélisme enfantin, touffe blonde de cheveux, ange gardien assurant le gardiennage, disons la filature terrestre de Madame, costume blanc de la fonction, longue-vue et corne de brume de la conscience embrumée, c’est Grégory Juppin : on le connaît danseur acrobatique avec Julie Morgane, on l’apprécie chanteur et que dire dans ce rôle qui réunit tant de ses facettes ? Sans jamais être forcées, ses mimiques sont justes et font sens : malicieux, naïf, touchant même. Il sait donner à sa voix droite bien conduite des inflexions enfantines : un artiste complet. Et que dire de son partenaire car tout repose sur leurs solides épaules : ils sont servis par la quantité des airs et des « numéros » dansés en solo ou ensemble et une mise en scène intelligente qui sait utiliser leurs grandes qualités. Le ténor Grégory Benchénafi semble représenter en France le meilleur de l’école américaine, on ne dira pas de music-hall puisqu’on ne colle pas des étiquettes aux USA, mais de la comédie musicale qui allie les exigences du lyrique, du théâtre et de la danse. Ce grand et beau garçon athlétique bouge avec une souplesse étonnante, joue de tout son corps, expressif autant dans sa belle voix que son visage : le jeune premier au meilleur sens du terme.

Le public, exalté, exulte et salue sans fin ce spectacle brillant, tonique, qui devrait tourner.
Odéon Marseille,
14 et 15 avril
Là-haut de Maurice Yvain
Direction musicale :  Bruno CONTI

Chef de chant :  Anna PECHKOVA

Mise en scène : Carole CLIN

Assistant mise en scène : Sébastien  OLIVEROS

 Scénographie :  Emmanuelle FAVRE ; Costumes :  Katia DUFLOT

Décors et costumes fabriqués par les ateliers de l’Opéra de Marseille

DISTRIBUTION

Emma :  Caroline GÉA
Maud :  Julie MORGANE
Marguerite :  Kathia BLAS
Quatre élues : Priscilla BEYRAND, Lovénah LHUILLIER, Sofia NAÏT et Emilie SESTIER .

Évariste Chanterelle : Grégory BENCHENAFI
Frisotin : Grégory JUPPIN
3
 Saint-Pierre : Philippe FARGUES
Martel : Dominique DESMONS

Orchestre de l’Odéon

Cécile JEANNENEY, Anne-Céline PALOYAN, Isabelle RIEU, Christine AUDIBERT, Cathy BENOIST, Elisabeth ANDREOULIS, Nicolas PATRIS de BREUIL, Pierre NENTWIG, Sylvain PECOT, Soizic PATRIS DE BREUIL, Mireille LOMBARD, Cédric LECELLIER, Benoît PHILIPPE, Marc BOYER, Luc VALCKENAERE, Gérard OCCELLO, Yvelise GIRARD, Alexandre REGIS, Anne-Sophie DAUPHIN 

Photos Christian Dresse
1. Un Saint Pierre bien entouré  (Fargues);
2. Une élue à la cravache (Morgane, Bénéchafi) ;
3. Évariste et deux élues (Beyrand, Bénéchafi, Estier) ;
4. Ange gardien et Évariste (Juppin, Bénéchafi) ;
5.Amoureux transi et veuve (Desmons, Géa) ;
6. Aviateurs tombés du ciel et Martel (Juppin, Desmons, Bénéchafi)
 
 



lundi, avril 16, 2018

PIQUANTE MOUCHE À MIEL


Enregistrement 22/3/2018, passage, semaine du 16/4/18

RADIO DIALOGUE RCF (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 312

lundi : 18h45 ; mercredi : 20 h ; samedi : 17h30

Semaine 16

          Voici assurément un joli disque à porter au crédit du label Polymnie. Comme une galante dédicace, il s’appelle Pour la Duchesse du Maine par l’Ensemble La Française, constitué de Marie Remandet pour le chant, de Shiho Ono, violon, Jean-Baptiste Valfré, violoncelle, Kazuya Gunji, clavecin  et Aude Lestienne, traverso, c’est-à-dire flûte traversière baroque. On nous y offre deux cantates françaises, Médée, de Nicolas BERNIER (1664-1734) et Ariane de Thomas-Louis BOURGEOIS (1676-1750), entourant un beau Concert de Chambre Jean-Joseph MOURET (1682–1738). La cohérence de ce programme de baroque français à cheval entre les XVIIe et XVIIIe siècles en est la dédicataire, contemporaine de ces musiciens, qui naquit à Paris en 1676 et y mourut en 1753. Cette Duchesse du Maine, de son nom Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, dite d’abord « Mademoiselle d’Enghien » puis « Mademoiselle de Charolais », puis duchesse du Maine, par ailleurs Princesse consort de Dombes. Il faut le savoir, car cela déconcerte les lecteurs de Mémoires, de romans, d’histoire de l’Ancien Régime peu familiers de cette époque-là, qui se cassent la tête à déchiffrer qui est qui, les nobles portaient successivement le titre le plus haut dont ils héritaient durant leur vie. Ainsi, Louis II de Bourbon est appelé ensuite duc d’Enghien, puis Prince de Condé, héros fourvoyé qui, après avoir battu à Rocroi l’armée espagnole invaincue depuis près de cent-cinquante ans, passa au service de l’Espagne et finit en un demi-exil imposé par son cousin de sang, Louis XIV. 
La duchesse du Maine est sa remuante petite-fille, et bien petite puisqu’on moque sa petite taille héréditaire, la surnommant, fille du premier Prince du sang, du titre ironique de « Poupée du sang ». Par contre, sa hauteur, disons, sa morgue, est inversement proportionnelle à sa taille. Jugez-en : en 1692, à seize ans, on la marie au duc du Maine, et vit cela comme une humiliation. Qui est ce duc du Maine qu’elle ne cessera de persécuter et de blesser publiquement de ses railleries ? Il n’est rien moins que le fils, adultérin il est vrai, de Louis XIV et de sa favorite, la Marquise de Montespan mais que son père a légitimé, donc, reconnu. En effet, le roi, qui voit mourir successivement tous ses fils,  les Dauphins en titre, craignant de voir sa lignée disparaître avait, par testament, donné la préséance à ses bâtards légitimés, écartant ainsi les princes de sang Bourbon, la famille de la duchesse. Ce petit duc, infirme, pied-bot, était le fils préféré de Louis XIV. Il avait été élevé avec les autres bâtards royaux, tendrement, en secret, par la Veuve Scarron, qui le chérira toute sa vie. La veuve Scarron ? C'est la future Madame de Maintenon quand elle aura la faveur du roi. Et mesurez la distance de notre méchante duchesse avec ce grand roi : il n'hésite pas à épouser cette Veuve Scarron, protestante d’abord, à l’enfance misérable puisqu’elle dut souvent mendier pour vivre et nourrir sa famille, épouse et veuve d’un poète scandaleux paralysé, par ailleurs frondeur. Elle se dévoua tant pour les bâtards du Roi qu’il en tomba amoureux et en fera son épouse morganatique, épousée en secret. On avait aussi prêté à sa mère Anne d'Autriche, espagnole, un mariage secret avec le plébéien Cardinal Mazarin, italien : même si cela est improbable, ce probable amour platonique entre une Espagnole et un Italien, qui firent la grandeur et la solidité de la France que les Grands, lors de leur Fronde, rêvaient déjà de se partager, dit assez un refus du préjugé de classe et la compréhensible méfiance envers la noblesse dont héritera Louis XIV qui se vengera de cette ambitieuse noblesse en la domestiquant à Varsailles.   
 On sait le nombre de favorites ou maîtresses éphémères abandonnées par ce roi volage avant de se fixer, relativement, avec Madame de Maintenon. La figure des lamentations des femmes antiques abandonnées hante le Baroque mais prends un corps singulier en France depuis le terrible séparation obligée du jeune monarque avec l'amour de sa vie, Marie Mancini, qui inspira déjà les Bérénice de Corneille et Racine. Écoutons un extrait de la Médée, de Nicolas BERNIER, interprété par la soprano Marie Remandet. Elle a aidé Jason à conquérir la Toison d’Or avec les Argonautes, en commettant plusieurs crimes. L’ingrat l’abandonne et elle s’abandonne à sa fureur, se reprochant son amour :

1) PLAGE  5

Créuse, la princesse que va épouser Jason sera la première victime de Médée après l'abandon de l'ingrat et elle tuera ses propres enfants, qu’elle a eu avec Jason, vengeance suprême contre un homme, un père fier de sa lignée. Oublions les fils morts de Louis XIV, les Dauphins qui devaient lui succéder, dont il se murmurait qu’ils furent empoisonnés par le Duc d’Orléans qui, cassant son testament en faveur des fils bâtards, prit la Régence à la mort du roi en 1715. Eh bien, notre vipérine duchesse, colérique, violente, menaçant son pauvre mari qui n’était pas à la hauteur de ses ambitions, espérant un moment qu’il serait régent, dépitée de voir ses ambitions déçues, le pousse à entrer dans une conspiration contre le Régent en 1718 pour donner la Régence au roi d’Espagne. Ils seront arrêtés et prisonniers un an.
Puis la bouillante Duchesse, qui se morfondait dans la vieillissante cour de Versailles, se retira en leur château de Sceaux dont elle fit une véritable cour artistique et un haut-lieu culturel pendant plus de cinquante ans, créant des fêtes nocturnes restées célèbres, les Grandes Nuits. Musicienne, chanteuse, passionnée par les arts et les sciences, elle adore aussi le théâtre, monte des pièces dont elle interprète le rôle principal. Et, parmi les rôles d’héroïnes antiques tragiques alors à la mode, il y a donc les belles abandonnées, Didon par Énée, qui se suicide, Médée, l’infanticide et voici Ariane, sœur de Phèdre qui, par son fil aide Thésée à tuer le Minotaure et à sortir du labyrinthe. Cela n’empêche pas Thésée de l’abandonner sur le rocher d’une plage déserte. Mais, plus heureuse que les autres, elle est sauvée par un dieu, Bacchus, escorté de ses bacchantes et ménades qui dansent au son de ces trompettes éclatantes. Écoutons, dans un extrait de la cantate Ariane de Thomas-Louis BOURGEOIS, Marie Remandet dont on remarquera la technique virtuose du chant baroque, d’un vibrato contenu, mais qui ne se sent pas tenue à la prononciation restituée à la mode :

2) PLAGE 18

La piquante Duchesse, dans sa cour, prit comme emblème l’abeille (la mouche à miel) et la devise tirée de l’Aminta du Tasse : « Piccola si, ma fa pur gravi le ferite » (‘Petite certes, mais elle fait de graves blessures’). Malicieusement, elle créa en 1703 l’Ordre de la Mouche à miel, parodie des ordres de chevalerie et de l’Académie avec trente-neuf membres, une ruche symbolique avec elle comme reine de plaisantes cérémonies qui dureront jusqu’en 1730. 
On salue donc ce jeune groupe issu du CNSMD de Lyon et du Conservatoire Royal de Bruxelles. Leur disque manifeste leur curiosité. Ils promènent aussi un concert-spectacle avec la comédienne Florence BEILLACOU , La nuit de la Duchesse. Le temps d’une soirée, l'ensemble la Française et l'actrice ressuscitent la vie trépidante d’Anne Louise Bénédicte de Bourbon Condé, duchesse du Maine, femme du monde, mécène et conspiratrice.
Nous les quittons avec ces joyeux « Tambourins » extraits du Concert de chambre du musicien attitré de Sceaux, Jean-Joseph Mouret, originaire d’Avignon :

3) PLAGE 13

label Polymnie, Pour la Duchesse du Maine par l’Ensemble La Française .

Nicolas BERNIER (1664 - 1734)
Cantate Médée

Livre Quatrième, Paris 1703 
Quoy tu trahis Médée ? 
Tirans des rivages

Courons, courons

Ingrat ta cruelle inconstance 
Dieux quel indigne amour

Beautez fuyez 


Jean-Joseph MOURET (1682 - 1738)
Concert de Chambre
 
Premier Livre, Paris 1734 
Ouverture 
Venissienne 
Air 
Rondeau 
Passepieds 
Sarabande 
Tambourins 
Chaconne 


Thomas-Louis BOURGEOIS (1676†1750) 
Cantate Ariane

Livre Premier, Paris 1708 
Sur un rocher affreux 
Déserts où m’abandonne un ingrat 
Cette amante

Milles trompettes

Dans cette affreuse solitude

Une cruelle perfidie

mardi, avril 10, 2018

DANSER LE MONDE



SPECTACLE ÉCOLE NATIONALE DE DANSE DE MARSEILLE

Théâtre Toursky, 24 février

         BRIBES DE BALLETS

         Fondée en 1992 par Roland Petit, l’École Nationale de Danse de Marseille (ENDM), se niche au creux, au cœur du Ballet National de Marseille (BNM), dans l’écrin du Parc Henri Fabre, vaste jardin où mènent comme à un temple secret deux allées perpendiculaires du Prado.
Même la rigueur de l’hiver et la fureur du mistral ce jour-là ne dissipent pas l’image estivale que l’on garde des vastes pelouses familières ombrées d’arbres majestueux, pour l’heure dépouillés telle une abstraction, animées d’enfants et de familles, de chiens joueurs et de joueurs de boules au premier rayon de soleil, tapis de verdure épanoui nonchalamment où, abritant le BNM, le discret bâtiment de Roland Simounet, disciple de Le Corbusier, étale le géométrique jeu de ses dés, comme au hasard non aboli,  au premier regard  frontal. Mais contemplé en perspective de biais dans son léger dénivellement d’étages, aux épaules discrètement rentrées, cet alignement bas de cubes blancs, posé sur le vert de la pelouse, a le charme hermétique d’une épure mathématique parfaitement adaptée à un ciel, une région, un lieu, sans défigurer de hauteurs arrogantes la pure géométrie méditerranéenne, ni rivaliser par le béton avec l’élan vers le ciel des arbres séculaires. Muette musique de pierre scandée qui loge l’architecture musicale de la danse, préludée, l’été, de la chorégraphie naturelle des arbres immenses rythmés par le vent, autour de la majesté d’un micocoulier géant. Ce lieu semblait attendre la danse en son jardin.

Presque à pas furtifs, pour ne pas gêner, les deux lycéennes danseuses, leur papa et moi, sommes introduits au sein (au saint des saints ?) de l’École, où se forment aujourd’hui les danseurs de demain, pour assister en invités privilégiés, à des bribes de ballets : on y prépare, on y répète, dans la fièvre contrôlée par les maîtres et le contrôle nécessaire des corps au travail, le spectacle que toute l’équipe de formateurs et les élèves de toutes les classes, offriront au théâtre Toursky.

Salle de répétition, glaces, barres où des sacs, des pulls, des sweaters sont accrochés pendant les exercices, quelques bouteilles d’eau au sol. Douceur persuasive d’un Julien Lestel souriant, suggérant plus qu’imposant, corrigeant une attitude, évaluant, avec d’autres maîtres, l’ébauche d’un pas de deux de sa création, une proportion en perspective d’un porté par un garçon pour le tableau final qui couronnera le spectacle en « Apothéose » par la totalité de la troupe, des premiers au dernier niveaux, plus de cent élèves danseurs : « Ne pas oublier l’autre ! ».  La danse : conscience aiguë de son corps, de celui de l’autre, des autres, à deux, à trois, à quatre, a tutti ; corps de ballet, organisme vivant, où l’individu, le singulier, se fond, sans se confondre, dans le pluriel, le collectif jamais mornement collectiviste.

Il faudrait avoir le pinceau d’un Degas, pour fixer un instant le charme volatile de ces filles tiges, de ces filles fleurs écloses dans la corolle inverse de leur tutu ou jupette de travail, plier, tourner, sauter, sur pointes, pour dessiner légèrement le charme touchant de ces petits rats —non, petites souris ravissantes— en position de repos au sol, retiré, pied au genou ou à la cheville, jambe pliée en dehors avec une grâce exquise, vérifiant délicatement la tenue d’un mince chignon retenu dans son filet, ajustant une tresse, pour figurer l’allure et figure  de ces garçons, fier regard au loin, buste vaillant et col altier. La danse : éthique et esthétique, art du corps, art de le vivre, compris, maîtrisé, discipliné, même dans sa rigueur, au-delà des espoirs d’une carrière offerte à peu d’entre eux, mais vécu dans la vie de tous les jours, qu’apprennent volontairement ces jeunes, ces enfants avec le sérieux adulte qu’ils ont aussi dans leurs jeux. On les sent tous tendus, sans tension encore, vers ce spectacle, ces pièces, où ils vont nous donner le meilleur d’eux-mêmes, où il leur faudra affronter et dominer le stress de la première, devant un parterre nourri de spectateurs.



SOIRÉE DE BALLETS

Difficile de dire, décrire la richesse de cette soirée au Toursky, présentée par le Directeur de l’École Omar Taiebi, divisée en deux parties, une dévolue à la danse contemporaine, l’autre à la classique ; la première avec six pièces dont une création, la seconde avec une « Ouverture » et dix ballets, couronnée par une création suivie d’une « Apothéose » de l’ensemble des jeunes participants.

La première pièce, Time’s up (Diane Soubeyre) à peine posés sur nos sièges, pose et propose une réflexion en action sur le temps, sa fuite. L’épigraphe de J. F. Ducis, « Le temps comme un torrent se précipite /, Déjà le présent est en fuite », est la constatation commune, la proche prière lamartinienne « Ô, temps, suspens ton vol ! » mais sans romantisme alangui ni mélancolique. En langage moderne, c’est un constat de la vivante vitesse traduite par le dynamisme haletant des danseurs et de soudains arrêts sur image, mouvements déstructurés, sauts et envols. La musique, les bruitages accentuent la célérité de ces taches de vie, t-shirts orange, rouges, bleus courses qu’on voudrait retenir, puis la voix enfantine et séraphique de Jaroussky apporte la parenthèse d’un adagio lointain mais dramatique avant une mitraillade qui fauche cet élan vital, jonchant le sol de corps vaincus : non, ce n’est pas le temps qui passe, il reste et c’est nous qui passons.


La seconde, Ungerground (Carole Gomes), est une explicite référence au cinéaste serbe Emir Kusturica et à son film de 1995, avec des musiques de son compositeur fétiche Goran Bregovic. Cependant, ici, rien de pittoresque, rien de folkloriquement figuratif dans les figures données à voir, sinon ces mélopées a cappella comme venues d’un temps immémorial, déploration, invocation à on ne sait quelle divinité, aux couleurs mélismatiques orientalisantes, sur fond de source audible et sensible. Dans une sorte d’épure ou ébauche de break dance au ralenti, à ras du sol, un garçon, au centre, semble adresser une imploration à un ciel absent, récurrente image de bras suppliants. Rythmes scandés frénétiquement africains, enivrants, des groupes de filles cheveux au vent et de garçons se font, se défont, se font front ou s’affrontent en bandes rivales, spectateurs en miroir les uns des autres, contrepoint visuel sur des bancs, jeux d’approche et de fuite, de séduction de l’amour printanier adolescent, bravades de bravaches, jubilant dans l’harmonie des corps sublimant la violence : après la friction, l’heureuse fusion de ces jeunes corps traversés des musiques du monde : le leur.

Dance like a teen spirit (chorégraphie et musique, Axel Loubette) questionne le questionnement, la rébellion forcément, le propre de l’adolescence, son esprit même, l’approchant comme de l’intérieur. Sur une angoissante et grondante vibration, autour du thème dénoncé au micro de la danse refusée comme simple divertissement, vibrants, ces adolescents dénoncent au micro le divertissement pascalien de nos existences d’adultes, la volonté de nous aveugler par des mirages protecteurs pour ne pas voir l’abîme devant nous. Dans le noir, ils rampent puis scandent, tournent, tourbillonnent, se brisent, se relèvent, lèvent le poing, s’individualisent, se groupent, se fondent, confondent, dans une explosion : de vie, de mort ?

Chapeau (Angel Martinez), création, est un jeu envoûtant qu’on dirait monochrome du noir des costumes et chapeaux melon sur fond de ténèbres, n’était la blancheur des visages, de la peau des cous et de l’échancrure des vestes sans chemise, des mains. Musique étrange, et ce grand texte très oratoire, dont on aurait aimé connaître l’auteur, d’une rhétorique shakespearienne dans ses envolées passionnées appelant à la révolte, dont la syntaxe, la moindre inflexion, respiration, semble traduite en lignes, angles brisés par les corps dans une fantasmagorie d’un surréalisme à la Magritte, empilant des chapeaux melons comme un adieu fatal de sortie de scène.

Play time (Carole Gomes et Diane Soubeyre), thème encore du temps de notre époque pressée, se donne comme une exhortation urgente à justement refuser l’urgence qui sacrifie souvent l’essentiel à l’éphémère actualité, mais à obéir à l’urgence de cet essentiel. Encore une invitation des jeunes à l’interrogation sur leur danse, sinon son essence —vaste enjeu— son essentialité ici et maintenant, son sens, son énergie, sa virtuosité. Incitation à aiguiser les sens émoussés par la routine : retrouver le regard sous le vague du voir, écouter dans la brume de l’entendre, comprendre l’acte dans l’agitation de l’action. Subtile pédagogie encore : amener les jeunes à cette prise de conscience de l’esprit au travers du corps. Léonard da Vinci disait : « La peinture est chose mentale » : n’en va-t-il pas de même de la danse qu’on ne saurait réduire bêtement (et je n’insulte pas les bêtes !) à l’animalité physique du corps en gloire, oublieux de l’esprit ?


Hommage à Forsythe (Josette Baïz, chorégraphe invitée), sur la musique répétitive de Marc Artières nous remplit de la nostalgie du temps où sa Compagnie Grenade animait aussi des spectacles au théâtre Gyptis. À travers ce salut au grand chorégraphe américain dont le néoclassicisme libéré est une déconstruction apaisée du ballet classique, l’on retrouve son goût du métissage heureux, la grâce des mouvements naturels, la souplesse même dans les déhanchements toujours harmonieux, la fluidité de ses figures en miroir, des accélérations fulgurantes mais étrangement douces, on oserait même dire tendres. Si la danse contemporaine récupère le sol, on a la sensation, cependant, ici, de l’envol, même, paradoxalement, du flottement malgré la pesanteur.

La danse moderne traitait le monde contemporain, ses jeux et enjeux, ses interrogations, ses angoisses, dites et traduites par le corps parlant de la jeunesse, monde d’aujourd’hui et de demain. Libérée du message autre que la pure beauté (mais n’est-elle pas aussi la bonté, qui permet de vivre dans ce monde avec autrui ?) la danse classique nous ramenait au rêve, à la féerie. Sous la direction d’Omar Taiebi, la seconde partie, classique, base nécessaire de la danse moderne, débutait par un Divertissement revendiqué du répertoire académique permettant à tous les élèves, des plus petits aux plus grands, de participer et montrer leur maîtrise progressive de ce langage essentiel de leur art. Occasion de rendre un hommage au grand chorégraphe marseillais Marius Petipa (1818-1910) à travers des extraits de ses fameuses chorégraphies sur des musiques de Tchaïkovski, Casse-noisette, Le Lac des cygnes et La Belle au bois dormant.

Venus de la Commedia dell’Arte, un couple délicieux d’adolescents, une ravissante Colombine doucement basanée (Marissa Maliapin-Chenard) et un Arlequin chocolat à la tignasse joliment moutonnée de frisettes telle l’écume crépue d’une auréole (Isaïa Badaoui), dans une pantomime stylisée, entrouvrent le rideau, ouvrent le bal, le ballet. Meneurs de jeu souriants, esquissant un gracieux pas de deux, ils nous font entrer dans le monde enchanté et enchanteur de l’enfance dont ils sortent à peine, à l’enchantement redoublé puisque des enfants en sont les acteurs, les danseurs et, spectacle dans le spectacle, les spectateurs.


Réglées par Isabel Hernández, la Danse des enfants et des Grands enfants (Classes C1 et 2C2) offrent le cadre touchant d’une ronde de petites filles modèles issues d’un conte de la Comtesse de Ségur (cruauté en moins), avec, au milieu de ces petites reines, trônant comme un petit roi, en habit de marin, ce petit garçon si sérieux dans son rôle : pas, marche, démarche, de soldat de plomb mais avec la légèreté de pied d’un écureuil, amorce de sauts,  d’entrechat, de pointes pour ces étoiles pointant sous l’enfance dans ces figures, si tendrement respectueuses de leurs moyens, préparées par leurs professeurs.


Le Divertissement, chorégraphié par Ilia Belitchkov, Mireille BourgeoisGhislaine Franchetti et Isabel Hernández, nous livre l’univers pittoresque, joyeux et soyeux, des danses de genre en beaux costumes assortis : Danse chinoise, pétillants petits pas et doigt délicat en l’air, en espiègle complicité, applaudi des fillettes par terre (Lucie-Mei Chuzel et Nicolas Barras) ;
Danse russe, bottes rouges crépitantes des deux garçons en chemises kosovorotka, belles robes  safaran jaune safran virevoltantes et tiares assorties des deux filles (Charlotte Anton, Vincent Bartocci, Victoria Gebelin, Liam Simeonov) ; les Mirlitons, de l’acte II du Casse-noisette,
sur le piquant pointillé flûté de ces instruments, du cercle léger des fillettes comparses et de notre couple Arlequin/Colombine, un trio, deux filles en tutu, et un garçon, élégant petit marquis XVIIIe siècle conduisant ces dames en délicates pointes : entrechat final pour lui ou saut, soubresaut qu’on dirait volontiers de l’ange tant il y a de candeur angélique, de grâce menue de menuet, dans ces  figurines de Saxe, fragile porcelaine animée
(Manon Cardix, Charlotte Chovet, Maxim Detouillon Dandreu, Anaïs Dupont, Lorena Jouven, Adam Souid).  (Classe 2C3)


Danse espagnole : deux garçons en boléros pleins d’allure, une fougueuse fille, fleur de feu au corsage (Anh-ly Crouzet Nguyen, Côme Grémaud, Romain Renaud), Danse napolitaine,
octuor de six filles pour deux garçons avec mandoline obligée, elles, tambourin basque, allègre saltarello ou tarentelle, puis Danse arabe,
plus persane sans doute ou balinaise, orientale à coup sûr, symétrie, dissymétries, angulosités des bras et des jambes, hiératisme démenti par les mouvements caractéristiques et séducteurs des bras des filles en voiles vaporeux (Mélissandre Cirre et Victor Rey, Malou Bendrimia, Clara Chevalot, Capucine Dif, Juliette Fernandes). 

Pour clore ce chapitre du Divertissement, en montant en hiérarchie de classe (2C4) sinon de qualité, toujours égale en proportion des niveaux, la Valse des fleurs, au milieu d’un bouquet de jeunes filles en fleur qu’aurait aimé cueillir et recueillir dans son roman Marcel Proust, en tutus romantiques de gaze blanche, corsage piqué d’une fleurette, s’inclinent, ondulent sous la brise légère de la musique, bras en couronne, sauts, pointes délicates, pétales prêts à s’envoler retenus à temps par les garçons agiles et, fleuron, reine  épanouie de la floraison, une grande soliste remarquable d’élégance (Lucile Meschinet de Richemont) au milieu des couples essaimés de la guirlande. (Anh-ly Crouzet Nguyen et Côme Grémaud, Lilas Vercellino et Vincent Bartocci, Cassandre Adon et Romain Renaud, Charlotte Anton et Liam Simeonov).


Fleuron aussi du florilège de danse classique pour les Classes 3C1, 3C2 et DNSP préparatoire, la création de Julien Lestel, Concerto, celui pour violon en ré de Tchaïkovski, éclatait d’abord comme une symphonie en blanc immobile d’un premier tableau, qui s’animait doucement, adagio, dans des lenteurs, des langueurs d’algues ondoyant, ondulant indolemment sous la houle caressante de la musique ou encore des inclinaisons, des infléchissements de fleurs dans la corolle de leur tutu, bercées voluptueusement par un vent amoureux sans hâte avec ces arabesques, ces rondeurs des bras, ces arrondis d’ensemble, ces figures enchaînées comme naturellement, qui semblent l’harmonieuse signature du chorégraphe. Puis cela se détaillait de pas de deux, pirouettes des garçons sur une jambe, entrechats et sauts légers de biche synchrones, jetés des filles, tout le vocabulaire classique concourant à une indubitable beauté, ainsi la strette finale du premier mouvement se résolvant, comme une cadence musicale, dans la cadence des mouvements de bras joués, suspendus dans le glissando infini du violon. Trop longue pour être détaillée avec une précise pertinence, abdiquant le regard critique qui contrarie le regard spectateur, le pur plaisir du voir freiné par l’exercice mental, on s’abandonnait à la fraîcheur, à l’esprit d’enfance préservé, retrouvé, au charme de cette chorégraphie qui non seulement est faite sur cette musique, mais exactement dans la musique, l’épousant, la faisant vivre gestuellement dans ses plus délicats replis, comme dans un temps hors du temps, qu’on eût rêvé suspendu

(Éva Bégué, Mélissandre Cirre, Lola Mérieux, Marino Sato, Isabella Taylor, solistes ; demi-solistes : Elena Alessandrini, Inés Pagotto, Laurie Pascual).

L’Apothéose finale étageait « Tout le monde » sur le vaste plateau qui semblait même étroit, des petits aux grands, qui avaient participé à ce magnifique spectacle, où chacun avait été à la tâche, sans tache, deux jours durant, ce qui n’est pas un mince exploit pour des jeunes, des plus tendres aux plus aguerris.


Magie de la scène, de l’art : pendant les répétitions, on a vu des mines, des minois d’enfants, des jeunes en tenue sport, leurs sacs nonchalamment déposés à même le sol : le rideau, levé, émerveillé, on découvre, habillés, maquillés, des artistes, habités par la danse. Et l’on salue, à la qualité des élèves, l’excellence des maîtres.

Costumière : Sandra Pomponio ; coordination des costumes : Thibault Riquelme et Isabelle Toutain.

Spectacle de l’École Nationale de Danse de Marseille 
Théâtre Toursky, 24 et 25 février.

ÉCOLE NATIONALE DE DANSE DE MARSEILLE (ENDM)

DIRECTEUR : Omar Taiebi

ENSEIGNANTS

Photos : crédit ENDM
 







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