Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

lundi, décembre 09, 2019

ALICE VERSUS MACHA

 
LEWIS VERSUS ALICE

Spectacle musical

de Macha Makeïeff

Marseille, la Criée,

29 novembre




Le problème avec Macha Makeïeff, c’est qu’on vient toujours trop tard d’un article trop vieux tant son spectacle, créé au Festival d'Avignon en 2019 a triomphalement tourné avant d’aborder sur nos rives marseillaises. Le nombre d’articles qui l’ont sacré, à lui consacrés, décourage de voler inutilement encore au secours de sa victoire, si éclatante que, par un esprit un peu iconoclaste, on aurait presque envie de lui voler, sinon dans les plumes, du moins de lui en enlever quelques unes —en avouant la mauvaise foi. Car, ma foi, à part les plumes du flamant rose empaillé et autres volatiles « naturalisés » (est-ce « nature » leur mort ?) qui blessent mon amour pour les vivants, je me suis enfantinement laissé envoûter par la beauté esthétique du spectacle, sinon le trouble éthique du personnage, avec lequel je partage au moins l’amour  —très avouable— des enfants, des animaux et de toute vie qu’il convient de protéger de nos forces adultes, en frissonnant d’un respectueux effroi pour ses mathématiques.


Il est certain qu’on garde mal une distance critique avec cette charmante et douce dame si touchante en ses aveux personnels et professionnels d’intime confidence plus que conférence de presse qui éclairent, plus sensiblement qu’intellectuellement, son propos, sa proposition scénique pour un spectacle où, plasticienne, décoratrice, costumière, auteure et metteure en scène, elle est immergée « von Kopf bis Fuss », comme chantait Marlène, de ‘la tête aux pieds’, acceptant même, de son propre aveu, de se laisser submerger dans cet onirique et ironique univers du nonsense où le contre/sens serait de lui en imposer un.

C’est, abandonnant toute froideur rationnelle, abdiquant le sens, abandonné aux sons, aux sensations, que je me suis doucement laissé bercer rêveusement par ce spectacle séduisant. L’enchantement des variantes lumières versicolores de Jean Bellorini, le charme incantatoire de la voix de Rosemary Standley, variant volumes et couleurs, du filet pénétrant de douceur dorée de sa berceuse à la possible clameur lyrique ou rauque rock pop, les sortilèges distillés d’un piano  arrangé, volubile et virtuose, l’auréole diffuse ou scintillante des musiques originales de Clément Griffault et Sébastien Trouvé (avec quelques pétales de notes de Lakmé), un décor gothique stylisé, des accessoires délicats, des costumes fantaisie et des masques facétieux, tout un disparate, insolite, hétéroclite, fondu en harmonieux ensemble fascinant, d’une fragile et miraculeuse beauté, impose sans poser ni peser, le surnaturel comme naturel dans ce monde de songe : un mort qui parle à son double vivant, des Alice dédoublées en dehors et au-delà des aquatiques miroirs vagues et vaporeux, troublés de nébuleux reflets et réflexions,  un pianiste (Clément Griffault) justement couronné, redoublé, une poupée abandonnée, de chaleureux animaux pelucheux, ours, ou, à l’échelle humaine, lapin aux longues oreilles, chat, faisan, hibou,  plus le flamant faisant le pied de grue, l’oiseau aux ailes déployées.
Un poétique bric à brac bricolé de bric et de broc : la logique discontinue, cahotique, des rêves contre le chaos uniforme du réel devient l’irréelle réalité de la scène avec ses profondeurs, ses lointains estompés de lumineuse brume dorée ou d’un noir éclatant. Chaque élément, (comme cette fenêtre ou vitrine au loin telle, dans un tableau, une veduta incluse l’ouvrant à l’extérieur, les chandeliers sur la table, le reflet partiel du clavier), chaque détail, personnalisé par sa lumière, sa magie, a une grâce singulière mais tout concourt sans hiatus à la beauté une et plurielle de l’ensemble. C’est d’une élégance retenue :  à l’image de cette épure, le kiosque au galbe gothique surmonté d’un attique ou loggia à fenêtre ogivale ourlée d’une ébauche de dentelures trilobées qui sera cadre, style troubadour XIXe, à la photo ancienne du petit garçon, un Charles d’autrefois ou un petit frère perdu, tout est léger, aérien : meubles réduits d’enfant presque pour maison de poupée, lit cage chantourné, meubles de jardin ou trônes métalliques aux efflorescences lianescentes volubiles Art déjà Nouveau ou Liberty XIXe.

On ne cherchera pas midi à quatorze heures dans l’horloge du lapin pour avouer qu’on aime ces deux symétriques Alice, Lolitas poussées en graine, en socquettes blanches et souliers vernis, gros rubans papillonnant sur les cheveux, craquantes à croquer, espiègles, avec ce qu’il faut d’impertinence et d’innocence pour introduire allusivement du récit dans l’action : « dit Alice ».

L’ailleurs du chant

La féerie des lumières, la musique, la danse et le chant sont les immatériels vecteurs, facteurs, acteurs de la magie du spectacle. Le chant, c’est l’art le plus primitif et le plus sophistiqué : émise par lui, évadée de lui, la voix chantée n’est plus corps, c’est moi et ce n’est plus moi, et ce mystère fait qu’il préside de tout temps les cérémonies primordiales : le chant est sacral. Un acteur prête son corps à un personnage, mais entonnant, même modestement un air, cette voix venant de lui pour aller ailleurs, au-delà du texte rationnel, ajoute à la sacralité de la célébration théâtrale. Et l’on aime, chez Makeïeff, ces comédiens qui grattant une petite guitare, jouent, dansent et chantent à l’unisson, à l’effusion, une fusion , une heureuse contagion qui déborde le plateau et nous gagne.  Avec toute cette complexité en jeu, déplacements, décor, musiques et lumières, cette mise en scène est réglée avec la minutie d’une partition.

Malgré l’agilité très Fantomas de « l’Homme à la cloche », quelque chose semble clocher dans les tranches découpées de La Chasse au Snark, mais il y a un très drôle de cheveu dans la soupe à la grimace du repas et les citations et autres passages en anglais si musical feraient même passer la cuisine anglaise.


Culture

Il y a un bonheur de culture sensuel dans les évanescentes évocations des peintres préraphaélites, dans le dandysme de la mise pittoresque de Lewis, dont l’excentricité est l’inévitable révolte, au moins vestimentaire, contre la morne rigueur étriquée,  corsetée, de la redingote victorienne de Charles, le prêcheur anglican. Théâtre dans le théâtre, la scène de Shakespeare entre les deux Henry, le roi et son fils usurpant la couronne le croyant mort, métaphorise l’éternel conflit œdipien entre père et fils, que Charles subit contre son inflexible géniteur. Malgré le surtitre « Charles contre Charles », elle peut paraître comme une pièce rapportée dans la pièce si cette rivalité, l’impossible passage de relais pacifique du pouvoir, du trône ou de la chaire entre père et fils, évoquée trop allusivement ou rapidement, a échappé au spectateur sollicité sur trop de fronts scéniques dans cette biographie éclatée de Charles Lutwidge Dodgson devenu Lewis Carrol, tel qu’en ce nom l’éternité le change.

Moins biographiquement documentaire sous le déguisement théâtral, le conflit entre soi et soi, le clivage du moi, la double personnalité ou la double et trouble vie de l’écrivain, matérialisé ici par deux comédiens, le fringant et frétillant jeune Lewis face au sénescent et chenu Charles le pied sorti de la tombe, est une trouvaille dramatique qui, tout en condensant en deux personnages la dualité de l’écrivain, pose une universelle interrogation sur le passage du temps, la perte : demeure-t-on ce que l’on fut ? Oui, sans aucun doute si l’enfant vit toujours en nous et il est vrai que l’art, sans infantilisme, est une enfance, plus que perdue et retrouvée avec le temps, une enfance continuée. Et c’est bien ce que ne cesse de répéter Macha Makeïeff en nous invitant à visiter en douceur « le bazar douloureux de l’enfance ».[1]

Alice interroge Lewis, la créature son créateur, mais ce spectacle, à tant de niveaux d‘implication, c’est finalement et fatalement Macha versus Alice et vice versa. 

LEWIS VERSUS ALICE

D’après Lewis Carroll

Marseille, la Criée,

Du 27 novembre au 7 décembre

Adaptation Macha Makeïeff et Gaëlle Hermant

Mise en scène Macha Makeïeff

Avec Geoffrey Carey, Caroline Espargilière, Vanessa Fonte, Clément Griffault, Jan Peters,Geoffroy Rondeau et Rosemary Standley.
À l'image Michka Wallon.

Mise en scène, costumes et décor : Macha Makeïeff. Lumières : Jean Bellorini. Musique originale : Clément Griffault et Sébastien Trouvé. Son Sébastien Trouvé. Coiffures & maquillage : Cécile Kretschmar. Magie :  Raphaël Navarro assisté de Arthur Chavaudret et Antoine Terrieux. Chorégraphie : Guillaume Siard. Assistante à la mise en scène :  Gaëlle Hermant :  Assistante à la mise en scène en tournée : Marianne Barrouillet. Assistante à la scénographie : Clémence Bezat. Assistante aux costumes : Claudine Crauland. Iconographie : Clément Vial. Régie Générale : André Neri . Conseillère à la langue anglaise :  

Production La Criée Création Festival d’Avignon 2019

Coproduction Festival d’Avignon, Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national de Saint-Denis, Maison de la Culture d’Amiens - Pôle européen de création et de production
En partenariat avec le Pavillon Bosio - École supérieure d’arts plastiques de la Ville de Monaco

La Chasse au Snark de Lewis Carroll, traduction de Jacques Roubaud, publiée aux éditions Gallimard 

Photos ©P-Victor






[1] Macha Makeïeff, Zone céleste, Actes Sud, 2019, p.21.

mercredi, novembre 27, 2019

FAMILLE MUSICALE À AVIGNON


LE QUATUOR GIRARD ET GÉRARD CAUSSÉ  
AU PALAIS DES PAPES D’AVIGNON
Musique Baroque en Avignon, en co-réalisation avec la Société de Musique de Chambre d’Avignon et l’Opéra Grand Avignon présentent le Quatuor Girard et l’altiste Gérard Caussé, le dimanche 8 décembre 17h00 au Palais des Papes Cellier Benoît XII.

Concert évènement avec le Quatuor Girard, quatre frères et sœurs, originaires d’Avignon, qui jouent pour la première fois à Avignon en hommage à leur arrière-grand tante, Simone Girard, qui pendant des décennies, porta la musique de chambre à Avignon.
Concert hommage qui est d’autant plus exceptionnel que le jeune quatuor partage l’affiche avec Gérard Caussé, dont la magnifique carrière internationale a su donner à l’alto ses lettres de noblesse.

Au programme de ce concert, trois grands compositeurs : Bach, Haydn et Mozart.
Bach ouvre ce concert avec des extraits de
l’Art de la fugue  érigé au panthéon des plus grandes œuvres musicales, mais toujours chargé de mystère.
Quant à Joseph Haydn, il tire avec son Quatuor n°5 des plus belles inventions du baroque une forme nouvelle, directement influencée du courant de pensée à la fois philosophique et politique du « Stum und Drang ».
Avec le
Quintette à cordes n°4, Mozart trouve dans cette formation à deux alti une sorte d’idéal lui permettant plus aisément peut-être que dans le quatuor d’exprimer la quintessence de son génie.
Hugues Girard, Agathe Girard / violons, Odon Girard Lucie Girard / violoncelles, ainsi que Gérard Caussé / alto vous transmettront leur passion à travers ce magnifique programme

Venez nombreux écouter ces 5 remarquables artistes dans ce lieu majestueux et unique qu’est le Palais des Papes à Avignon. 





Contact presse


Marie-ChristineVincent
attachée de presse 06 14 74 46 86 artiste.communication@gmail.com



Billetterie
Opéra Grand avignon
Espace Vaucluse (angle rue Molière rue de la Balance) 04 90 14 26 40 www.operagrandavignon

samedi, novembre 23, 2019

GUITARISTE POLYMORPHE



RÉCITAL de GUITARE  ARTHUR DENTE
 Compositions et œuvres du répertoire classique avec comme pièce maîtresse, la Chaconne en ré mineur de J.S. BACH,
ainsi que des oeuvres d'Abéniz, Granados, Tarréga, Villa-Lobos, Brouwer, etc.

mercredi, novembre 20, 2019

VARSOVIE VERSANT AMOUR



Les Amants de Varsovie

Marseille, Théâtre des Arts
7 novembre

         Heureuse désinence, Varsovie, en français, appelle la rime « vie ». Mais la vie implique, fatalement la mort, et ce chant à l’amour, amoureusement chanté, n’y échappe pas, même dans la discrétion de deux chansons, une superbe cantilène, sûrement une ballade ancienne, dialoguée, a cappella, sur un mode plus aigu que la tessiture générale des chants, où la jeune femme, revenant chez elle, frappant à la porte, désespérée, implore sa mère de venir à son mariage : terrible réponse, la mère n’est plus là, mais dans la tombe ; ou cette dernière chanson d’amour d’un jeune compositeur à sa bien-aimée qui ne le reverra plus puisque, phares en face dans la nuit, ivresse amoureuse ou autre, sa voiture sera son cercueil.

Mais hors ces deux airs, c’est la vie qui est exaltée ici par Ewunia, à travers les traverses, les rues, les ruelles, l’errance, les déambulations, les promenades amoureuses d’un couple dans le soleil ou la brume de Varsovie, dans les rousseurs de l’automne polonais aux feuilles mortes à la pelle de Kosma, avec leurs étapes rituelles, un anachronique et humoristique cinéma muet exaltant Valentino, un café de coin de rue où Orphée cherche son Eurydice perdue sous l’œil (de Pluton ?) du chat noir : escales affectives inverses varsoviennes de celles, effectives sans affection, des marins des bateaux de la Vistule en bordée, bordel à bord, des bobards à la pute embobinée rêvant d’un mot d’amour qui l’étreint sous l’étreinte tarifée et déchire sa voix.

C’est l’amour banal, universel, avec ses joies, ses tristesses, ses langueurs, ses rancœurs, ses cœurs rancis de déceptions ou brisés, comme celui de Rebecca revenant dans son village, pour la rencontre amoureuse qui n’aura pas lieu, déçue, déchue de son rêve trop beau, à la solitude condamnée.  Même si « L’amour te pardonnera tout », il laisse des blessures mais, pour les romantiques, les plus désespérés des chants sont les chants les plus beaux.

Du chuchotement (Szeptem) de la douceur de l’aveu, du murmure de la confidence au cri de désespoir du la prostituée amère ou du tango lancinant de la séparation, Ewunia, quelques gestes sobres dessinés par la lumière, comédienne au visage expressif, chanteuse chaleureuse, voix large maîtrisée du lyrisme au parlando, envoûte de vocalité rayonnante dans sa robe polonaise fleurie, ou sa robe noire serrée de parodique vamp hollywoodienne des films noirs, sa blonde chevelure, flamboyant d’un éclair de projecteur dans l’ambiance sexy (« Le sexe est en moi»), propice et sombre de cabaret de ce nocturne varsovien. 

Bien sûr, Chopin est évoqué avec Sand, et autres couples franco-polonais aux amours célèbres, comme, on l’oublie trop, Louis XV, le Bien-Aimé éperdument amant de Marie Leszczynska sa femme, dont je rappelle que, lassée, excédée de sa frénétique passion érotique et de ses conséquences (« Toujours couchée, toujours accouchée »), elle lui ferma sa porte et son lit, les ouvrant en grand au troupeau des éphémères favorites. Rappelons aussi Balzac et Ewelina Hánska.



Mais point n’était besoin de ces amoureuses cautions pour aimer ce pont amoureux que tissait la chanteuse et diseuse entre sa Varsovie et la France : musiques belles sur la belle musique inconnue de la langue, dont elle traduisait les textes en partie, passant avec humour à l’anglais, relayée par un remarquable pianiste, solitaire et solidaire, brodant librement au-dessus commentant en dessous, partant en virtuoses dérives de rêve musical pour toujours revenir aborder, sans la saborder, pour la border amoureusement, à cette voix tendre ou tragique

 Marseille, Théâtre des Arts, 7 novembre 2019

Les Amants de Varsovie 

Ewunia - Ewa Adamusinska-Vouland – chant et textes ; Yves Dupuis : piano et arrangements.

Partenariat de l’Institut Polonais de Paris en juin 2019 (Festival « Varsovie s’invite à Paris »). En juillet 2019, Festival d’Avignon.

Prochaines représentations :

Aix-en-Provence, samedi 23 novembre à 15h00, Musée des Tapisseries.

Paris, Théâtre du Gymnase du 17 février au 28 avril 2020 tous les lundis et mardis.
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Portrait : © Karpati & Zarewicz
Le duo  : © Matthieu Wassik


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mercredi, novembre 13, 2019

L’ART EXPOSE, L’ARTISTE EXPLOSE


INCIDENT À GAVEAU

de Bernard Mazéas

Marseille, théâtre de la Joliette

9 novembre 2019

         Sur le plateau nu, une table, une chaise. Éclairage indécis d’une conscience troublée ou d’une troublante instance policière en attente de témoin ou de suspect pour un interrogatoire devant faire la lumière. Surgit, hagard, poil et barbe grisonnants, chemise maculée de sang, essuyant on ne sait quels plâtres, un personnage hébété, habité d’on ne sait quel trouble. Son agitation se traduit en déplacements de la table à la chaise déplacée, passant d’ombre à pénombre, jusqu’à un rond de lumière qui l’isole et l’obscurcit paradoxalement davantage. Inversant l’attente d’une interrogation, il se met, littéralement, à table, confie, avoue, s’affirme en nom et identité professionnelle à une muette interlocutrice hors champ, qu’il fait exister par l‘interlocution, « Madame ».


         Dans ce cadre tel une prison, ou le bocal qui emprisonne un insecte vibrionnant cherchant une issue, au fil de ce discours se profile une personne à travers un personnage par l’incarnation humaine, guidé par la précision de Maurice Vinçon, d’Édouard Exerjean troublé, nerveux, agité, tenant mal en place avec sa chaise qu’il place, déplace, traîne comme accablé, sous les restes de poussière de sa veste, du poids écrasant d’un monde chu sur ses épaules lasses.

C’est un peintre qui ne supporte plus ses quarante ans de réussite, se sentant réduit désormais à la reproduction, à la caricature de soi-même malgré son immuable succès : inspiration tarie ? Non, car il a peint le matin même, dans la fièvre, une toile. Qui n’est plus à la hauteur de son exigeante attente de soi-même : avec un cutter de la tentation du suicide, il l’a lacérée comme on briserait le miroir qui ne réfléchit pas assez à l’image de nous-même qu’il finit par nous renvoyer fatalement un jour : être et ne plus être ce que l’on fut, banale cruauté de la vie de chacun.

Mais, chez l’artiste, habité, plutôt hanté d’un ego à la mesure de sa démesure, ces défaites quotidiennes, défis de la vie, prennent l’échelle d’une apocalypse. L’art naît dans la solitude pour se donner aux autres et confronte l’artiste au regard d’autrui : le singulier quête le pluriel et, quand la quête s’inverse, c’est la conquête du succès. L’estime des autres légitime l’estime de soi. Mais ici, le peintre semble avoir perdu sa propre estime dans une auto-contemplation narcissique masochiste qui, le confrontant à son image idéale du passé, l’empêche de s’accepter au présent.


Il était allé à la salle Gaveau fêter le retour d’un jeune prodige du piano, célèbre à vingt ans, revenu, étrangement changé, après une éclipse de deux ans et des sorties de scène intempestives et incompréhensibles, accueilli par le public dévot, avant même qu’il ne joue, d’applaudissements tels qu’ils pourraient le dispenser de mettre encore en jeu sa gloire en jouant. D’un simple regard échangé de son fauteuil de premier rang avec le jeune artiste debout devant son piano, le peintre comprend que le musicien traverse la même crise.

Mais ce parallélisme sonne faux. Certes, l’insatisfaction est le propre de l’artiste mais les affres d’un peintre à la fin d’une carrière prestigieuse que personne ne conteste, sont un luxe de nanti, qu’envierait n’importe quel peintre moins chanceux. Autre chose est le jeune pianiste prodige, dévoré, en deux ans, par son propre succès, dans l’angoisse de devoir toujours le justifier dans la course en avant au triomphe obligé de notre temps, impitoyable aux perdants. Par ailleurs, entre un véritable créateur et un simple interprète, même génial, d’une œuvre créée par un autre, la distance est grande. De là on saute, littéralement ou littérairement, à la métaphore, parabole, allégorie ? qu’il s’est radicalisé et que sous sa redingote à l’ancienne il cachait une ceinture d’explosifs au présent, faisant ses adieux à la scène d’explosive façon, avec au moins cent-vingt-huit morts pour l’accompagner.

Ce texte, riche de ses vides, ce monologue dialogique implique le dialogue, non seulement avec la muette psy invisible, thérapeute sans doute, à qui apparemment le discours s’adresse, mais avec une pluralité de consciences prises à témoin à travers la fiction d’une confidence à une seule voix. Il y a la sœur Lizzie, soixante-trois ans, Bernie, son fiancé, cinquante-trois, vivant la modernité informatique : malgré la main dans la main lors du concert communicant pratiquement par écran interposé, s’aimant sans doute aussi avec celui du préservatif, préservés peut-être du réel. Mais rattrapés par la réalité qui explose, figurant peut-être parmi les cent-vingt-huit morts.

 Finalement, le texte pose le problème de l’art de quitter la scène, artiste ou non. En amour, dans l’inégalité des couples et du sentiment, sans doute est-il sage de ne pas attendre d’en être au crépuscule, d’abandonner avant que de l’être. Le soleil farde sa chute dans la gloire dorée d’une nuée qui empêche de le voir tomber : c’est l’élégance, la politesse de l’adieu, de la sortie de scène. Le comble du nombrilisme, le sommet du narcissisme, c‘est de faire, d’un drame personnel, une tragédie collective.
13 novembre, sinistre anniversaire des attentats…


Après le spectacle, dans le foyer du théâtre, délicat et délicieux moment : Édouard Exerjean  au piano, jouant et lisant des textes savoureux, avec la complicité de Maurice Vinçon nous disant des poèmes délectables. 
Théâtre de la Joiette-Minoterie
Incident à Gaveau
texte Bernard Mazéas
mise en scène Maurice Vinçon
avec Édouard Exerjean
création lumière Jean-Louis Floro
photos © Christiane Robin

mardi, novembre 12, 2019

COULEUR PASTEL



LA PÉRICHOLE

d’Henri Mailhac et Ludovic Halévy,

d'après Le Carrosse du Saint-Sacrement de Prosper Mérimée,

musique de Jacques Offenbach

Opéra Confluence,
Avignon,
Nouvelle production de l’Opéra Grand Avignon
10 novembre 2019
Genre délicat que l’opérette, diminutif d’opéra, mais en rien diminué si on le traite avec la délicatesse que requiert son ensemble hétérogène d’éléments, parlé, chanté, théâtre comique, musique. Un rien qui pèse ou pose et l’ensemble implose plus qu’il n’impose sa réelle dignité de genre spécifique, en rien mineur. C’est pourquoi on saluera cette nouvelle production de l’Opéra Grand Avignon à laquelle Éric Chevalier, qui signe mise en scène, décors, costumes et lumières, avec la complicité du chef Samuel Jean, donne une fine cohérence esthétique, sans préjudice de la drôlerie verbale et musicale que l’on attend d’Offenbach et de ses compères librettistes.

On me permettra de rappeler des éléments historiques évoqués dans d’autres productions de l’œuvre, qui en éclairent les contours.




DE LA « PERRI CHOLI » PÉRUVIENNE À LA PÉRICHOLE

Une turbulente et troublante artiste

            Il était une fois, dans le fastueux Pérou espagnol de la seconde moitié du XVIIIe siècle, une jolie et piquante comédienne, danseuse et chanteuse, comme l’exigeait le genre sûrement de la tonadilla hispanique, souvent centré sur une femme. Elle sait lire, écrire privilège pour une femme de son temps. À Lima, Micaela Villegas y Hurtado de Mendoza (1748-1819) est déjà célèbre lorsque débarque le nouveau Vice-roi d’origine catalane, Don Manuel Amat y Junient. Antérieurement gouverneur du Chili, grand administrateur, réformateur et bâtisseur, il lance des missions d’explorations vers les îles du Pacifique. Il a cinquante-sept ans, elle, dix-huit. Il en tombe amoureux, en fait sa maîtresse, sa favorite, l’installe au palais, au grand dam de la noblesse espagnole et créole qui n’a pas, sur ce chapitre, la largeur de vues de l’aristocratie française habituée aux incartades officielles, pratiquement institutionnelles, de ses monarques.

         Mieux, ou pire que cela, il fait de sa belle métisse le centre mondain de Lima, la laisse inspirer des constructions nouvelles dont une magnifique fontaine, reflétant la lune qu’elle lui a demandé de mettre à ses pieds et, scandale, va jusqu’à lui offrir un carrosse somptueux, prestigieux privilège exclusif de la noblesse, dans lequel elle se pavane dans la capitale, pour le grand bonheur du peuple de voir l’une des siennes ainsi intronisée, et le dépit et mépris des nobles qui honnissent l’intruse tout en étant forcés de la saluer bien bas, et de l’applaudir  très haut au théâtre qu’elle n’a pas abandonné. La gifle qu’administre, en pleine scène à l’un de ses partenaires l’impulsive vedette, lui vaudra une disgrâce de deux ans. Mais les amants socialement inégaux mais égalisés par l’amour et le désir qui renversent toujours les classes sociales, renouent une liaison finalement heureuse de près de quatorze ans, malgré des hauts et des bas de ménage passionné. Le fruit en sera un fils auquel le Vice-roi donne même son propre nom.


         « Perricholi », ‘cho’ comme chocolat et non « cocolat »

         Donc, Péri chole à prononcer comme « chochotte », comme devait bien dire Mérimée, savant hispanophile et ami intime de l’Impératrice espagnole Eugénie de Montijo, et non Péri cole, par une tradition linguistique erronée.

         Micaela avait un nom : elle va gagner un surnom : « la Perricholi ». Dans l’intimité, le Vice-roi l’appelait tendrement « petit xol » (prononcé « petichol »), ‘petit bijou’ en catalan, ou, familièrement « pirri xol », ‘ma petite métisse’ ; il n’est pas exclu aussi que le Vice-roi, âgé comme un père, les jours de colère contre les frasques de la tumultueuse enfant, dans les alternances après tout conjugales du cœur, l’ai appelée « perra chola » en castillan, ‘chienne de métisse’, sonnant « perri choli » avec son accent catalan et le sifflement probable de sa bouché édentée. Toujours est-il que l’opinion publique s’empara plaisamment du terme affectueux ou injurieux selon que l’on fût admirateur ou détracteur de la belle devenue pour tous, en des sens opposés, « la Perricholi » de la légende.

         Histoire et légende

         Actrice et favorite, ce n’est pas la légende mais l’histoire qui conte aussi sa générosité. Un jour, narguant la noblesse dans son célèbre carrosse, elle aperçut un modeste curé portant à pied le Saint-Sacrement pour l’administrer à un mourant. Ému et honteuse, telle déjà une Tosca pieuse, elle descendit du luxueux véhicule, s’agenouilla, et en fit cadeau au prêtre pour qu’il pût exercer confortablement son pieux ministère.


            C’est de ce geste célèbre que Prosper Mérimée, à Grenade en 1830 chez les Montijo, tira sa comédie en un acte Le Carrosse du Saint-Sacrement, publiée pour la première fois dans la Revue de Paris en 1829, ajoutée en 1830 à la seconde édition du supposé Théâtre de Clara Gazul dont il est l’auteur caché, jouée sans succès en 1850. Mais, hors du Pérou et de l’Espagne, la Perricholi, avait déjà inspiré La Périchole, vaudeville de Théulon et Deforges (1835) avant l’opéra-bouffe d’Offenbach et ses compères (1868). Puis, en 1893, vint la pièce en vers de Maurice Vaucaire, adaptateur de Puccini en français (au théâtre de l’Odéon de Paris), ensuite Le Carrosse du Saint-Sacrement, opéra en un acte, livret et musique d’Henri Büsser (1948) et, enfin, le célèbre film de Jean Renoir, Le Carrosse d’or (1953) avec Anna Magnani. Belle postérité pour notre belle, que l’on retrouve, naturellement chez le grand écrivain péruvien Ricardo Palma (1833-1919) qui recueille traditions, anecdotes et histoires du Pérou dans ses inépuisables Tradiciones peruanas.





RÉALISATION ET INTERPRÉTATION

            Un grand et clair rideau rectangulaire en quatre panneaux surmontés eux-mêmes de festonnants rideaux rouges, court le long du vaste plateau de la salle de l’Opéra Confluence, provisoire et grande salle dans l’attente des travaux de rénovation de l’Opéra historique du centre-ville. La douceur de sa teinte entre jaune et rose très pâle, doucement verdâtre, éclaire, auréole, pastellise les beaux costumes anciens du peuple, beige, marron clair, rose des femmes, même quelques ponchos à motifs géométriques péruviens, plus foncés, sous des chapeaux, tricornes noirs en cuir ou en paille claire. Une irisation délicate imprégnera de diaprures la moire de la robe de la Périchole grise, élevée ou rabaissée au rang de favorite, la soie des costumes de cour, plus sombres, roux, marrons, dorés mais éclairés des perruques à frimas, jouera harmonieusement avec le fond lie de vin.

         Grand mur de l’acte I, sur cet écran se projettent insensiblement d’imposantes fenêtres grillées de style colonial espagnol, de quelque palais, voisinant avec une simple fenêtre à persiennes avec du pauvre linge étendu au soleil, signe plus de coexistence parallèle que de mélange de classes sociales. Des arcades hispaniques s’étireront aussi figurant une place. Avec des affiches délavées de spectacles, les murs parlent, en espagnol naturellement :  vivats au Vice-roi prudemment et précipitamment peints par ses thuriféraires ministres en prévision d’une visite incognito de son Altesse courant le guilledou —contemporains des flatteurs et menteurs « villages Potemkine » idylliques montés  à l’intention de voyages de Catherine II de Russie visitant son peuple— fardant à la va vite des graffitis le vitupérant et des protestations du peuple excédé du pouvoir pourri : « Este país es una pocilga », ‘Ce pays est une porcherie’, ce qui préfigure plaisamment, après la galerie du tableaux du palais, collection reproduisant comme à l’infini possible d’Andy Warhol les portraits auto-satisfaits du Vice-roi vicelard, mutant en une série lardée de porcs (#balancetonporc ?) libidineux.


         Pendant l’ouverture, une invisible trappe sur le mur ouverte, laissera passer un personnage couleur muraille, le Prisonnier, retrouvé à la fin. Au tableau final, techniciens et choristes, en tenue de travail d’aujourd’hui, jeans et tee-shirts, se mêleront aux costumes anciens sur fond surplombé de ville moderne qu’on imagine Lima, avec, un fond estompé de brouillard jaune qu’on dirait de toxique pollution. On n’en sait trop le sens, allusion à l’actualité sociale qui agite les pays andins ? Sans exclure cette hypothèse, on se risquera aussi à dire, que sous le rire de l’opérette se cache la réalité moins riante du monde exploité du travail et des artistes, pour ne pas mourir de faim réduits à la quête, à faire la roue devant la rouerie des conquérants, des puissants, des possédants : hier et aujourd’hui.

         Et c’est bien ce qu’exprime l’héroïne dans sa lettre tendre et cruelle, contrainte d’abandonner celui qu’elle aime pour la perspective, d’abord, d’un simple repas : peut-on être bien tendre quand on n’a même pas un morceau de pain dur à manger ? Cette amertume est sensible dans la voix grave, caressante, de Marie Karall, dure et digne dans cette lettre, inspirée de celle de Manon à Des Grieux. Grande, distinguée, elle campe une Périchole de belle allure, racée mais plus aristocratique que plébéienne chanteuse des rues, même avec son tricorne et sa robe d’Arlequine rappelant celle de la Magnani dans le film de Jean Renoir, Le Carrosse d’Or. Sa voix lyrique est belle, large, souple, aisée, d’un sombre velours très raffiné mais, sans doute pour ne pas fatiguer son timbre chanté, elle parle trop dans le masque, ce qui donne un ton un tantinet sophistiqué à cette femme du peuple. Certes singulière, que son intelligence élève au-dessus de la bêtise des hommes, du Vice-roi vaincu par sa subtilité et de son amant Piquillo qu’elle adore sans se leurrer sur son manque de qualités qu’elle lui énonce avec une cruelle indulgence amoureuse :

« Tu n’es pas beau, tu n’es pas riche,

Tu manques tout à fait d’esprit ;

Tes gestes sont ceux d’un godiche,

D'un saltimbanque dont on rit.

Et pourtant… »


Ce dernier, voix facile, ample, chaleureuse, est le sympathique Pierre Derhet, ténor belge jouant gentiment un jeune ingénu, un grand dadais dédaignant les grandeurs que pouvaient lui procurer le statut très, envié par les courtisans, de mari complaisant, consentant à son infortune conjugale pour assurer sa fortune matérielle et sociale. Son ingénuité contraste avec la duplicité perverse du chœur des courtisans entonnant a cappella le quatrain parodiant le second acte de La Favorite de Donizetti :


Quel marché de bassesse !
C'est trop fort, sur ma foi,
D'épouser la maîtresse,
La maîtresse du roi !




Mais en réalité, on voit le Marquis de Tarapote défaillir car il comptait placer sa nièce Manuelita comme favorite, népotisme institutionnel, alors que le Vice-roi a choisi une saltimbanque. Et Piquillo, marié de force et forcé de laisser sa femme au maître, contrairement aux « maris qui courbaient la tête », se lamente sur les infortunes de l’honnêteté, exprimant sa dignité à laquelle Derhet confère la noblesse de la simplicité :


On me proposait d'être infâme,
Je fus honnête... et me voilà !



Et le jeune ténor, par la grâce de ses nuances sensibles, de ses demi-teintes délicates, arrache le refrain, aux allusions vaudevillesques égrillardes pour lui donner une vraie détresse humaine :



       Ma femme, avec tout ça, ma femme,
       Qu'est-ce qu'elle peut fair' pendant c'temps-là ?



On est dans les clichés de la triviale tradition culturelle du cul(te) de la femme, vantée et vilipendée,

Les femmes, il n'y a que ça !

Tant que la terre tournera,



tournant la tête des hommes, et en bourrique. Mais à la différence de la Belle Hélène fixée dès la mythologie en adultère, de l’Eurydice délurée et détournée d’Orphée aux Enfers, la Périchole n’est ni facile ni infidèle, mettant toute sa finesse à sauver son amour Piquillo, moins rusé mais d’une droiture égale, un couple pauvre mais digne. Ce sont des personnages de demi-caractère dans un opéra-bouffe où le côté loufoque est dévolu au Vice-roi et, dans ce rôle, le charisme comique de Philippe Ermelier fait merveille. Déguisé, voyant incognito, en docteur à grande fraise blanche sur robe noire, à la fin en joli geôlier tintinnabulant ses clés, se pavanant et paradant en coq dans sa haute cour de volatiles emplumés, il est irrésistible de rage vengeresse en envoyant Piquillo



Dans le cachot qu'on réserve

Aux maris ré-

Aux maris cal-

Aux maris ci-

Aux maris trants,

Aux maris récalcitrants !




On retrouve sa grande voix de baryton entre autres parodies d’opéras italiens et leurs répétitives paroles (« Felicità, felicità » des deux amants) dans son air puissant :

  La jalousie et la souffrance


        Déchirent mon cœur tour à tour ;


        J'ai la fortune et la puissance,


       Tout cela ne vaut pas l'amour.



Il est irrésistible. Ses assidus et asservis acolytes, le gouverneur de Lima et le Premier gentilhomme de la chambre, forment un couple hilarant par la taille et voix, le grand escogriffe prolongé de perruque Ugo Rabec, poil et voix sombres et le blondinet et petit Don Miguel de Panatellas Enguerrand de Hys, ténorpassant presque à castrat par la poigne émasculatrice du violent et vicieux Vice-roi. Grand Chambellan chamboulé par la favorite, Alain Iltis est un drôlatique  Marquis de Tarapote et un drôle d’oncle donneur de leçons d’étiquette et de morale, mais félicitant sa nièce Manuelita de sa générosité à être candidate à évincer la Périchole quand le Vice-roi s’en lassera. Et on croit dans les chances de cette dernière quand elle a le port élégant et la voix plus pure que ses intentions de Ludivine Gombert. Avec une paire de rôles, elle est aussi du trio des cousines en Guadalena, joliment étagées en taille et jolies voix, Roxane Chalard (Berginela / Banililla) Christine Craipeau (Mastrilla/ dame d’honneur) Frasquinella), Marie Simoneau  jouant Ninetta, une honorable dame d’honneur.


Vieux Prisonnier digne de l’Abbé Faria de Monte-Cristo, Jean-Claude Calon, est inénarrable son basson et couteau à la main, l’espoir de liberté chevillé au corps délabré. Autre couple : Olivier Montmory et Pierre-Antoine Chaumien sont deux notables notaires tandis qu’il suffit de deux couplets à Xavier Seince et son refrain à clés, pour mettre la salle dans sa poche sinon dans sa geôle. Tous les autres comparses (Saeid Alkhouri, Pascal Canitrot, Julien Desplantes,Thibault Jullien) sont bien en place dans cette minutieuse production.
On admire d'autant plus les chanteurs que l'atmosphère sèche de cette salle en bois chauffée dessèche dangereusement nos gorges et sûrement leurs précieuses cordes vocales. 

Les brefs passages dansés (Éric Bélaud) sont bien venus. On admire les chœurs, traités aussi avec délicatesse, du chuchotis à la chantante liesse par Aurore Marchand. L’Orchestre Régional Avignon-Provence  est conduit avec une alacrité électrique par  Samuel Jean et un sens des nuances que l’on salue, en harmonie parfaite avec la finesse et de la partition et de cette production à l’élégance joyeuse.

Invité à partager les derniers couplets avec la troupe, le public s’en donne à c(h)œur joie, entonnant :

         « Il grandira, il grandira car il est espagnol… »



La Périchole de Jacques Offenbach
Opéra Confluence Avignon
8 et 10 novembre
Direction musicale : Samuel Jean
Études musicales : Hélène Blanic
Mise en scène, décors, costumes et lumières : Éric Chevalier Chorégraphie Éric Belaud
Costumes : Opéra Grand Avignon

La Périchole : Marie Karall
Guadaléna / Manuelita :  Ludivine Gombert ;  Berginela / Banililla :  Roxane Chalard ; Mastrilla / Frasquinella : Christine Craipeau ; Ninetta : Marie Simoneau

Piquillo : Pierre Derhet
Le vice-roi Don Andrès de Ribeira : Philippe Ermelier

Don Miguel de Panatellas : Enguerrand de Hys
Don Pedro de Hinoyosa : Ugo Rabec
Le Marquis de Tarapote : Alain Iltis
Le vieux Prisonnier : Jean-Claude Calon
Le premier notaire : Olivier Montmory
Le deuxième notaire : Pierre-Antoine Chaumien
Le geôlier : Xavier Seince
Un gros buveur : Saeid Alkhouri
Un maigre buveur : Pascal Canitrot
Un courtisan : Julien Desplantes
L’huissier : Thibault Jullien

Chœur de l’Opéra Grand Avignon : Direction Aurore Marchand Ballet de l’Opéra Grand Avignon : Direction Éric : Belaud
Orchestre Régional Avignon-Provence 

Photos :Cédric Delestrade/ACM-Studio
1. Vice-roi incognito entre ses acolytes (Rabec, Ermelier, de Hys) ;
2. En costume d'Arlequine, Périchole grisée (Karall) ;
3. Chambellan chamboulé (Litis) ; 
4. La favorite ;
5. Un mari pas complaisant ; 
6. Un mari récalcitrant ;
7. Reconquête amoureuse : "Tu n'es pas beau, tu n'es pas riche…"
8. Finale.





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