Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

mardi, mai 23, 2017

ANIMATION DES VOIX, ÉMOTIONS DU CŒUR


                                            DU 25 AU 28 MAI, SUIVEZ LES VOIX ANIMÉES
                                                        AU TEMPS DU PAPE MARCEL


Événement organisé par le Département du Var
à l'Abbaye de La Celle


JEUDI 25 MAI

De 14h30 à 15h30 : 3 sets de 15 minutes environ, dans 3 lieux (cloître, salle capitulaire, dortoir).
De 16h à 17h : même programme, découpé en 3 sets, mêmes lieux.

Concerts-minutes « Au temps du Pape Marcel »
4 voix, théorbe
En partenariat avec le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon

Alice Duport-Percier, soprano
Sylvain Manet, contre-ténor
Eymeric Mosca, ténor
Noé Chapolard, basse
Clément Stagnol, théorbe


Au début du XVIe siècle, la redécouverte de Pétrarque et l’engouement pour son Canzionere influencent les poètes et les musiciens, et donnent naissance à un genre nouveau, le madrigal. Le programme présenté par les étudiants du département de musique ancienne du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon est l’aboutissement d’un séminaire mené par Luc Coadou sur les premiers recueils de madrigaux édités à la fin des années 1530.
Musiques de Verdelot, Arcadelt, Willaert


VENDREDI 26 MAI

14h30 / 15h30, Église
Répétition publique en présence du compositeur Léo Collin
Les Voix Animées, 4 voix a cappella

16h / 17h, cloître
Rencontre avec le compositeur Léo Collin
Avant-propos « Patrimoine architectural & patrimoine sonore »
Avec Valérie Michel-Fauré, historienne de l’art et Luc Coadou, directeur musical
Présentation de l’œuvre de Léo Collin, composée pour l’Abbaye de La Celle, avec le soutien de la Drac Provence Alpes Côte d'Azur et de la Sacem

En voyageant à travers les siècles, formes architecturales et formes musicales révèlent une correspondance singulière, au regard de patrimoines cultuels tels que l’Abbaye de La Celle, classée Monument Historique et devenue patrimoine culturel du Département du Var. Lorsque l’on parcourt le répertoire, dès le moyen-âge, la pratique musicale est omniprésente. Science des nombres, elle fait partie des 7 arts libéraux. Les moments symboliques de la vie des hommes et des femmes sont rythmés par la musique sacrée et profane, en relation avec le monde céleste, exaltant leur spiritualité par la polyphonie, ou ancrés dans un territoire réel, par la poésie lyrique, la monodie des troubadours. Palestrina a écrit « C’est une grande force de la musique non seulement d’égayer, mais encore de conduire et diriger de tous côtés les âmes des hommes. » La musique contemporaine poursuit cette expérience en proposant la réactivation de l’acoustique particulière de ces lieux patrimoniaux à travers de nouvelles propositions emblématiques.

SAMEDI 27 MAI

14h30 / 15h30, Église
Répétition publique
Les Voix Animées, 8 voix a cappella

16h / 17h, cloître
Conférence Table ronde
« Théologie, politique et esthétique de la Réforme et de la Contre-Réforme »
François Coadou, philosophe, critique d’art
Luc Coadou, directeur musical

Le 31 octobre 1517, Martin Luther placarde sur la porte de l’église de Wittemberg sa Dispute sur la puissance des indulgences : c’est le point de départ de la Réforme. En réponse, l’Église catholique convoque, entre 1545 et 1563, un concile à Trente. De ce débat politique et théologique qui marquera tout le XVIe siècle, et par delà même la modernité, les considérations esthétiques ne sont pas absentes. Bien au contraire : il amène des bouleversements importants dans ce domaine. Ce sont ceux-ci, et ces interactions entre esthétique, politique et théologie qu’on voudrait ici évoquer, pour éclairer la genèse et le caractère de la Missa Papae Marcelli de Palestrina, écrite en marge du concile de Trente, en 1562, et pour y contribuer. 

DIMANCHE 28 MAI

17h30, cloître
Concert-événement « PAPAE MARCELLI »
Présentation du disque enregistré à l’Abbaye de La Celle

Les Voix Animées, 8 voix a cappella

Les Voix Animées prêtent leurs voix à la musique de Giovanni Pierluigi da Palestrina afin de rendre hommage à Marcello Cervini. Ce personnage atypique, homme de paix opposé au népotisme et au luxe, n’appartenait pas aux grandes familles qui se partageaient alors le trône de Saint-Pierre. Sous le nom de Marcel II, il régna vingt-et-un jours au printemps de 1555. Ce pape d’une grande piété, aux idées réformatrices impressionna fortement  Giovanni Pierluigi da Palestrina qui lui dédia sa Missa Papae Marcelli. Dans cette messe polyphonique à six voix, composée en 1562, Giovanni Pierluigi da Palestrina associa les préceptes conciliaires et l’art hérité des compositeurs franco-flamands. Cette œuvre remarquable sût convaincre les cardinaux du bien fondé de la pratique polyphonique dans la liturgie issue du concile de Trente. Marcello Cervini fût Prieur de l’Abbaye de La Celle.
« Missa Papae Marcelli », « Stabat Mater », motets de Giovanni Pierluigi da Palestrina,
Création de Léo Collin pour l’Abbaye de La Celle avec le soutien de la Drac Provence Alpes Côte d'Azur et de la Sacem

Informations : 04 98 05 05 05
Entrée gratuite dans la limite des places disponibles.


                                     Réservez dès aujourd'hui le nouvel album des Voix Animées

                                                         CD PAPAE MARCELLI

Missa « Papae Marcelli », « Stabat Mater », motets de Giovanni Pierluigi da Palestrina et Francesco Soriano.

Enregistrement réalisé en février 2017 à l'Abbaye de La Celle
avec le soutien du Département du Var.

Informations :
Pré-ventes avant la sortie officielle le 28 mai 2017 : 15€ (au lieu de 18€)
Pour réserver votre disque : appelez-nous ou envoyez-nous un message !
06 51 63 51 65
reservation@lesvoixanimees.com

dimanche, mai 07, 2017

L‘ACMÉ DU CHANT FRANÇAIS (ter)

 

LAKMÉ
Opéra en trois actes de Léo Delibes (1836-1891), 
livret d’Edmond Gondinet (1828-1888) et Philippe Gille (1831-1901) 
d’après  Rarahu ou le Mariage de Loti 
Création : Paris, Opéra-Comique, 14 avril 1883

OPÉRA DE MARSEILLE
5 mai  2017
         Je le répète : à reprise d'une production prisée, reprise de sa présentation, même reprisée de ses éléments nouveaux dans son passage de Toulon à Avignon et enfin Marseille, avec, à part le rôle-titre et celui du serviteur, des distributions différentes mais de qualité égale. J’insisterai bien sûr sur la dernière. 

L’œuvre
    Fin du XIXe siècle, depuis Félicien David, la mode orientaliste règne en France sur la scène et les arts, appuyée aussi sur un colonialisme tranquille, à la bonne conscience. L'Europe impérialiste s'exporte dans le monde en le colonisant impudiquement. Pierre Loti, officier de marine, fait rêver avec ses récits, ses romans sur fond autobiographique d’amours faciles et sans engagement pour le mâle occidental triomphant. Cela donnera des tragédies comme Madame Butterfly, victime d’avoir cru au mirage d’un mariage qui n’était, pour le fallacieux époux américain, qu’une union par location, révocable à chaque instant. Mais, quinze ans avant Puccini, il y a, entre autres, cette Lakmé dont l’agréable et séduisante musique cache mal une douloureuse trame, un drame de l’incompréhension entre deux cultures, ici l’indienne, écrasée par l’arrogance supérieure de la colonisation anglaise, le fatal décalage entre deux cultures et deux milieux sociaux incompatibles malgré l’amour partagé entre la jeune hindoue et le jeune officier britannique.


    Intégrisme religieux, terrorisme ?
   En effet, dans l’Inde colonisée du XIXe siècle, où l’occupant blanc interdit la religion autochtone qui devient clandestine, avec tous les secrets inquiétants que cela peut supposer et la haine accumulée, la rencontre entre Lakmé, vouée au temple et sacrée comme une vestale autrefois, et Gérald, officier anglais occupant, ne peut déboucher que sur une impasse, raciale, sociale, culturelle. C’était déjà le nœud de la prêtresse Norma pactisant en secret avec l’envahisseur romain, trahissant sa patrie : Lakmé est fille du brahmane Nilakantha, qu’on dirait aujourd’hui intégriste religieux, fanatisé, extrémiste implacable proche d’un terrorisme venir ; elle est une sorte de déesse, donc intouchable, en tout opposée au charmant colonisateur pour qui ce pays est une source d’exotisme et de curiosité esthétique. Le contraste entre les Hindous et les Anglais, Gérald, son ami Frédéric, les deux filles du gouverneur et leur gouvernante pincée, Mistress Bentson, est habilement traité par la musique qui en trahit l’inadéquation aux lieux, encore que le premier air de Gérald a une poétique saveur orientalisante qui exprime en lui, peut-être, au-delà de son sens esthétique émerveillé d’un bijou, un possible sentiment d’adaptation, sensible et amoureux.

    Le discours endogène des femmes sur les indigènes, guère porté à la communication autre qu’exotique, ne fait que renforcer leur sentiment presque freudien d’inquiétante étrangeté face à ce pays, l’Inde, son peuple et ses rituels, d’autant que la situation politique est tendue entre occupants et occupés : le regard supérieur et rapide du touriste. Seul Frédéric a une approche plus sympathique et moins superficielle, seul personnage à n’être pas un sommaire « caractère » simpliste de convention, comme Nilakantha, le méchant « intégriste » bien méchant, même non sans raisons, contre l’envahisseur : à part Frédéric, tous sont pratiquement unidimensionnels, d’un simplisme conventionnel d’Opéra-comique, aux gros traits sans grandes nuances. Si Lakmé, douce et tendre, en attente inconsciente de l’amour comme un Chérubin féminin mélancolique,  dans son air délicat d’introspection, et Gérald, présenté comme un rêveur poète, énamouré d’un bijou, même pas d’un portrait de femme comme Tamino dans La Flûte enchantée, leur amour en une seule rencontre est bien fulgurant et d’une convention qui n’offre guère de place à un développement affectif vraisemblable, que pourtant, leur deux airs solitaires, deux âmes en recherche, laissaient entrevoir. Mais la grâce de la musique est telle qu’on se laisse embarquer, même sans autre émotion que musicale et lyrique, dans leur schématique aventure perturbée par le traditionnel baryton jaloux, ici un père quelque peu incestueux, épiant même le sommeil de sa fille.

Réalisation et interprétation
         Le minimalisme de la scénographie de Caroline Ginet, au lever de rideau, sur un fond indécis de verdure ombreuse, un tertre de terre rouge pour figurer le temple et son autel, nous épargne un pittoresque exotique à couleur locale trop colorée. La profanation de l’intrus anglais, la souillure, est élégamment symbolisée avec sobriété par le récipient renversé de poudre jaune, or ou safran, égales denrées précieuses pour les avides colonisateurs, à côté de corbeilles de fleurs, fleurs perdues, profanées, préfigurant le délicieux duo de Lakmé et sa servante ; au dernier acte, un énorme saule pleureur, signe éploré des amours à pleurer, avec encore ce rideau de fond, fondu végétal de lianes hésitant entre ombre et lumière, rêve et réalité, filtrant de superbes éclairages bleutés de Gilles Gentner, ont la même simplicité d’épure pour les pures amours ainsi mises en relief par la mise en scène sobre ou pauvre, trop a minima dramatique de Lilo Baur. Il faut convenir que, plus à l’aise que dans les plateaux plus étroits de Toulon et d’Avignon, sur la scène plus vaste de Marseille, le décor du I semble respirer dans l’espace, beau tertre rouge mettant en valeur le voile safran de Lakmé exalté par les lumières, et beau duo sur un fond noir détachant les deux jeunes femmes.
Cependant, à l’acte II, moins serré que sur les deux premières scènes, de même moins crûment éclairé à Marseille, l’entassement du portique, colonnettes et piliers métalliques, méticuleusement astiqués, claquent comme un clinquant hétéroclite de brocante de quincaille de bric et de broc, de temple hindou ou usine à gaz, attendant des touristes pour cette exotique fête à la couleur locale accusée par contraste avec les uniformes anglais en gris et non en rouge.

   Les costumes d’Hanna Sjödin sont sagement post-victoriens pour les Anglais, délicats pastels rose et bleu pour les Ladies, un vert plus accusé pour la gouvernante, d'un pittoresque exubérant pour ceux qu’on appelait les « indigènes » dans l’acte II, à grand renfort de jaunes éblouissants, mais cela est de bon ton et dans la tonalité de la musique. Quelque arrogante brutalité des dominateurs européens, si elle traduit la botte impérialiste et justifie la haine du brahmane, est sans doute trop discrète, au milieu des agréables danses obligées des bayadères (jolie chorégraphie d’Olia Lydaki où les bras des danseuses en perspective figurent les déesses aux multiples bras des Indes), pour montrer une tension politique explosive, juste un peu d’amertume dans le sirop amoureux entre la dolente hindoue et l’indolent Anglais. La bicyclette et le tricycle ambulant sont des signes de la modernité que les Anglais occupants apportent ou imposent à l'Inde, alibi progressiste de l'impérialisme satisfait.

         Hors cela, l’arrière-plan politique, ou le choc culturel, qui aurait pu soutenir une tension dramatique puissante, malheureusement d’actualité aujourd’hui, est juste allusif dans les bousculades, mais bien placé, mais la musique légère d'Opéra-Comique de la grave profanation du temple permet-elle autre choses sans artifice forcé ? On regrette aussi que le personnage du brahmane, monolithique religieusement mais père ambigu, qui guette même, comme un amant jaloux, le sommeil de sa fille, ne soit pas traité : « J’ai voulu t’écouter dormir », avoue-t-il dans une formule bien plaisante qui supposerait que la tendre Lakmé ronfle… (et l’on passera aussi sur le formule pléonastique d’une « ombre assombrit ta beauté », imputable au texte et non à la metteur en scène forcée par le statisme de l’air.


L’acmé du chant français
Dépassés l’amusement d’un Casanova à l’Opéra de Paris sur la façon française de chanter, ou les sarcasmes d’un Rousseau sur l’« urlo francese », ‘le hurlement français’, oubliées les failles d’une certaine école aujourd’hui dépassées par la jeune génération, on peut encore dire sans hésiter que la distribution entièrement française de cette production de Lakmé, du premier au dernier chanteur de l’œuvre, a représenté l’acmé, un sommet sans doute du chant français dans sa plus belle expression d’élégance, de clarté, de diction : un bonheur. Une réussite chorale d’une équipe, un trio de trois talentueuses femmes au service d’une musique française raffinée et délicate, d’un exotisme de bon ton, mais bon teint, efficace sans démonstration, aussi évanescente parfois que l’héroïne rêveuse, efflorescente non seulement de tant de fleurs évoquées, effeuillées par Lakmé et Mallika  dans leur duo poétique et charmeur, mais au lyrisme fleuri de vocalises en guirlandes : fleur du beau, du bien mais aussi du mal puisque la jeune fille en fleur se donne la mort en mangeant la datura fatale.


Avec un humour pincé comme ses remarques, Cécile Galois, sans raideur vocale, est la raide Mistress Bentson, so british et si française par l’articulation. Emmanuelle Zoldan est une élégante Miss Rose rousse, dont on aimerait entendre davantage le mezzo capiteux ; Miss Ellen, c’est Anaïs Constans, au soprano onctueux, piquante et pimpante dans le jeu, trop légèrement joyeuse pour ne pas pleurer ensuite, sera victime collatérale des amours exotiques de son fiancé Gérald. Dans le fameux duo, Majdouline Zerari, Mallika, offre le tendre tapis de velours de sa voix aux broderies de Lakmé : douceur de la mousse pour les fioritures vocales, dans un précieux florilège d’un texte fleuri de poétiques noms de plantes et de fleurs dont la délicatesse de la musique ferait presque sentir les parfums, sons et odeurs se répondant.
         Comparses, figures éphémères, mais sans lesquelles le spectacle n'existe pas, issus du chœur, on salue Rémi Chiorboli, Jean Vital Petit, Damien Surian, respectivement un Domben, un Chinois, un Kouravar, la diversité ethnique dans cette œuvre au fort parfum xénophobe. Déjà salué à Toulon et Avignon, dans le rôle du fidèle serviteur Hadji, dévoué à sa maîtresse dont on croit sentir qu'il est amoureux, Loïc Félix, présence muette touchante, n’a qu’une occasion de s’exprimer vocalement, et sans presque rien d'autre pour imposer son rôle, impose encore la beauté de son phrasé et de son timbre, bel artiste. Marc Scoffoni est Frédéric, fidèle et lucide ami, qui sait donner à sa voix de baryton le ton martial d’un officier habitué à donner des ordres, un colonisateur sans état d’âme. Comme à Avignon, on retrouve avec bonheur Nicolas Cavallier, allure noble de grand prêtre investi de ses dieux, voix de tonnerre contre les Anglais impies, adoucie de tendresse paternelle et amoureuse dans « Lakmé, ton doux regard se voile… », presque une berceuse traversée d’éclairs du désir de mort de l’étranger, éclatant sur le fa aigu « et dans tes yeux », fait frissonner, effrayant fanatique foudroyant dans la scène du complot, glacial à la mort de sa fille aussitôt sublimée par la foi.
         Depuis le CNIPAL et déjà une jolie carrière, Julien Dran, se tirant des périls nombreux du rôle, nuances, sauts, plein de prestance physique, voix lumineuse, soyeuse, est un héros d’une belle qualité poétique convenant à ce personnage romantique, peut-être aussi déphasé dans son siècle impérialiste que fasciné par cette Inde, un tendre Gérald victorien passé sans doute par Oxford qui nous fait croire à sa rêverie. La douceur du timbre le met au diapason de la délicatesse indienne de l'héroïne, estompant le choc de civilisation, rendant crédible ce coup de foudre entre deux êtres finalement pas si différents, affinités électives au-delà des races et des cultures.

         Que dire aussi, encore une fois, sans se répéter, de la Lakmé de Sabine Devieilhe : elle s’y est identifiée, au datura près, mortelle fleur à épargner à cette jeune femme venant de donner la vie, et fait vivre, plus qu’un personnage, une personne : on voudrait la parer des milles fleurs qui s’épanouissent dans son chant. Je ne peux que citer ce que j'en disais déjà à Toulon : "menue poupée qui n’est pas défigurée par une grande voix, émouvante et sensible dans son air d’introspection et les duos, elle déploie toutes les irisations d’un timbre délicat, moelleux même dans l’aigu extrême, sans nulle dureté, une technique impressionnante de précision et d’aisance : une petite grande Lakmé." Avec une œuvre reposant pratiquement sur ses seules fragiles épaules, d'un rôle écrasant par le nombre d'airs et de duos, elle reste apparemment à la fin d'une fraîcheur de fleur et, même des passages qui pourraient être mièvres, elle réussit à faire des merveilles de douceur, de poétique vérité, d’une douce mélancolie que l’on trouve dans des héroïnes de Bellini. Les chœurs excellents d’Emmanuel Trenque, doux en leur invocation aux dieux, grandioses grondants dans la menace, sont la toile de fond sociale de cette œuvre sur laquelle se détachent les insolites Anglais comme pièces rapportées.

         Le chef américano-irlandais Robert Tuohy entre dans cette musique si française comme chez lui, en affinant et raffinant les délicatesses sans aucune fadeur. Aux interventions de Lakmé, presque en sourdine on dirait que l’orchestre se tait pour mieux écouter et goûter l’ineffable douceur de cette voix, pour n’en rien perdre, respectueusement, amoureusement. Comme quoi, encore une fois, on en a la preuve : il suffit d’un bon chef sensible et intelligent, de chanteurs excellents, pour faire une grande musique même de cette œuvre sans doute pleine des facilités de la convention de l'Opéra-Comique dans le désir de plaire, mais dont on aurait tort de sous-estimer l'agrément, le charme, une grâce impondérable : orientalisme de bon aloi, élégance et mesure, indéniable beauté mélodique et mélancolique. On la dirait encore exemplaire de la culture française si les frontières n’étaient absurdes, artificielles, et la musique, universelle, comme ceux qui la servent et la dirigent. 

Lakmé de Léo Delibes
Opéra de Marseille
3, 5, 7, 9, 11 mais 2017
Co-production Opéra de Lausanne et Opéra-Comique
Orchestre et chœur de l’Opéra de Marseille. Chœur : Emmanuel Trenque
Direction musicale : Robert Tuohy.
Mise en scène : Lilo Baur, assistante (Katia Flouest-Sell). Décors : Caroline Ginet. Costumes : Hanna Sjödin; Lumières : Gilles Gentner. Chorégraphie : Olia Lydaki.
           
 Distribution :
Lakmé : Sabine Devieilhe ; Mallika : Majdouline Zerari ; Mistress Benson : Cécile Galois ; Ellen : Anaïs Constans ; Rose : Emmanuelle Zoldan. Gérald : Julien Dran ; Frédéric : Marc Scoffoni ; Nilakantha : Nicolas Cavallier ; Hadji : Loïc Félix ; un Domben : Rémi Chiorboli ; un Chinois : Jean Vital Petit ; un Kouravar : Damien Surian.
Danseuses : Suzel Barbaroux, Maud Boissière , Ivana Testa.
Pianiste, chef de chant : Nino Pavlenichvili.

Photos : © Christian Dresse :
1.Duo des fleurs (Devieilhe, Zerari) ;
2. Les intrus dans le temple (Galois, Zoldan, Scoffoni, Dran, Constans);
3. Fille et père (Devieilhe, Cavallier) ;
4. Coup de foude (Dran, Devieilhe) ;
5. danse des bayadères ;
6. Place du marché ;
7. Lakmé et Hadji (Devieilhe, Félix) ;
8.Lakmé dans sa fragilité (Devieilhe) ;
9. Mort de Lakmé dans les bras de Gérald.

samedi, mai 06, 2017

EUROPE UNIE : 72 ANS DE PAIX


DEPUIS LE 8 MAI 1945, L’EUROPE UNIE N’A PLUS CONNU LA GUERRE, 72 ANS DE PAIX, UNIQUE DANS SON HISTOIRE DEPUIS LA « PAX ROMANA » DU Ier AU IIe siècle DE NOTRE ÈRE

MAUDITE GUERRE
Enregistrement 24/4/2017, passage, 8-13/(/17

RADIO DIALOGUE RCF

(Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 271

lundi : 12h15 et 18h15 ; samedi : 17h30

Semaine 19


Le 8 mai est une date, un anniversaire que nous pouvons à juste titre célébrer, commémorer, fêter. Il s’agit de la fin de la Seconde guerre mondiale en 1945 par la capitulation de l’Allemagne nazie. Depuis cette date, donc, depuis 72 ans, l’Europe unie, l’Europe sans frontières n’a plus connu la guerre pour la première fois de son histoire et cela depuis ce qu’on a appelé la Pax romana, la « paix romaine », expression par laquelle on désigne la longue période de paix qui va du I er siècle au II e siècle de notre ère, imposée par l'Empire romain à l’intérieur de ses immenses frontières, et qui permit sa prospérité, son apogée, le plus haut degré de sa civilisation dont nous avons hérité, et dont tant de témoignages grandioses font la richesse architecturale de notre région. Depuis cette époque, depuis près de deux millénaires, l’Europe n’avait connu que les guerres, pratiquement continues. À l’échelle de l’Histoire, souvenez-vous, c’est à peine hier :  21 ans séparent à peine la Première Guerre mondiale et la Seconde. Des guerres qui ont rivalisé d’horreur.  

C’est ce que nous rappellent, du moins pour la première, les Éditions Hortus dans leur long et patient travail de mémoire à travers la musique. Leur l’immense collection, Les Musiciens et la Grande Guerre, labellisée par la Mission du Centenaire, commencée en 2014 et devant se poursuivre jusqu’en 2018, centenaire de l’Armistice, en est à sa vingt-troisième livraison avec deux albums, deux CD dont l’avant-dernier volume, est bien justement nommé Maudite guerre. Par Fionnuala McCarthy (soprano), Klaus Häger (baryton) accompagnés par Karola Theill (piano), c’est un beau et émouvant recueil d’œuvres des Italiens Puccini, Leoncavallo, des Allemands Paul Hindemith, Richard Strauss,  des Autrichiens Anton Webern, Erich Wolfgang Korngold, Franz Lehár,  de l’Américain Charles Ives pour les plus célèbres, mais on y trouve aussi des compositeurs moins connus, mal connus ou inconnus chez nous comme, les Allemands Hans Pfitzner, Hanns Eisler, l’Anglais Charles Hubert Parry, le Croate Felix Weingartner, le Tchèque Josef Bohuslav Foerster. Dans ce florilège dramatique, un seul Français, Jean de Lize, mort en 1965, mais dont on ignore la date de naissance. Nous écoutons, chanté par le baryon allemand Klaus Häger, sa mélodie, inédite jusqu’ici, sur un texte d’Emmanuel Ducros, Guerres maudites par les mères :

1) DISQUE I : PLAGE 12 

À part ce texte français et celui mis en musique par Leoncavallo, le poème italien de Puccini, les textes anglais de Charles Ives et l’hymne aux aviateurs de Perry, tous les autres poèmes mis en musique sont allemands. On nous dit, dans l’introduction au CD que, dans celle d’une anthologie sur l’époque « qu’un million et demi de poèmes de guerre allemands furent produits rien qu’en août 1914, donc à raison de cinquante mille par jour en moyenne. »
Cela donne l’échelle horrible de la boucherie qui envoyait à la mort des hommes capables de traduire, dans la délicatesse même maladroite de la poésie souvent spontanée, leurs émotions, pour certaines belliqueuses, bien sûr, guerrières, héroïques, dans l’exaltation du combat, du sentiment patriotique, mais aussi leurs sentiments tendres, désemparés, désespérés devant la réalité atroce de la guerre confrontée au souvenir du foyer, de la famille,  de la femme aimée, le rêve de paix, de bonheur, de désir humain de vivre. On regrette d’autant plus qu’aucun de ces poèmes, parfois longs, ne soient traduits en français. Certes, la musique, dans laquelle les musiciens traduisent leurs sentiments de cette guerre, de toute guerre finalement, et la belle et expressive interprétation des deux chanteurs, sans compter l’engagement de leur partenaire au piano, en transmet la charge émotionnelle, à laquelle il est difficile d’échapper : non, on ne peut écouter d’un cœur sec et l’oreille fermée à l’émotion ces mélodies qui délivrent aussi des images terribles. Oui, maudite guerre.
Nous écoutons la délicate soprano irlandaise Fionnuala McCarthy, chanter la terrible question posée par le texte mis en musique par Puccini : Morire?, ‘Mourir ?’, qui appelle aussi une autre interrogation : « Qui sait ce qu’est la vie?», ses rêves d’amour, d’espérance, sa fragilité merveilleuse :

2 ) DISQUE II : PLAGE 5 


Le second CD de la livraison, le Volume XXIII a pour titre Dans les services de santé : le piano mobilisé. Il nous offre, à travers le choix du pianiste Amaury Breyne qui les interprète, on ne saurait dire si la vision ou l’évasion de la guerre par six grands musiciens français, six compositeurs mobilisés dans les Services de santé. Bien sûr, on se souvient, nous en avions parlé à l’occasion d’un autre disque de la collection Hortus, le fameux Concerto pour la main gauche pour un grand pianiste mutilé écrit par Maurice Ravel, ambulancier faute de pouvoir être au front comme il le désirait. Il est en compagnie, dans le disque, d’autres engagés volontaires comme Albert Roussel, ou Jacques Ibert, infirmier anesthésiste, des aides-soignants de l’arrière Jean Huré et Déodat de Séverac, réformés pour maladie comme Jean Roger-Ducasse ou en raison de leur âge comme Charles Koechlin . La préface du disque de Philippe Saulnier d’Anchald témoigne de leur engagement lors du conflit. Deux des œuvres ici présentées sont encore inédites, telles la Sonate pour piano N° 2 de Jean Huré ou la Petite berceuse du brancardier Jacques de la Presle sur laquelle nous nous quittons, un rêve de douceur, de vie, vision et évasion de la guerre, d’un homme au cœur de l’enfer de Verdun :

3) DISQUE II PLAGE 3 : FIN ET FOND

Deux CD label Hortus :
1. Les musiciens dans la Grande Guerre (vol. XXII) Maudite guerre, Fionnuala McCarthy (soprano), Klaus Häger (baryton), Karola Theill (piano), œuvres de Puccini, Lehar, Strauss, Webern, Ives, Leoncavallo, Korngold, etc.,;
1. Franz Schreker, Das feurige Männlein
2. Charles Ives, In Flanders Fields
3. Josef Bohuslav FoersterNacht im Felde
4. Franz Lehár, Fieber. Tondichtung
5. Giacomo PucciniMorire ?
6-7. Anton WebernDer Tag ist vergangen ; Schien mir’s, als sah ich die Sonne
8. Hans PfitznerTrauerstille
9. Charles Hubert ParryA Hymn for Aviators
10. Ruggero LeoncavalloLa Victoire est à nous
11. Franz Lehár, Ich hab ein Hüglein in Polenland
12. Jean de LizeGuerres maudites par les mères
13. Erich Wolfgang KorngoldDas Heldengrab am Pruth
14-15. Hanns EislerDer müde Soldat ; Die rote und die weiße Rose
16. Paul Hindemith, Schlagt! Schlagt! Trommeln!
17. Felix Weingartner, Freiheitsgesang
18. Richard Strauss, Lied der Frauen

2.  Volume XXIII Dans les services de santé : le piano mobilisé.
Ibert, Roger-Ducasse, de la Presle, Huré,  Roussel, Ravel, de Séverac, Koechlin .

Jacques Ibert (1890-1962) - Le vent dans les ruines
Jean Roger-Ducasse (1873-1954) - Variations sur un choral
Jacques de la Presle (1888-1969) - Petite berceuse
Jean Huré (1877-1930) - Sonate pour piano No. 2
Albert Roussel (1869-1937) - Doute 
Maurice Ravel (1875-1937) - Prélude
Déodat de Séverac (1872-1924) - Les naïades et le faune indiscret
Charles Koechlin (1867-1950) - Troisième sonatine op. 59


On saluera l’élégance sobre de la collection, ce gris qui met en valeur les illustrations de couverture, de vrais documents d’époque émouvants, photos ou carte postale naïve et pathétique.






mardi, avril 25, 2017

MAGIE AU BOUT DES DOIGTS (JAZZ À MUSICATREIZE)


 
ORIENT MAGIQUE
Jazz, fado, blues

PAR JEAN-MARIE MACHADO, PIANO

14 avril 2017

            Des mots et des notes
La musique n’a pas de sens, disait Stravinsky. Certes, elle évoque, invoque, convoque des significations subjectives, mais on ne peut lui assigner un sens objectif : elle est pléthore de sens imprononçable. Bien sûr, la culture a créé des conventions musicales, des habitudes d’écoute, de perception, et l’on prête des affects, des figures, des couleurs aux sons, des tonalités, sombre pour le grave, clair pour l’aigu et l’on traduit, en clair, par l’aigu, le ruissellement transparent d’une source dont pourtant, étudié en physique, tout le spectre sonore est grave. La musique, est abstraite (dans la mesure où est abstrait ce qui tombe sous un sens, en l’occurrence, l’ouïe) mais notre besoin de sens, de comprendre, sans doute est-il si irrépressible que nous avons hérité de codes de la musique figurale, descriptive, et l’usage de mettre aux œuvres musicales des titres qui, prétendant les éclairer, expliciter, induisent une signification parlant à notre imaginaire tels ceux, apocryphes de certains morceaux de Beethoven, ou ceux délibérés des compositeurs eux-mêmes, Nuages, la Mer, de Debussy, etc. La musique, surtout inédite, a besoin d’être dite, nous avons besoin de mots, sinon pour physiquement la sentir, pour la ressentir intellectuellement, pour donner, au-delà de la sensation, un sens à ce que nous écoutons, éprouvons comme pour l’assurer, le conforter.


         Voyage orienté de Jean-Marie Machado
Ainsi va-t-il lorsqu’un artiste, en confiance et proximité avec son public, juste par quelques paroles sans apprêt, des plus simples, nous invite au voyage, nous orient/e, au sens précis du mot vers un Orient magique personnel que ses doigts virtuoses ou rêveurs vont… dessiner ? non, c’est trop précis : ébaucher, figurer en touches colorées de notes suscitant ou réveillant en nous, avec les sons, des images. Et, sans être nullement ce que l’on appellerait un conteur, Jean-Marie Machado, de ses quelques mots modestes et de son piano généreux, finalement nous raconte un conte personnel, sans doute un parcours de vie, qu’il fait un peu nôtre, à partir de son Tanger natal.
Et c’est, en ouverture, forcément la mer, ouverte à tous les horizons, ici, horizons de toutes les musiques, classique, jazz par sa liberté d’improvisation, à partir de standards, de chansons. Mer qu’il nous a annoncée et que l’on ressent alors dans le vaste espace aéré, aspirant à la lumière, de ces sonorités, ondes d’arpèges, vagues de gammes ascendantes, frémissantes, moutonnement de notes pressées, éclairées d’une crête mousseuse d’écume, vertigineusement virtuoses sur une obsédante profondeur de basse continue.

On saute ou plonge dans Izella, ‘Le village d’en bas’ breton, poétiques couleurs modales et frange indicible mais subtilement audible (mirage auditif?) de l’enharmonie. Puis c’est encore la Bretagne de Lezanafar, surgissement entêtant, ample, généreux de jazz déferlant et l’on croit voir, dans la dentelle de l’aigu, une danse folle de coiffes bigoudènes, luttant contre le vent. Est-ce parce qu’il a sobrement nommé Muraille le morceau suivant que le bourdon, la basse obstinée semble le fondement, le ciment de touches larges et dures comme des blocs pierres une à une érigée de Chine à vague couleur pentatonique ? Puis le pianiste se lève sans abandonner la main gauche sur le clavier, frappant d’un marteau feutré les cordes à nu du piano, les percutant, les pinçant, saveur d’instrument oriental, construisant un grandiose crescendo, morceau de bravoure s’éteignant en un écho lointain. Déjà ainsi préludé, l’Orient magique venait après, jouant d’un grand écart entre les touches percutées et les cordes pincées, ajouré comme un moucharabieh, ombre et lumière se dissolvant dans une pédale au mode mystérieux.



Fado, Solidaõ, ‘Solitude’, hommage, par le jumelage, sinon dans le sang (Irmãs de sangue, ‘Sœurs de sang’), dans la brume de la nostalgie, blues et saudade par-delà la mer, le même cafard, le même spleen, de deux voix de l’universel par le particulier, deux sœurs par l’âme, l’Afro-américaine Billie Holiday et la Portugaise Amália Rodrigues, fado et blues, aux mêmes libertés mélismatiques. Ici, dans un respect amoureux des deux grandes chanteuses, la main gauche égrènera la pure mélodie de certaines de leurs plus belles chansons tandis que la droite tissera l’auréole de commentaires admiratifs et créatifs. Un fado joyeux, en fait ce que les Portugais nomment un fado corrido (‘courru’), semble exorciser par sa vitalité le sens même du mot fado, qui signifie fatum, destin, dans un vital galop et un déchaînement vibrant, grondant avec des percussions accessoires, dont un moulinet de canne à pêche ! sur les cordes d’un piano évoquant avec humour le fameux piano arrangé, élargi, John Cage.

En bis, Blue spice, puis Solidão,  succès des deux chanteuses, avec des gloses virtuoses qui signent une entrée du jazz par la grande porte, finalement si heureusement ouverte, de Musicatreize.


dimanche, avril 23, 2017

ÉCLECTIQUE MUSIQUE



MUSICATREIZE/CONCERTO SOAVE

         La salle Musicatreize, 53, Rue Grignan, où niche désormais également Concerto soave, est ce lieu privilégié pour le mélomane où, dans la chaleur amicale, on peut goûter, dans des interprétations d’une rare exigence, un bel éventail musical, de la musique ancienne à des créations contemporaines, en passant par le Baroque.

         In van sospiro
         C’est d’ailleurs là que Mars en Baroque, émanation de Concerto soave, avait son point d’orgue, le dernier concert de son mois, le 31 mars, In van sospiro…, qui scellait l’harmonieuse collaboration de cet ensemble avec Musicatreize, un symbolique double programme, d’abord des madrigaux du VIe livre de Gesualdo et une mise en miroir moderne, leur double, dans une création contemporaine de Luca Antignani, une première mondiale, Il canto della tenebra. Le vénéneux Prince de Venosa Carlo Gesualdo (1566-1613), aux portes du Baroque apporte à la musique de son temps, si inventive déjà, si expérimentale, une rare liberté : semée de dissonances, de chromatismes expressifs, elle sonne comme une lointaine anticipation de la nôtre. Comme le Baroque lui-même, ainsi que j’ai tenté de le montrer dans un ouvrage, elle c'est une archéologie de notre modernité.
         Sous la direction précise, de Roland Hayrabédian, liberté dans la rigueur, les chanteurs de Musicatreize, a cappella, en firent une évidente et audible démonstration virtuose, nous promenant dans la rhétorique amoureuse fleurie de ces madrigaux, hérissée d’épines, de pièges harmoniques délicieusement cruels.

Musicatreize/Roland Hayrabédian
Kaoli Isshiki, soprano
Marie-George Monet, Sarah Breton, mezzo sopranos
Xavier De Lignerolles, ténor
Patrice Balter, Jean-Manuel Candenot, basses
Roland Hayrabedian, direction
 
Jean-Marc Aymes et Roland Hayrabédian
         Il canto della tenebra
         La seconde partie était la commande de Musicatreize au jeune compositeur italien Luca Antignani présent dans la salle, qui éclaira son hommage au ténébreux Gesualdo, en quelques mots simples au public. Il appartenait à Concerto soave, dirigé du clavecin par Jean Marc Aymes, d’en assurer la création. Ce reflet d’aujourd’hui des madrigaux d’hier reposait sur la mise en musique d’un poème des Canti Orfici ‘Chants Orphiques’ (1906-1912) de Dino Campana (1885-1932), poète maudit, marginal original, sombrant dans la folie comme son illustre compatriote le Tasse, contemporain de Gesualdo, tellement prisé par les compositeurs baroques. Choix significatif d’un poète à cheval sur deux siècles, entre symbolisme et modernité, comme le sombre neurasthénique Gesualdo entre les XVIe et XVIIe, entre polyphonie renaissance et baroque nouveau, entre deux mondes, raison et folie, deux créateurs singuliers, dans leur domaine respectif, deux génies malades.
         Naturellement attaché à la sonorité des mots, apparemment plus au signifiant qu’au signifié, le jeune compositeur nous offrait pourtant un délicat paysage sonore, frémissant de cordes sur le ruissellement du clavecin en fraîches vaguelettes, en doux remous ombreux de cordes frottées, ondes, ondulations s’éloignant, un frisson d’eau sur de la mousse, tapis feutré à la polyphonie raffinée des voix traitées dans un ambitus naturel, en dégradés de forte de cascade (sorgente! 'source') auréolée de la vapeur, de la brume d'eau lumineuse, iridescente, au piano délicat de clair ruisselet. Une séduisante réussite.

Concerto Soave/Jean-Marc Aymes
Alessandro Ciccolini, Patrizio Focardi, violons
Sylvie Moquet, Mathilde Vialle, Christine Plubeau, violes de gambe
Jean-Marc Aymes, orgue, clavecin et direction
Coproduction Musicatreize/Concerto Soave


vendredi, avril 21, 2017

MESSE DANSÉE


MISATANGO, MESSE DE BUENOS AIRES
Enregistrement 6/2/2017, passage, semaine du 20-25/2/17/
RADIO DIALOGUE RCF
(Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)
« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 261
lundi : 12h15 et 18h15 ; samedi : 17h30
Semaine 9

         C’est d’un disque bien singulier que nous allons parler aujourd’hui. Mais écoutons tout de suite un extrait :

1) PLAGE 1 

         Peut-être n’avez-vous pas reconnu les paroles en latin, « Gloria in excelsis deo… », qui sont celles de la messe, effectivement du « Gloria », mais sans doute avez-vous perçu la singularité de cette musique qui les porte et transporte : mais oui, on entend, dans le déploiement somptueux de ce chœur à pleine voix, le gémissement nostalgique du bandonéon, il s’agit bien du tango, du tango argentin.

         Et l’on se réjouit de ce disque Misatango ou Misa a Buenos Aires, de Martín Palmeri, par le Chœur régional Vittoria d’Île de France  et l’Orchestre Pasdeloup, Direction : Michel Piquemal  (Boris Mychajliszyn chef associé), avec, en solistes, Sophie Hanne, soprano, Arnaud Nuovolone : 1er violon solo ; Thomas Tacquet : piano et ne pouvait manquer  le bandonéon, ici de Gilberto Pereyra. CD Live, enregistré en direct, de 40’24, par les éditions Hortus, qui nous font encore cette belle surprise, un magnifique cadeau, dans la ferveur chorale et cordiale, ‘qui vient du cœur’, selon le sens de cet adjectif.
On rappellera le sens du mot « messe », terme repris de l’expression «ite missa est», ‘allez, la messe est dite’, ou ‘envoyée’ , que prononce le prêtre à la fin du rite : il s’agit de l’Eucharistie, célébration du sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ présent sous les espèces du pain et du vin dans l’hostie.  On distingue, depuis les origines, la petite messe ou messe basse, qui se dit sans chant, et la messe haute ou grande messe, celle qui est chantée par des choristes. En musique, une messe est un ensemble cohérent de pièces musicales pour servir d'accompagnement aux rites liturgiques catholique, anglican ou luthérien. L'effectif nécessaire était à l'origine purement choral. On se mit assez tardivement à faire accompagner par un orchestre les pièces qui la composent. Les textes chantés sont généralement en latin, mais pas forcément. Nombre de grands compositeurs ont écrit des musiques pour la messe, qui peuvent être adaptées pour des circonstances particulières, comme les Te deum, actions de grâce, les requiem ou messe des morts. On y retrouve en général les mêmes parties, le Kyrie Christe eleison, le Gloria, le Credo, Benedictus, Dies irae, Agnus dei, etc. Depuis le grégorien, les musiques en peuvent être variée. L’originalité, ici, c’est que cette messe se déploie magnifiquement sur le rythme et la musique de tango, une danse née dans les bordels de Montevideo et de Buenos Aires vers la fin du XIXe siècle, longtemps condamnée par l’Église comme danse indécente, immorale. Cette misa tango de Martín Palmeri, qui a déjà vingt ans et tourne dans le monde entier.
Mais écoutons un autre extrait, un solo par la soprano, la lumineuse Sophie Hanne, « Qui tollis peccata mundi », ‘toi qui enlèves les péchés du monde’, une partie de l’Agnus dei, qui sera repris plus loin entièrement :

2) PLAGE 4  
 Quelques mots sur le compositeur. Martín Palmeri (né en 1965 à Buenos Aires). Après de profondes études de composition, de chant, de direction d’Orchestre, titulaire de prix prestigieux. À la tête d’un ensemble choral, quelque peu frustré par la difficulté d’interprétation du tango par un chœur, morcelé par des morceaux sans cohérence entre eux, en hommage à ses choristes et au tango, il décide de composer cette œuvre à laquelle la cohérence de la messe donne une structure et une dramaturgie, allant du credo, de l’acte de foi, de la crucifixion à la résurrection, chant d’espérance pluriel. Il associe chœur, orchestre, piano, mais aussi le bandonéon, emblématique du tango. La Misatango (Messe à Buenos Aires), sera créée en 1996 à  Buenos Aires par l’Orchestre symphonique de Cuba, avec les chœurs de la faculté de Droit de Buenos Aires et  le chœur Polyphonique Municipal, dédicataires de l’œuvre. Renouant avec le succès mondial de la fameuse Misa criolla de son compatriote Ángel Ramírez, créée en 1963, composée en espagnol sur des thèmes populaires latino-américains, la Misatango commence à tourner dans le monde et finit triomphalement l’année 2016 au Carnegie Hall de New York. Après la consécration par le public, cette messe a eu l’onction et la bénédiction d’un particulier très particulier, le pape François actuel, Argentin, dont nous savons qu’il fut longtemps évêque de Buenos Aires : en effet, suprême honneur et consécration, bénédiction même, en 2013,  cette musique jadis condamnée par l’Église, est interprétée au Vatican, en l’honneur du Pape, dont on murmure, messe basse plus que haute, qu’il ne dédaignait pas de danser le tango.
Nous écoutons un extrait de la partie la plus dramatique : « Crucifixus  pro nobis», ‘crucifié pour nous ‘

3) PLAGE 8

Cette messe tournait depuis deux ans en France. Michel Piquemal en donna un séduisant concert le 19 novembre 2016, avec un couple de danseurs de tango et c’est ce concert mémorable qui a été fixé, sur le vif, par les éditions Hortus dans ce disque qui vient de la sorte combler une lacune dans le paysage choral et discographique français. Ce beau mélange de sensualité profane et de ferveur religieuse, exalté par des interprètes très engagés, autant les solistes que le chœur, en fait la troublante et émouvante singularité. Nous nous quittons sur les accents de l’Agnus dei, préludés musicalement avant la voix prenante de Sophie Hanne :

4) PLAGE 14


Misatango ou Misa a Buenos Aires, de Martín Palmeri, par le Chœur régional Vittoria d’Île de France et l’Orchestre Pasdeloup, Direction : Michel Piquemal , UN CD HORTUS.



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