Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

vendredi, janvier 15, 2021

LA MORT HORS CE JARDIN


RCF N°501

Semaine 2

         De l’Ensemble Sollazzo de musique ancienne, dirigé par Anna Danilevskaia nous avions aimé, présentés ici-même, deux remarquables disques, Leeuven Chansonnier, Sollazzo ensemble, chansons de la fin du XVe siècle et En seumeillant. Voici aujourd’hui :

Firenze 1350 : Un Jardin Médiéval florentin Anna Danilevskaia, Sollazzo, label Ambronay 

C’est un beau florilège de musique vocale et instrumentale du milieu florentin du XIVe siècle, qui met en valeur toutes les possibilités de l’ensemble, les deux soprani (Perrine DevillersYukie Sato), le contre-ténor Andrew Hallock, et le ténor Simon Vivien, et, pour les instruments, Christoph Sommer, luth Sophia Danilevskaia, vièle à archet, Roger Helou, organetto, Franziska Fleischanderl, psaltérion et Anna Danilevskaia elle-même, vièle à archet et direction.

Disons d’emblée que le disque, comme ceux qui l’ont précédé, est beau, d’une rigoureuse et même facétieuse interprétation quand il convient. Il déploie un éventail de pièces musicales qui sont une convaincante illustration de la musique inventive de la foisonnante Florence qui, de son Moyen-Âge déjà renaissant —et je ne parle ni de la peinture ni du sonnet de Pétrarque qui fonde pour longtemps une tradition poétique européenne—va laisser des moules musicaux, entre autres, cette chasse de la plage 17, virtuose canon à trois voix, dont l’animation apparemment brouillonne, l’appel pressé aux chiens, la rythmique haletante, semble anticiper de loin d’autres chasses figuratives, et je pense au baroque Actéon de Charpentier.

Cependant, hors le programme musical, il est bien dommage que ses promoteurs ignorent tant son actualité historique que contemporaine.

En effet, le livret, s’il est intéressant sur les pièces des musiciens florentins et leurs techniques, très bien présentés, s’il rappelle une anecdote plus tardive dans un jardin nommé « Il Paradiso » où, selon la légende, l’organiste aveugle Francesco Degli Organi (‘des Orgues’), nommé Francesco Landini (c. 1335-1397), aurait musicalement cloué le bec aux oiseaux par sa virtuosité,  s’il évoque rapidement le bouillon de culture de la Florence de ce temps où déjà les trois quarts de la population masculine aurait su lire, il n’explicite en rien cette date de 1350, passant de la sorte à côté du moment historique crucial et cruel que vivait la ville toscane.

Jardin absent

Je me permettrai donc de remplir les blancs et de combler les silences, malheureusement les ignorances du texte, partant de la symbolique du jardin, si puissante dans notre culture, dont j’ai parlé en d’autres occasions, on me le pardonnera. Ce jardin florentin, nous dit le livret sans en rien tirer, s’appelait « Il Paradiso », le ‘Paradis’, rien de moins. Mais, hors la référence au premier grand poète florentin oublié du livret, Dante, qui vécut un siècle avant, aucun hasard, signalons et soulignons-le dans ce nom : tout jardin se veut, par l’art et l’artifice, c’est-à-dire la technique de l’homme, une image adressée de la terre à Dieu, d’un paradis divin retrouvé : le malheur de l’homme, pour les croyants, n’est-il pas d’avoir été chassé du jardin d’Éden ? Jardin des Délices mais aussi Jardin des Oliviers : le meilleur et le pire. Nous avons une tradition, une culture mystique et poétique, finalement amoureuse, du jardin, qui remonte au Cantique des cantiques de Salomon (4, 12), avec cette sentence :

« Hortus conclusus soror mea, sponsa ; hortus conclusus, fons signatus. »  (‘Ma sœur et bien-aimée est un jardin enclos ; le jardin enclos est une source fermée.') 

L’hortus conclusus (‘jardin enclos’) est un thème iconographique de l'art religieux et profane européen qui représente souvent la Vierge Marie. Même s’il n’y est pas fait de rapport dans le Cd, nous y placerions comme logique la douloureuse supplique justement à la Vierge de Francesco Landini, qui rappelle le péché d’Adam et l’exclusion du jardin Paradis et la « création » de Marie pour rédimer ce péché et permettre la reconquête de ce jardin perdu du paradis :  Creata fusti, o vergine Maria. (plage 6)

Jardin d’amour

         Si la Vierge est la Dame parfaite des troubadours, les belles dames, divinisées par le culte d’amour courtois qu’ils leur rendent, sont aussi souvent peintes et chantées en leur jardin intime, secret, d’où le départ de l’amant est toujours un déchirement, assorti de serments de loyauté comme dans le texte français d’adieu, hérité de Guillaume de Machaut, très utilisé en son temps, mis en musique encore Francesco Landini Adiou, adiou, douce dame jolie. Mais les serments de fidélité dans un jardin idéal sont rarement tenus dans la vérité et réalité de la distance. On peut alors écouter comment Vincenzo da Rimini, par la voix du ténor, exprime par des vocalises déchirantes, qui m’évoquent celles d’Orfeo de Monteverdi deux siècles et demi plus tard, le désespoir de l’amant trahi qui évoque les grands amoureux abandonnés de la mythologie que le futur Baroque ressassera : « Ay, sconsolato… », ‘Ah malheureux… » (plage 12). Scènes d’amour heureux ou perdu qui se pourraient passer en un jardin dont tant de miniatures d’époque nous peignent les riantes et idylliques couleurs. Une lointaine et délicate chanson française évoque encore ce jardin d’agrément, de « battement », de plaisir :

L'amour de moy s'y est enclose
Dedans un joli jardinet
Où croît la rose et le muguet
Et aussi fait la passerose.

Ce jardin est bel et plaisant
Il est garni de toutes flours ; 
On y prend son battement
Autant la nuit comme le jour.

         Jardin contre la mort : 1350

Mais revenons à notre jardin, nommé dans le titre, à peine évoqué qu’oublié aussitôt dans le livret et dont je trace personnellement la symbolique et, en l’occurrence, l’importance du moment historique qui est passée inaperçue dans ce Cd qui se donne aussi pour titre la date de 1350.

Nous sommes au XIVe siècle, donc, juste avant la Renaissance qui élargira et resserrera le sens, profane et humaniste, à l’hortus conclusus, au jardin fermé, dont je parlais : jardin enclos de murailles, crénelées souvent comme celles d’une forteresse, aux allées de plantes taillées très artistiquement, géométriquement, anticipant intellectuellement le futur jardin dit « à la française ». L’architecture géométrique des murailles et les dessins ordonnés des massifs cultivés, toute cette ordonnance métaphorisait, symbolisait la culture défendue jalousement par ses murs contre la nature inculte de l’extérieur du jardin, dont les fourrés touffus, les frondeuses frondaisons désordonnées débordent par-delà les murs protecteurs de l’espace intérieur qu’ils délimitent et protègent. Mais quelle est, à l époque, cette nature si inculte, si sauvage qui fait peur, que l’on veut contenir derrière des barrières, des frontières protectrices ?

Eh bien, en cette année de 1350 que se donne le disque qui en ignore le contexte historique, Florence, que je disais bouillon de culture en double sens, depuis deux ans, assiégée par la Peste Noire. Le virus inconnu alors, déjà chinois serait arrivé par la route de la soie et des splendeurs et luxes orientaux importés, important au faste de la luxueuse cité. La peste tuera entre 30 % et 50 % des Européens en cinq ou six ans (1347-1352), faisant, selon les estimations d’aujourd’hui environ 25 millions de victimes.  Une pandémie déjà puisqu’elle n’épargna même pas l’Afrique à ce que l’on sait aujourd’hui.

Mais, fuyant Florence même avec des amis, sept dames et trois hommes, pour exorciser leurs peurs et passer le temps qu’il faut déjà appeler de confinement, Boccace écrira ses cent Contes pour eux, qui deviendront fameux, le Décaméron. Le livret cite Boccace, créateur avec Pétrarque de la langue toscane qui devient l’italien. Dommage que l’auteure, Anna Danilevskaia, n’ait pas pris la peine de le feuilleter car, l’introduction est une description des ravages terribles de la peste :

« Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n'importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l'autre monde avec leurs trépassés. » 

                                                   Le Décaméron, Première journée

Fuyant donc le fléau, la troupe va se protéger dans un « délectable jardin » orné de mille fleurs at agrémenté de chants d’oiseaux. Chaque lecture était suivie de chants et de danses.

L’autre danger historique, guettant ce symbolique jardin protégé de l’art, c’était l’implacable avancée turque : l’Empire byzantin, déjà très affaibli depuis la fin du XIe siècle, ravagé par la peste, était pratiquement moribond et allait vite subir les cinq sièges successifs des Ottomans qui, finalement en 1453, s’emparent de Constantinople. Pressentant ce désastre, des lettrés, des savants byzantins se réfugiaient à Florence, lui apportant l’inestimable trésor de leur culture grecque et latine ancienne, des manuscrits précieux dont le Florentin Pétrarque, alors en Avignon avec le Pape, fera collection et traduction, nourrissant la Renaissance à venir. Un concile eut même lieu à Florence pour tenter de réunir les Églises séparées d’Orient et d’Occident pour faire front commun contre le Turc.

Ce disque, enregistré sans doute en 2019, avec copyright de l’année suivante, sorti le 2 mars 2020, ignorait bien sûr notre proche confinement, on ne peut lui tenir rigueur d’un parallèle impossible à prévoir, bien sûr. Mais, le situer en un jardin, le dater de l’année 1350, citer Boccace, en ignorant sa symbolique, le moment historique le contexte de ce dont on parle, le cadre culturel de cette musique, est une dommageable négligence. Le disque passe donc à côté de la terrible actualité de 1350 qu’il se donne pour date, mais se glisse, sans le savoir, dans le plus aigu de la nôtre.  

Mais, cette musique, dans ce jardin florentin, que je resitue dans son contexte historique de 1350, je le voudrais comme symbole et exemple d’une culture qui, même dans les pires conditions, vit, survit, aide à vivre.  

Firenze 1350 : Un Jardin Médiéval florentin Anna Danilevskaia, Sollazzo Ensemble, label Ambronay. Livret en français et en anglais. Textes des airs en langue originale, traductions en français et en anglais.

1. Paolo da Firenze (c. 1355-c. 1436), Godi Firenze.

2. Donato di Firenze (actif 1350-1370), Come ‘I potes’ tu far, instrumental

3.  Francesco Landini (c. 1325-1397), Adiou adiou.

4. Giovanni da Firenze (actif v. 1350), Per larghi prati, caccia

5. Bartolino da Padova (actif 1365-1405), Quel sole che nutrica’l gentil fiore (arr. Vincent Kibildis).

6. Francesco LandiniCreata fusti o vergine Maria, à chanter sur l'air  Questa fanciulla amor.

7. Anonyme, Benedicamus domino, à chanter sur l'air Ja Falla.

8. Paolo da FirenzeBenedicamus domino.

9. Anonyme, du manuscrit de Messine,  Benedicamus domino.

10. Andrea da Firenze (c. 1415), Non più doglia ebbe Dido.

11.  Francesco LandiniChe cosa è quest’Amor.

12. Vincenzo da Rimini (actif v. 1350), Ay schonsolato.

13. Giovanni da Firenze, Quando la stella.

14. Jovannes de Florentia (attribué), Quand’amor.

15. Anonyme, Poi che veder non posso, instrumental

16.  Francesco Landini, Conviens’ a fede.

17. Lorenzo da Firenze (c. 1372/1373), A poste messe

 


 

 

dimanche, janvier 10, 2021

RETOUR SUR L'ANNÉE BEETHOVEN (2)

Beethoven, encore et toujours, 

par Matteo Fossi

         Parmi les victimes collatérales de la Covid, je l’ai dit, il faut ranger Beethoven      auquel l’année musicale 2020 était dédiée, pour célébrer le 250e anniversaire de la naissance. Nombre des concerts prévus ont été annulés. Fort heureusement, les disques enregistrés en amont sont sortis, même si les concerts en aval des interprètes ont été annulés ou reportés : on espère pour eux qu’ils en retrouveront des occasions, des dates, car la matière Beethoven, heureusement, dépasse les dates, le temps et demeure éternel. Voici au moins un CD qui lui rendent un fervent hommage :

Trois sonates pour piano de Beethoven, N°4 (opus 7), N°17 (opus 31, N°2), et 31 (op. 110), par Matteo Fossi, éditions Hortus. 

         Nous avions parlé de deux CD Le Jeune Debussy et Schubert, de l’Unité au fragment du pianiste Matteo Flossi. Né à Florence en 1978, soliste ou chambriste, Matteo Fossi court le monde de concert en concert, non sans faire escale à Venise et Fiesole, localité proche de Florence où Galilée fut assigné à résidence par l’Inquisition au XVIIe siècle. Matteo Fossi y enseigne le piano.  En duo avec Marco Gaggini, il a entrepris le premier enregistrement mondial de l’intégrale des œuvres pour deux pianos de Brahms et de Bartók. 

Son répertoire est très large et il était logique qu’il offre aujourd’hui, pour cette caduque année de célébrations manquées, Trois sonates pour piano de Beethoven, N°4 (opus 7), N°17 (opus 31, N°2), et 31 (op. 110) . C’est donc un éventail pianistique beethovénien, qui va de 1796 à 1820, en passant par 1802 pour la 17, c’est-à-dire de ses 26 ans à 50 ans de sa vie puisque le compositeur naquit en 1770 et mourut en 1827. Elles représentent trois styles du compositeur, mais tous trois de sa patte, de sa poigne dirait-on, inconfondable.

         Matteo Fossi nous confie que ces trois sonates sont marquantes dans sa vie.  La sonate N°4 en mi bémol majeur, pour clavecin ou pianoforte, tout en demeurant dans une esthétique classique à la Haydn, la brise déjà par ses quatre mouvements au lieu de trois et par ses proportions, près d’une demi-heure, la plus longue des trente-quatre sonates du compositeur. Comme regardant une époque qui s’en va, joyeusement regardée par-dessus l’épaule, trois des quatre mouvements, le premier et les trois et quatre ont encore une légèreté enjouée très XVIIIe siècle, où glisse même un rythme de menuet. Il y a cependant quelque chose de majestueusement symphonique, et une fièvre, une passion qui annoncent le romantisme, et les tourments à venir du génie malheureux de Bonn.

Mais le second mouvement, lent, « Largo con gran expressione », nous entraîne, nous plonge ; nous élève dans une autre dimension.  L’interprète nous rappelle le mot de Sviatoslav Richter pour le qualifier : « C’est un dialogue entre l’homme et Dieu ». Je dirais d’abord une interrogation, tant Fossi, tellement engagé dans cet appel mystique, rend sensible les silences qui sont comme un appel, une supplique laissant la place à une réponse espérée. Ou (qui sait ?) au silence éternel de la divinité comme dirait Vigny, mais vide comblé ici par la musique qui se fait elle-même divine. Ce mouvement si intérieur, bouleverse avec ses silences interrogateurs que nous faisons nôtres.

La Sonate 31 n la bémol majeur (op. 110) termine le disque. C’est l’une des dernières de Beethoven ; elle est de 1820/21, interrompue par la maladie. Comment ne pas être pris par le charme paisible de ce premier mouvement, l’un des plus beaux de Beethoven, « moderato cantabile, molto expressivo », ‘moderato chantant, très expressif’.  On savoure la douceur, la clarté limpide de l’interprète, qui déroule les notes perlées d’un collier comme fondant à l’infini. Il fait chanter le lyrisme du piano avec une grâce italienne,

 Revenons à la Sonate N°17 (opus 31, N°2), plus connue, et célèbre sous le nom La Tempête. Elle est en ré mineur, le ton du commandeur du Don Giovanni de Mozart. C’est Beethoven lui-même qui, aux questions sur cette œuvre à certains égards mystérieuse, disait, sans plus de commentaires : « Lisez Shakespeare », se référant à la comédie La Tempête. On a beau connaître la pièce de Shakespeare, nous avouons nous aussi qu’on ne sent pas ici ni l’ancien duc de Milan détrôné, devenu le mage Prospero réfugié et régnant dans une île mystérieuse, ni sa douce fille Miranda, pas plus que le sauvage Caliban, le noir sans doute cannibale. Il faut convenir que cette tempête de la sonate est surtout métaphorique, mais sûrement une image sonore de la tempête dans le crâne de Beethoven, de la crise terrible qu’il traverse en cette année de 1802 où, retiré à la campagne espérant, par le repos, un apaisement à sa hantise, à son drame, il sent qu’il devient irrémédiablement sourd, la pire maladie qui puisse frapper un musicien.

C’est en cette époque désespérée qu’il rédige, à l’intention de ses deux frères, le « Testament de Heiligenstadté », dans le village près de Vienne où il s’était retiré, voulant garder sa surdité secrète : même sourd, il entendait surmonter l’épreuve par la volonté et continuer à servir la musique. Miracle pour lui et nous : il ne l’envoya pas et on retrouva ce testament après sa mort dans son armoire, avec la mystérieuse Lettre à l’immortelle bien-aimée, anonyme, qu’il n’envoya pas non plus.

On ne résiste pas au galop fiévreux, obsédant, emportant vers on ne sait où, du troisième mouvement dont Czerny, son élève, disait qu’il lui avait été inspiré par celui d’un cheval sous sa fenêtre :  même sans être musicien, on l’a entendu un jour. Il faut le réécouter toujours.

Matteo Fossi Trois sonates pour piano de Beethoven, N°4 (opus 7), N°17 (opus 31, N°2), et 31 (op. 110), par, éditions Hortus

 

 

 

 

 

 

vendredi, janvier 08, 2021

L'ENFANCE DE L'ART

 

RADIO DIALOGUE RCF

N° 477, semaine 51

L'ENFANCE DE L'ART

Honoré

Viviane Montagnon

L’Astre Bleu Éditions – 2020

         C’est le dernier ouvrage de Viviane Montagnon, comédienne, chanteuse, écrivaine, auteure de chansons et de théâtre. Depuis quatorze ans, elle est installée en Bresse, mais on l’a appréciée et regrette à Marseille, où elle s’est produite sur les planches, y a professé le théâtre et enseigné aux Ateliers Cinéma. On connaît d’elle L’Amour aux lèvres, un CD sur des poèmes écrits pour par Antoine Tudal sous l’égide de Francis Lalanne. On avait gouté la délicatesse de son livre Le Panier de Lucette, qui se réédite, devient livre audio et théâtre, sous le nom de Moi, l’osier, plume et soleil ! , où ce panier semble prendre la parole et devenir le narrateur poétique de ces chroniques paysannes. De Viviane Montagnon, Julos Beaucarne dira qu’elle est « bergère en poésie ». Jolie et souriante définition de son style, de sa main, de sa griffe douce, de sa tendre patte et pâte dirai-je, qui recoupe aussi une réalité biographique de Viviane, dont on apprend qu’elle fut également bergère dans les Cévennes, le temps de quelques saisons. 

         Quelques saisons intenses sans doute dans cette région, mais qui condensent une vraie vie, semble-t-il, celle du moins qu’elle prête au héros cévenol de ce dernier livre, Honoré Descombes, auquel une chronologie finale donne une densité historique : né en ce fatal 2 août 1914 de la Grande Guerre, mort à cent ans en 2014, pour le centenaire dirait-on, avec trois années supplémentaires d’une survie, et encore deux autres qui sembleront perpétuer sa mémoire.

         On ne guérit jamais de l’enfance, et moins d’une enfance maltraitée, vite orpheline, sur une montagne des Cévennes, déjà en marge géographiquement. Illettré, taciturne, mutique, sans les mots pour s’expliquer, se défendre, pour se dire, Honoré se laisse médire par un village calomniateur, et son silence devient accusateur. Il n’a pas dit un seul mot sous la torture allemande et même s’il est sans doute celui qui a pourvu en nourriture les maquisards, il est la proie facile des faux, et vrais délateurs, qui se défaussent sur lui du massacre du maquis. On n’est plus innocent dès que l’on est suspect. Cet homme du silence innocent sera poursuivi par les paroles de la calomnie : de rien ne sert d’avoir raison avec un visage qui a tort, dirai-je aussi. Délit de faciès, « de sale gueule » qui condamne d’avance, lui dira un enfant rieur, visage d’ange sans doute, qui va être l’ange gardien miraculeux, renversant la hiérarchie des âges, du vieil homme désormais, faisant renaître en lui l’enfance qu’on lui a volée. Quand le gamin de dix ans le rencontre, Honoré semble un « vieil enfant égaré sous la neige de ses cheveux blancs ». Mais, faisons une halte cévenole, voici un touchant monsieur anonyme qu’on salue, aux cheveux blancs, qui pourrait être Honoré, récitant un poème en cévenol :

 https://www.youtube.com/watch?v=UJziAEcH5Ws 

Honoré de Viviane Montagnon, est un roman que je qualifierais d’initiation, d’apprentissage, mais à rebours de la temporalité habituelle prêtée à ce genre, le bildungsroman des Allemands : un jeune homme qui apprend de la vie, de ses heurts et malheurs, qui s’initie, acquiert de l’expérience de l’existence : ici, c’est sur le tard de sa vie, que le septuagénaire Honoré a une révélation et, à partir de là, il va, non retomber en enfance comme l’on dit souvent avec mépris des vieux, qui perdraient a tête, des vieillards gâteux, mais cet homme, enfant guère gâté par la vie, par la révélation de l’art, sans même se ressentir comme artiste, replonge dans l’enfance, —l’enfance qui est pour moi la source de l’art intarissable, l’étincelle, la flamme, jusqu’à la fin de la vie : un artiste est toujours un grand enfant qui garde jusqu’à la fin en lui cette miraculeuse part d’enfance que rien ne peut assécher ni éteindre.

Et c’est justement le petit garçon qui va être l’instrument de la renaissance achevée du vieil homme, dont la vie jusque-là en blanc et noir devient une vie en technicolor.

« Dessine-moi un mouton » dit le Petit Prince de Saint-Exupéry. Ici, c’est ce petit prince de gentillesse, ce gamin de dix ans, plein d’humour sur son prénom, Brandon, de série télé imposé par le mauvais goût de ses parents, qui avec une humanité que n’ont pas les hommes du village, dessinera une chèvre, des chèvres, celles de ce Monsieur Seguin bourru, barricadé dans sa solitude imposée, amitié merveilleuse, miraculeuse, entre le vieil homme et l’enfant. Mais, hélas, dont la calomnie impose la cruelle séparation, sur soupçon inventé de pédophilie : les méchants voient le mal partout. Mais, ce petit elfe bienfaisant, aura d’abord, sans rire des dessins enfantins du vieil berger aux crayons de couleur, lui révélera les potentialités de l’aquarelle, puis de la gouache, le poussant à la puissance de la peinture. Il saura en faire un grand peintre qu’il s’emploiera à exposer après sa mort comme le « Cézanne des Cévennes. ».

Car ce roman est aussi un conte de fées : la méchante fée l’épicière, épiçant les calomnies contre Honoré. Mais il y eut la bonne fée Berthe, l’institutrice qui tenta vainement d’enseigner la lecture au petit Honoré, et, autre miracle, celui de sa petite-fille Sylvie, qui apprendra à lire et à écrire au très vieil Honoré et fera un livre de lecture pour enfants dyslexiques, comme le jeune Honoré, illustré des peintures de l’ancien illettré. Je disais, l’enfance de l’art, art de l’enfance, dans une écriture poétique de Viviane Montagnon, toute simple, comme coulant des sources pures de ces montagnes cévenoles.

Sans description lourdement réaliste, par ses évocations poétiques et les précisions topographiques, des noms de lieux en notes, « rochers du Trenze », mont Lozère, le Mont Aigoual, la rivière Gourdouze, le plateau de la Margeride, le pic Cassini, Alès, Nîmes, Montagnon nous dresse le périmètre géographiquement précis de son texte. Des précisions terminologiques, des explications légères, ne laissent pas le lecteur étranger à ces lieux, en personnalisent l’identité locale, ethnographique implicitement : « restanques, murs de pierres sèches », « bories, cabanes en pierres sèches », « pelousses, bogues de châtaignes », « le Mérens, petit cheval montagnard. »

Mais il y a toute sa propre tendresse et douceur qui nous fait goûter les saveurs du miel, des fromages, l’espiègle joliesse des petites chèvres, de la petite chienne. Les observations graphiques sont frappantes de justesse descriptive, ainsi, Honoré, déjà âgé mais solide :

 « un ruisseau de rides contourne ses yeux d’un vert intense » ; « lignes fortifiées du menton », c’est un « vieil enfant égaré sous la neige de ses cheveux blancs » (p. 21).

Mais  ce sont surtout des bonheurs d’expression poétiques, sans recherche de mignardise poétique, qui font le bonheur de cette écriture :

         « le manteau de silence jeté sur les épaules de la montagne » (p. 15) Les terrils des mines au fond des puits desquelles les Allemands ont jeté les maquisards, deviennent « pyramides endeuillées des soldats de l’ombre » (p. 24) ; les « hardes de silence », « les hautes solitudes du deuil » (p. 33),  un « sombre habit de silence », (p. 35) ;  « L ’automne avançait à pas de loups »  et, sous le vent d’hiver, « les genêts prirent le maquis en attendant des jours meilleurs » (p. 71), et, comme déjà la révélation de la peinture, c’est l’éblouissement de la « blancheur du paysage comme une feuille blanche » (p. 74), qui va prendre sens par la couleur : la goutte d’aquarelle sur la feuille qui la buvarde, « tache bleu pâle, flocon de neige qui s’étoile sur la feuille avant de s’estomper » (p. 75)…

Terre de résistance, on ne peut parler de ces poétiques Cévennes sans l’évocation des camisards, parpaillots, les maquisards protestants insurgés contre la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Très discrètement, Viviane Montagnon en évoque le douloureux souvenir. Nous nous quittons sur quelques couplets de La Cévenole de Ruben Saillens (musique L. Roucaute), hymne chanté à l'Assemblée du Désert chaque premier dimanche de septembre :

https://www.youtube.com/watch?v=oXlexk-Vx1s

 

Honoré de Viviane Montagnon L’Astre Bleu Éditions, 139 pages 


Podcast  émission diffusée le  8 janvier 2021 :

: https://rcf.fr/culture/livres/honore-d-anne-montagnon-chez-l-astre-bleue-edition


 


 

 

 

 

mardi, janvier 05, 2021

RETOUR SUR L'ANNÉE BEETHOVEN


Enregistrement 19/11/2020

RADIO DIALOGUE RCF

N° 473, semaine 48

         

Beethoven encore, comme un rattrapage, nous présenterons aujourd’hui deux disques qui lui sont consacrés après le gâchis de la célébration du 250e anniversaire de sa naissance par la pandémie, épidémie mondiale donc, qui a sévi partout et a annulé partout sur la planète les manifestations musicales prévues pour fêter ce génie géant de la musique.  Il est vrai que Beethoven n’a jamais eu besoin de ces anniversaires, qui deviennent des opérations commerciales par la concentration d’événements autour d’un nom célèbre, très vendeur pour parler vulgairement le langage mercantile, pour figurer régulièrement au programme de concerts et de nouveaux disques, parfois très abusivement, au détriment d’autres musiciens moins connus ou inconnus qui auraient besoin des lumières des projecteurs de l’actualité. Mais les deux disques d’aujourd’hui, sortis après le confinement, ont l’élégance, l’intérêt d’apporter une touche nouvelle à l’écoute de Beethoven, qui en renouvellent quelque peu l’approche, nous épargnant la redite sempiternelle des mêmes œuvres, des tubes, pour parler toujours la langue commerciale, interprétées sur un même inévitable instrument, le piano.

         Le premier disque est, par le pianiste Simon Zaoui, Beethoven, un nouveau manifeste, Sonates N°1, 3 et 13, sur piano Gebauhr, aux éditions Hortus.

         Parler de « manifeste » est sans doute excessif, un manifeste étant une déclaration publique par laquelle on expose avec un éclat, provocateur souvent, un programme d'action ou une position, politique ou esthétique en général. Ici, il s’agit de l’emploi d’un piano Gebauhr, germanique, des années 1850, donc apparu après la mort de Beethoven en 1827. S’il est donc vrai que, si le programme proposé ici se manifeste comme « nouveau » par ce piano, paradoxalement ancien, comparé aux instruments modernes bien uniformes, la démarche n’est guère nouvelle depuis le retour en faveur des musiques anciennes jouées sur des instruments d’époque. On concède encore que Beethoven, avec sa musique révolutionnaire qui annonce l’avenir, semble à l’étroit dans les instruments à clavier de son temps. Même si certaines de ses sonates pour clavier sont indifféremment dédiées au clavecin aux cordes pincées ou au nouveau pianoforte, le Hammersklavier allemand, (littéralement : clavier à marteaux) qui dit bien le caractère percussif de l'instrument, le compositeur semble gêné dans ces limites et l’on sait les anecdotes sur lui, qui jouait parfois avec une telle vigueur qu’il fracassait de sa puissante poigne les pianos plus délicats de son temps.

         À part les quelques lignes du spécialiste de Beethoven Charles Rosen pour justifier l’instrument, le livret est trop maigre, rien sur les œuvres, même pas leur tonalité. Donc, tout en contestant le titre un peu trop accrocheur du CD, qui méritait une explicitation plus large, sans y voir « un nouveau manifeste », on goûte une écoute manifestement nouvelle de ces sonates, peut-être affadies par la routine de les entendre au piano moderne. Composée entre 1794 et 1796, dédiée à son maître Haydn, baignant tout encore dans une gracieuse ambiance XVIIIe siècle, avec même un menuet dans le troisième mouvement, écoutons un bref extrait du premier mouvement de la Sonate N°1, en fa mineur :

1) DISQUE I PLAGE 1

         Même avec ce ton mineur sombre, qui annonce des œuvres plus tourmentées, on sent presque passer ici l’ombre soyeuse et joyeuse de Mozart, le grand maître du majeur.

Le quatrième mouvement de la sonate, « Prestissimo » passionné, avec son déferlement de petites notes crépitantes, des gerbes de triolets comme égrenés, effeuillés et répandus vivement dans l’air avec désespoir  est déjà dans un sombre avenir dès cette première sonate. Nous quittons ce disque par un extrait de ce quatrième mouvement :

1) DISQUE I, PLAGE 4

Simon Zaoui, Beethoven, un nouveau manifeste, Sonates N°1, 3 et 13, sur piano Gebauhr, aux éditions Hortus.

         Notre second disque, sorti le 6 novembre, du Quatuor féminin Zaide, tout en étant encore un hommage à Beethoven, nous offre la surprise d’un œuvre emblématique du compositeur, la célébrissime Sonate à Kreutzer, à l’origine pour piano et violon, N° 9, mais ici dans une transcription d’auteur inconnu, éditée à Vienne dans une version arrangée pour quintette à deux violoncelles, à peine quatre ans après le décès de son auteur. Cette réécriture avec un violoncelle de plus a donc invité les souriantes dames du quatuor Zaide à inviter Bruno Delepelaire, premier violoncelle de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, à les rejoindre pour cette version insolite et magistrale. On les retrouve ensuite entre elles, pour le lumineux Quartette N°3 op. 18

         Le livret, fourni et passionnant, nous fait le plaisir d’intelligence de placer ces deux œuvres de caractère aussi contrasté, sous le signe de  Nietzsche, cher à ma première thèse de doctorat. Nietzsche, féru d’antiquité et de mythologie grecque, distinguait deux pôles esthétiques et philosophique, l’apollinien clair comme le dieu solaire, Phébus pour les Grecs, Apollon pour les Romains, harmonieux et équilibré, et le dionysiaque, orgiaque, sous le patronage du dieu nocturne Dionysos, du vin, du désordre, ce Bacchus des Romains, avec son cortège hystérique de bacchantes aux danses érotiques déchaînées, déchaînées contre les hommes : Orphée en fit les frais puisqu'on dit qu'elles le dévorèrent, vexées de le voir inconsolable de la perte de son Eurydice, il n'aimait plus les femmes et se tournait vers les garçons. De ces deux catégories emblématisées par Nietsche sous couvert d'Apollon et Dionysos, nous avons fait le classicisme, apollinien, et le baroque, dionysiaque. Tolstoï tirera un petit roman, la Sonate à Kreutzer en 1889, où la musique, le violoncelliste en fait, est le déclencheur du drame d’adultère et du crime passionnel : un féminicide. Mais nous quittons sans drame, avec bonheur et regret ce beau disque par cet extrait de la Sonate arrangée pour ces concordantes cordes :

3) DISQUE II, PLAGE 1 :

Quatuor Zaide et Bruno Delepelaire , Ludwig. L. van Beethoven, Sonate à Kreutzer (arr.) Quartette N°3 op. 18, label NoMadMusic



 

        

dimanche, janvier 03, 2021

ORGUE ET ORDRE DE VIE

 

Enregistrement 19/11/2020

RADIO DIALOGUE RCF

(Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

N° 471, semaine 47

Jehan Alain (1911-1940) Le grand rythme de la vie.   

Thomas Monnet

Orgue de Notre-Dame d’Auteuil (Paris).  

CD Hortus.

La production de disques, comme tout ce qui relève du spectacle vivant, a subi sans doute de dommageables retards. Mais encore heureux pour les artistes qui avaient eu la chance d’enregistrer avant la paralysie de cette industrie, leurs CD déjà enregistrés sont sortis, ont continué d’être distribués, mis à la vente, certes avec les aléas du marché actuel ; ils ont été ventilés aux critiques des médias pour qu’ils en fassent un compte-rendu, une critique, bref qu’ils en parlent. Car un livre, un CD, pour remarquables qu’ils soient, n’existent que si on donne acte, par la parole ou l’écrit, de leur existence : en effet, de rien ne sert le savoir si les autres ignorent que l’on sait, de rien ne sert le talent si l’on en ignore l’existence.

Mais, hélas, le premier confinement avait causé un retard dans notre chronique de disques ; le second, l’a encore accusé. Aussi, avec trop de disques pour trop peu de temps à leur consacrer, je consacrerai cette tribune à la présentation forcément moins détaillée de deux disques, mais soigneusement sélectionnés pour leur intérêt et qualité. Sans me priver, dans mes tribunes écrites, d’ajouter des compléments.

Le second confinement nous a arrêté en plein vol notre série sur la musique d’orgue, qui fait grand retour dans les programmes discographiques, notamment du catalogue des éditions Hortus. L’orgue a si amoureusement partie liée avec les églises, dont il semble une simple excroissance architecturale interne, qu’en cette période où, sage précaution sanitaire oblige, les croyants en sont privés d’entrée, que ces disques en peuvent être un magnifique substitut à écouter, à méditer.

Et comment, tout naturellement, ne pas s’interroger sur la vie, la mort, à l’écoute de l’œuvre de l’organiste et compositeur Jehan Alain, dont la vie eut la fulgurance d’une comète, né en 1911, à la veille de la première guerre mondiale et fauché à vingt-neuf ans, pratiquement au début de la seconde, en juin 1940, à Saumur, résistant seul à un peloton allemand ?

Comme à Jean Cartan, mort de maladie à vingt-cinq ans, ce n’est pas la mort prématurée et héroïque de Jehan Alain qui dignifie l’œuvre, mais l’intérêt intrinsèque de ce qu’il a laissé, pas toujours ordonné puisqu’il n’eut guère le loisir de revenir sur ses patitions. Fils du compositeur Albert Alain, frère des organistes Olivier Alain et Marie-Claire, qui gravera l’intégrale de son œuvre pour orgue, bien qu’il ait composé aussi pour piano, voix et orchestre.

Le choix que fait l’organiste lauréat de prix nationaux et internationaux, Thomas Monnet, qui signe le disque et en donne un descriptif exemplaire, limpide dans le livret, est une superbe synthèse et approche de cette œuvre pour les musiciens connaisseurs et aussi les profanes. Écoutons cet extrait des Trois Danses, la seconde, intitulées : « Joies », des joies plurielles qui semblent hésiter au début du morceau, avec des dissonances amères, avant de se reprendre et de bouillonner, tourbillonner avec des bulles jubilantes jazzy :

1) PLAGE 7 

Le programme proposé est harmonieusement construit : une Suite en trois parties ; deux Préludes profanes suivis d’une Petite pièce, Trois danses au sommet de l’édifice, également divisées par trois, « Joies, Deuils, Luttes », et en couronnement de l’ensemble, Aria.

« Le grand rythme de la vie », que donne judicieusement Monnet pour titre au Cd, l’est aussi de ce parcours musical, parcours de vie, vie répétitive de travail marquée de « Joies, Deuils, Luttes », inclut fatalement la mort. Ce titre est, tiré d’une phrase du compositeur qui est en tête de ses deux Préludes profanes :

« Après cette nuit, encore une autre. Et après cette autre, une autre encore, et après… Ils ont travaillé longtemps, sans relâche et sans espoir. Leurs mains sont devenues épaisses et rugueuses. Alors, peu à peu, ils ont pénétré le grand rythme de la vie. »

C’est bien de vie qu’il s’agit, mais dont « le grand rythme », à lire cette phrase est scandé par un travail sans issue, itératif, absurde sans doute comme dira Camus dans le mythe de Sisyphe du travailleur moderne attelé sempiternellement à la même tâche répétitive, toujours à recommencer. Ici, en plus, c’est dans la nuit, malgré des éclats de transparences comme un espoir fugace mais l’atmosphère générale est nocturne dont les notes obsédantes de l’ostinato bien nommé en leur répétition implacable disent un recommencement, un éternel retour nietzschéen, peut-être un espoir d’éternité, même dans ce « Deuils » tout aussi pluriel que les « Joies ». C’est, écrit-il en épigraphe, « Danse funèbre pour honorer une mémoire héroïque », celle de sa jeune sœur Odile tragiquement disparue, et qui semble annoncer celle de Jehan lui-même, mort en héros : terriblement prémonitoire. Lourde draperie noire d’un velours des graves lugubres de l’orgue sur lequel plane la ligne continue, vaguement argentée, comme un implacable, un inflexible destin, un ostinato plan et piano, une vague pulsation, à peine perceptible, d’un pouls fiévreux expirant ou d’un cœur endolori. Un extrait :

1) PLAGE 8  

Jehan Alain (1911-1940) Le grand rythme de la vie. Thomas Monnet. Orgue de Notre-Dame d’Auteuil (Paris). CD Hortus.

 

Notre second disque est un paradoxe avoué par l’interprète et compositeur organiste lui-même dans le livret fourni de son CD :


 

Jean-Baptiste Dupont, 

Improvisations

orgue de la cathédrale de Saint Albans. Editions Hortus 

En effet, improviser, c’est laisser courir ses doigts sur le clavier, selon l’humeur, s’abandonner à l’inspiration, à l’émotion qui passe : peut-on fixer l’éphémère, épingler le volatil, le papillon voletant capricieusement qui, épinglé, sèche et tombe en poudre ? Laissons vivre les papillons, ces fleurs voletant dans l’espace. Mais pourquoi pas capter l’instant unique après tout ?  Les instantanés photographiques, les vidéos plus ou moins volées à l’insu de celui qui est filmé, même si le procédé est douteux, sont un témoignage du vivant, toujours fragile, changeant, jamais pareil.

Depuis le début de sa carrière internationale de musicien concertiste, Jean-Baptiste Dupont a donné quelques cinq cents récitals dans plusieurs pays d’Europe (Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Suisse…), des grandes villes (Paris, Moscou, Cologne, Copenhague, Berlin), dans des lieux prestigieux (Westminster, Cathédrale de New-York), en Russie (théâtre Mariinsky et Conservatoire de Saint-Pétersbourg ; Bolchoï de Moscou) etc.). Il interprète d’un large répertoire allant de la Renaissance à notre époque, mais il est aussi improvisateur dans le cadre de nombreux récitals dédiés à l’improvisation, de ciné-concerts, de rencontres pluridisciplinaires, etc. Ses concerts ont été retransmis à la Radio aux USA, en Allemagne, au Luxembourg et en France. Il s’est produit dans de très nombreux festivals d’orgue et de musique classique.

Il est régulièrement invité pour des master-classes, notamment dans le domaine de l’improvisation. Il a été membre de jury de concours en France, aux USA et en Allemagne.

Attelé l’intégrale de l’œuvre immense pour orgue de Max Reger aux éditions Hortus, six volumes bientôt, c’est le cadeau que nous offre Jean-Baptiste Dupont, Toulousain bardé de diplômes, titulaire des orgues de la cathédrale de Bordeaux (employé avec passion à leur restauration), courant le monde comme concertiste et improvisateur prisé et recherché.

Nous nous quittons sur cette volubile « Fileuse », qui file sous ses doigts agiles comme du sable sous les nôtres, à l’infini :

3) DISQUE II, PLAGE     

 

Jean-Baptiste Dupont, Improvisations, orgue de la cathédrale de Saint Albans. Editions Hortus 

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