Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

dimanche, août 09, 2015

ÉMISSION DE RADIO : PIANO À LA ROQUE





RADIO DIALOGUE RCF 
(Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)
« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 187
passages semaines du 3, 10 et 17 /08/2015 (lundi, 12h15, 18h15 ; samedi, 11h45)


       XXXVe FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE DʼANTHERON

    C’est le plus tardif mais le plus long des grands festivals dont abonde notre région. À trois jours près, il dure un mois : du 24 juillet au 21 août 2015. Certes, le siège, le cœur en est toujours  la petite commune de La Roque d’Anthéron, et, dans son creux verdoyant, le parc de Florans dont les platanes multi-séculaires et quelques beaux quelques séquoias encadrent un vaste pré où il fait bon pique-niquer avant les concerts.
    Mais le Festival, éclot en ce lieu, a essaimé harmonieusement à l’ombre des divers clochers des jolies petites villes et villages d’alentours, Cucuron, Lourmarin, Rognes, jusqu’aux aux verts bocages aquatiques de l’étang des Aulnes de Saint-Martin-de-Crau, en passant par lʼAbbaye de Silvacane, dans de hauts lieux du patrimoine culturel ou naturel provençal comme le Théâtre des Terrasses de Gordes, et, désormais, à Aix-en-Provence, le Grand Théâtre de Provence le mardi 18 août 2015 pour le grand pianiste, Grigory Sokolov qui n’aime pas le plein air et y propose un concert Bach, Beethoven, Schubert. On admire ce géant du piano tout simple qui arrive, salue, joue, salue après les applaudissements, revient, rejoue et, inlassable, il lui arrive de faire autant de bis que de morceaux initialement au programme : pas moins de 16 bis à la Criée, il y a deux ans, pour la Roque décentralisée. Toujours à Aix, le Musée Granet accueille des concerts à thème et lʻEglise Saint-Jean de Malte dont l’orgue résonnera des accents de Jean-Sébastien Bach, sans oublier Château-Bas  de Mimet, au-dessus de Gardanne et le parvis et à lʼEglise Notre Dame de lʼAssomption de Lambesc. Dans la maturité de son 35e anniversaire, un Festival solide comme le roc qui donne son nom à la Roque, élargi de la sorte en lieux et instruments puisque le piano, instrument à clavier, voisine fraternellement avec l’orgue, le clavecin, et se mêle à l’orchestre et le classique au baroque, au jazz, sans oublier la musique contemporaine.
    Bref, les amoureux du piano, de la musique, des arbres, de cette cathédrale de verdure dont les piliers sont les platanes du parc de Florans, ceux qui aiment ces merveilleux villages de Provence, le Festival international de Piano de La Roque dʼAnthéron, qui a ouvert ses portes le 24 juillet offre tout cela pour ses  35 ans jusqu’au 21 août 2015. Dans des paysages de rêve, c’est un panorama vert et fleuri du foisonnant monde pianistique, dans toute sa diversité d’interprètes et de répertoires.
Une rêveuse allée du parc de Florans

    Justement, dans cet esprit d’ouverture au monde, le 2 août, au  Musée Granet d’Aix, le festival proposait des œuvres de grands compositeurs latino-américains contemporains peu connus chez nous, de l’Argentin Alberto Ginastera, Lecuona et des Cubains Carlos Fariñas et d’Ernesto Lecuona. Ce dernier naquit à Guanabacoa 1895 et mourut prématurément à Santa Cruz de Tenerife 1963. Enfant prodige et très connu pour ses célèbres mélodies lyriques, il est pratiquement inconnu en Franc où l’on ne trouve aucun de ces disques. Pour lui rendre un peu justice, je lui avais consacré deux émissions grâce à de rarissimes disques trouvés à Cuba et un rapporté par un ami d’Argentine. Ainsi,  interprété au piano par Clelia Iruzun, très proche amie de la sœur musicienne compositeur, nous écoutons un extrait de sa Suite pour piano Andalucía, justement, « Andalucía » :

1) DISQUE I, PLAGE 2 : Lecuona

    Puisque nous sommes dans cet élargissement de l’éventail du répertoire pianistique et de ses divers visages musicaux, les Carrières de Rognes couleur pain d’épice étaient un écrin ocre pour un concert le 30 juillet  Piano tango  et, pour ne pas quitter l’hispanisme musical, voici un morceau du grand pianiste espagnol Isaac Albéniz (1860-1909), turbulent enfant prodige qui a laissé l ‘œuvre pianistique la plus importante du XXe siècle, la plus complexe puisque même les plus grand pianistes en simplifiaient souvent l’interprétation. Mais, ici, il s’agit d’une pièce simple, son Tango (1890), dérivé du tango andalou, sorte de habanera qui anticipe de beaucoup la danse qui aura ce nom en Argentine :

2) DISQUE II : PLAGE 3 : Tango d'Albéniz

Ombre et lumière au crépuscule
   Depuis longtemps déjà, le festival a accueilli le jazz. Cette année encore, cinq concerts de jazz à l’affiche dont celui de clôture du 21 août, avec ses étoiles, Chick Corea, Eric Legnini, Baptiste Trottignon, Paul Lay et Monty Alexander. trouveront leur bonheur au fil d'un riche périple musical de plus de 70 concerts dont 4 Nuits du Piano et de grands moments musicaux (baroque, classique, contemporain) ; douze scènes différentes : la magnifique conque acoustique de 14 mètres de haut sur 28 mètres de large qui date de 2007 et les nouveaux gradins (installés maintenant depuis 2010), plus confortables, plus spacieux...L'art et le confort alliés pour la meilleure écoute.
    Les pianistes majeurs de la scène internationale, fidèles à lʼhistoire du Festival, seront présents : Boris Berezovsky, Nikolaï Lugansky, Grigory Sokolov, Nicholas Angelich, Nelson Goerner, Andreï Korobeinikov, Arcadi Volodos... Les grands représentants du piano français, au talent prisé dans le monde entier, sʼassocient à cette 35e édition : Jean- Claude Pennetier, Anne Queffélec, Claire Désert, Florent Boffard, Emmanuel Strosser, Abdel Rahman El Bacha, Jean-Marc Luisada, Marie-Josèphe Jude, François-Frédéric Guy, Claire-Marie Le Guay, Frank Braley...
    Trois orchestres sont présents : Orchestre philharmonique de l’Oural dirigé par Dmitri Liss ; Sinfonia Varsovia avec, successivement, Robert Trevino et Alexander Vedernikov à la direction ; Orchestre philharmonique de Monte-Carlo avec, à la baguette, Lawrence Foster. La musique de chambre sera aussi à lʼhonneur avec le Trio Wanderer ; le Quatuor Modigliani, en compagnie des pianistes Haochen Zhang et Jean-Frédéric Neuburger ; Renaud Capuçon et David Fray ; le Duo Jatekok ; Lidija et Sanja Bizjak ; sans oublier trois soirées latines avec PianOrchestra (Parc de Florans), Gabriel Urgell Reyes (Musée Granet) et Gustavo Beytelmann (Carrières de Rognes).
     La musique baroque et ancienne est représentée par les clavecinistes Bertrand Cuiller, Pierre Hantaï et les organistes Eric Lebrun, Philippe Lefebvre. Pour cette 35e édition, le festival – qui ouvrira les festivités avec Denis Matsuev et l’orchestre philharmonique de l’Oural, le 24 juillet et s’achèvera, le 21 août, avec Monty Alexander – a aussi invité 3 jeunes prodiges : Aimi Kobayashi (31 juillet, 18h00) ; Mami Hagiwara (19 août, 18h00) et Alexander Malofeyev, 13 ans (20 août, 18h00).

Le public pourra aussi entendre les pianistes Yulianna Avdeeva ; Iddo Bar-Shaï ; Hervé Billaut, Bruce Brubaker (dans des pièces de Philip Glass), Khatia Buniatishvili ; François Chaplin ; Gaspard Dehaene ; Shani Diluka ; Yuri Favorin ; Kotaro Fukuma ; Rémi Geniet ; Lukas Geniusas ; Marie-Catherine Girod ; Alexej Gorlatch ; Nathanaël Gouin ; Benjamin Grosvenor ; Etsuko Hirose ; David Kadouch ; Sunwook Kim ; Miroslav Kultyshev ; Matan Porat ; Adam Laloum ; Jan Lisiecki ; Aaron Pilsan ; Beatrice Rana ; Vincent Larderet ; Daniil Trifonov ; Alexandre Tharaud ; Eric Vidonne ; Alexei Volodin ; Vox Clamantis et Jaan-Eik Tulve...
La fameuse conque acoustique, couronne et couronnement du piano
      Par ailleurs, nous vous rappelons que « les Ensembles en résidence », qui s’enrichissent de trois nouveaux professeurs (Olivier Charlier, violon ; Lise Berthaud, alto et Yovan Markovitch, violoncelle) auront lieu du 8 au 14 août : chaque année pendant une semaine, au mois d'août, le public peut assister gratuitement aux masterclasses (dispensées par de prestigieux pédagogues) qui se déroulent dans le Parc du Château de Florans ; et que, tous les étés depuis 1998, le Festival prend le chemin de « La route de la Durance aux Alpilles » avec son partenaire principal, le Conseil départemental des Bouches-du- Rhône. Au cœur de treize villes et villages du département, les jeunes talents des Ensembles en Résidence du Festival proposent des concerts gratuits, permettant à un large public de découvrir ces artistes de demain.
     En attendant de se retrouver dans les verdoyantes allées du Parc du Château de Florans, à lʼAbbaye de Silvacane, aux Carrières de Rognes, dans de hauts lieux du patrimoine provençal comme le Temple de Lourmarin, dans les merveilleux sites naturels de lʼEtang des Aulnes et du Théâtre des Terrasses de Gordes, ainsi quʼau Grand Théâtre de Provence, au Musée Granet et à lʻEglise Saint-Jean de Malte à Aix- en-Provence, à Cucuron et à Château-Bas, sur le parvis et à lʼEglise Notre-Dame de lʼAssomption de Lambesc.

Site du Festival : www.festival-piano.com

TARIF A:55,00€-43,00€-32,00€(–de16ans: 44,00€-34,00€-26,00€) TARIF B:45,00€-38,00€-27,00€(–de16ans: 36,00€-30,00€-22,00€) TARIF C:40,00€-34,00€-25,00€(–de16ans: 32,00€-27,00€-21,00€)
CATÉGORIE UNIQUE : TARIF E:30,00€(24,00€–de16ans)
TARIF F:37,00€(30,00€–de16ans)
TARIF D : 16,00 € (une entrée moins de 16 ans : gratuite pour une entrée adulte achetée)
Plateaux-repas : 16,00 € à réserver à l’avance uniquement pour les Nuits du Piano au Parc de Florans
Navette 6,00 € aller-retour . Aix-en-Provence => La Roque d’Anthéron Uniquement pour les concerts en soirée se déroulant au Parc du Château de Florans (à réserver à l’avance et dans la limite des places disponibles)
Covoiturage : www.covoiturage.autoclubaix.com ou : www.festival-piano.com
 La Roque d’Anthéron => Etang des Aulnes à Saint-Martin de Crau
(à réserver à l’avance et dans la limite des places disponibles)
Visite guidée de l’Abbaye de Silvacane à 17h00 : 7,00 € uniquement pour les concerts de 18h30 à l’Abbaye.

jeudi, août 06, 2015

LE TROUVÈRE


IL TROVATORE
Opéra en 4 actes de Giuseppe Verdi (1853),
Livret de Salvatore Cammarano, d’après le drame espagnol
d'Antonio García Gutiérrez (1836)
Chorégies d’Orange, 1 août 2015

Que dire encore du Trovatore que je n’aie déjà dit de cette œuvre très fréquentée, superbement revisitée déjà aussi par Charles Roubaud, notamment à Marseille et à Orange en 2012 ? On ne peut tout renouveler sinon redire une fois de plus qu’il est plus facile de ricaner, d’ironiser sur le livret prétendument incompréhensible que de prendre la peine de le lire et de consulter l’œuvre originale dont il est tiré.

L’œuvre : légende de sa fausse confusion
Verdi a dévoré avec passion, en langue originale, le drame El trovador, du dramaturge Antonio García Gutiérrez (né la même année que lui : 1813-1884), créé triomphalement à Madrid en 1836 et qui lance au firmament du théâtre ce jeune homme inconnu jusque-là. Il tirera encore un opéra d’une autre pièce du même, Simon Boccanegra (1857) et, plus tard, La Forza del destino (1862) de Duque de Rivas, autre drame marquant du théâtre romantique espagnol. Comme avec Victor Hugo (Rigoletto), Alexandre Dumas fils (Traviata) ou Shakespeare (Macbeth, Otello et Falstaf), l’avisé compositeur au sens dramatique aigu, ne prend ses sujets que dans des pièces à succès et il est absurde d’imaginer une erreur de jugement ou de goût dramatique dans le choix du Trovador/ Trovatore (en réalité ‘troubadour’ et non « trouvère » selon  l’impropriété traditionnelle du titre français) pour accréditer le foisonnement compliqué d’une pièce qui ne l’est guère plus que le théâtre goûté à cette époque-là.

Verdi s’enthousiasme pour le sujet médiéval, les passions affrontées, ce conflit amoureux (entre le Comte de Luna et Manrico le « trouvère » bohémien apparemment, amoureux de Leonora, amoureuse de ce dernier), qui redouble le conflit politique, situé dans l’Aragon du XVe siècle, déchiré en guerres civiles. Dans la pièce, par ailleurs, s’ajoute le conflit de classe entre des Bohémiens, dans le camp des rebelles, et celui des nobles légitimistes et le désir de vengeance de la Bohémienne Azucena dont la mère a été injustement brûlée vive au prétexte qu’elle aurait jeté un sort sur le fils du Comte de Luna. Quant à Léonore, éprise du fils d’une bohémienne, elle trahit sa classe et prend parti pour les rebelles.

 Certes, les simplifications du librettiste Cammarano, qui meurt d’ailleurs sans terminer le livret, obligées par la nécessaire condensation qu’exige la musique, réduisent de beaucoup la complexité psychologique et dramatique de l’œuvre originale. Par ailleurs, comme dans le théâtre classique et ses règles de bienséance, le librettiste confie à deux grands récits (de Ferrando et d’Azucena) certains événements passés essentiels à la compréhension du drame présent qui déterminent l’action, le jeu et ses enjeux, sans compter des ellipses temporelles de faits passés en coulisses (la prise de Castellor, la défaite des rebelles, la capture de Manrico), dites en passant qui, dans la complexité du chant, rendent difficile en apparence la linéarité de l’intrigue. Dans la tradition baroque, le récit, le récitatif qui explicite la trame du drame sur un accompagnement minimal secco ou obligato, avec simplement un clavecin ou un minimum orchestral, permettait de suivre parfaitement l’action, traitée ensuite en ses effets et affects par les arias les plus complexes. Le problème, ici, c’est que Verdi, confie ces narrations essentielles qui exposent le nœud de l’action à des airs compliqués de vocalises qui en rendent confuse l’intellection, ainsi l’essentiel récit de Ferrando en ouverture, orné d’appogiatures (notes d’appui) haletant, haché de soupirs (brefs silences entre les notes) tout frissonnant de quartolets (quatre notes par temps). Expressivité musicale extraordinaire qui joue contre le sémantisme ordinaire du récit d’exposition. Défauts du livret, donc, mais compliqués par un chant lyrique où librettiste et compositeur ont leur part mais que la musique sublime transcende largement et que les surtitres aujourd’hui permettent largement de dépasser pour peu qu’on y veuille prêter attention. On met au défi le spectateur de comprendre Rodogune de Corneille, Britannicus de Racine, s’il n’a pas compris les immenses tirades historiques, précises ou allusives, bourrées de noms propres, du premier acte d’exposition. Bref, Il trovatore, contrairement aux sottes et rapides affirmations sempiternellement ressassées, n’est pas plus invraisemblable qu’Hernani de Victor Hugo où l’on voit Charles Quint rival en amour d’un hors-la-loi, ou Ruy Blas, le valet devenu ministre tout-puissant et amant de la reine d’Espagne et le liste serait longue des libertés prises avec la vérité historique sur la scène, comme le Don Carlos de Schiller repris aussi par Verdi au mépris de la réalité des faits. Mais la vraisemblance des situations n’est pas ce qui règle ce théâtre romantique.


La réalisation
Familier de l’œuvre et du lieu, où il l’avait déjà monté en 2007, après une autre version à Marseille en 2012, Charles Roubaud joue avec aisance du texte et du contexte grandiose, en renouvelant relativement ce qui peut l’être d’une écriture scénique personnelle dont on reconnaît l’élégance : spatialisation efficace des grandes masses chorales en opposition de clair-obscur, subtilement mises en lumière ou ombre par les éclairages de Jacques Rouveyrollis : ordre et désordre du lever d’un casernement militaire avec la chambrée ordonnée et encombrée de lits de camps de soldats en caleçons ou, sortant de la douche matinale serviette autour des reins ou négligemment sur l’épaule pour le récit de Ferrando ; sur le plan incliné (scénographie de Dominique Lebourges), longue procession fantomale des moniales de blanc vêtues, et leur envol de colombes effarouchées aux fracas du combat ; sentinelles en pente déclinante arrachées de la nuit par un éclairage rasant. En contraste avec la rigide discipline d’une armée de métier, les Bohémiens d’une libertaire marche et couleurs de vêtements (toujours l’élégance et fantaisie des costumes de Katia Duflot), avec leur roulotte, leurs danses familiales. En somme deux mondes sociaux affrontés, en guerre, dans le respect du texte. En contraste aux effets de masse, il y a les duos de la tendresse maternelle et amoureuse très touchants entre la mère et le fils et l’amante et l’amant, aimantés par le danger. On regrette cependant deux choses : le duel entre le Comte et Manrico est plutôt un jeu d’évitement entre les deux rivaux, mais quand le troubadour le narre à sa mère, il dit avoir terrassé et fait grâce au Comte (prémonition du lien de sang qui les unit) dans ce combat que nous n’avons pas  vu. De même, on sourit que Manrico arrive seul pour arracher Leonora des bras du Comte à la tête d’une armée et que ce dernier ne se saisisse pas immédiatement de lui bien avant que ne surgissent les hommes du rebelle, certes contrainte de la musique  qui retarde leur entrée.

Les projections vidéo de Camille Lebourges habillent adroitement le grandiose mur de scène d’un nocturne jardin, de vagues éléments d’architecture  discrètement gothico-mudéjare pour les portes, de sinistre salles d’un vaste couvent et de forteresses indistinctes avec, pour Castelor, de nébuleuses peintures religieuses.
Le renouvellement scénique, c’est encore une modernisation de l’action que les uniformes des soldats renvoient presque explicitement aux uniformes franquistes. Argumentant contre la contextualisation du Trovatore de Roubaud monté à Marseille, situé à l’époque des Guerres carlistes du XIXe siècle, le 3 mai 2012, j’écrivais :

« Tant qu’à moderniser à tout prix, comme je l’ai écrit autrefois, il y aurait eu, peut-être, de la pertinence à situer cette action, où deux hommes politiques et guerriers se disputent la même femme qui pourrait symboliser l’Espagne, à l’époque de la Guerre civile de 1936/1939 (qui finalement est la quatrième guerre carliste espagnole en un siècle), les Gitans étant les libéraux, les « Rouges », les rebelles, face à un pouvoir réactionnaire, totalitaire, d’autant que Franco voulait rétablir l’Inquisition, le fascisme s’y connaissant en bûchers… Beau diptyque espagnol pour Roubaud qui avait ramené avec succès le Cid tout aussi médiéval à l’époque de la transition du franquisme avec la monarchie libérale actuelle. »


On n’est jamais mieux convaincu que par ses propres arguments, bien sûr, et si, Roubaud nous fait grâce de drapeaux rouges et noirs de l’anarchie et des Rouges pour symboliser les Gitans libertaires, réflexion qui semble prolonger (et anticiper chronologiquement) sa vision du Cid de Massenet avec le même Alagna, on est heureux que l’introduction télévisuelle de la retransmission du 4 août, avec ces magnifiques et terribles affiches de la Guerre civile espagnole, soit une franche et claire explicitation historique et politique d’un contexte : arrachée au Moyen-Âge, l’œuvre montre ainsi qu’il est, hélas, toujours à l’œuvre, dans ses horreurs, dans notre prétentieuse modernité.

Interprétation
La qualité des interprètes, orchestres, chœurs, chanteurs solistes, soigneusement choisis par Raymond Duffaut, laisse rarement à désirer, à contester, la part la plus sensible étant la liberté laissée au metteur en scène qui offre matière à commentaire dans ce théâtre musical que ne cesse d’être l’opéra, en plus quand on sait l’exigence théâtrale de Verdi. Et l’on sait le soin que met Duffaut met à distribuer même le rôle le plus infime, qu’il convient donc de ne jamais oublier, comme la silhouette de Vieux Bohémien du Marseillais Bernard Imbert
, nouveau venu à Orange ; de  même, on se plaît à saluer toujours la place faite aux jeunes dont on sait, grâce à lui, qu’il deviendront sûrement grands chanteurs, comme le ténor Julien Dran, désormais un habitué du lieu, qui campe le fidèle Ruiz. Dans un rôle peu développé, Inès, Ludivine Gombert déploie une belle et prometteuse voix et une sûre présence physique.

Sans doute vétéran par rapport à ces jeunes, la basse Nicolas Testé, dans le rôle de Ferrando qui ouvre l’opéra par son fameux récit haché d’ornements subtils, nous épargne le pénible jappement de certains interprètes qui savonnent la finesse belcantiste de ces délicates vocalises : sa diction, son articulation sont exemplaires, d’une grande beauté vocale autant qu’expressive au service d’un personnage plein d’allure, noble, finalement aussi obsédé par le passé qu’Azucena, voix d’ombre répondant à la sombre vocalité de la Bohémienne. En Comte de Luna, par contre, le baryton roumain George Petean, pèche paradoxalement, malgré ses mouvements et son agitation, par un jeu statique dramatiquement, mais avec une voix impressionnante, égale sur toute sa tessiture, monochrome cependant, qui, dans son grand air (« Il balen dell’ suo sorriso… »),  plane sur le sol attendu sans même qu’on s’y attende et même, à en croire nos oreilles, sur un la superfétatoire, stupéfiant d’aisance et de puissance vocale.
La mezzo québécoise Marie-Nicole Lemieux incarne une Azucena hallucinée, très intériorisée : son premier air « Stride la vampa », sur un rythme de séguedille, est pris dans un tempo sans doute trop rapide du chef pour en exprimer la corrosive obsession qui la ronge. Mais elle bouleverse par sa grande voix d’ombre et de feu dans le second, très large, ample, au risque d’une certaine instabilité. Nouvelle venue à Orange, la soprano dramatique Chinoise Hui He, dans son premier air (le trac, sans doute) paraît accuser une limite dans un aigu tendu. Cependant, dans son grand air (« D’Amore sull’ali rose… »), elle bouleverse par la beauté d’un timbre chaud, charnu dans le médium, moiré  dans l’aigu, une voix bien conduite, demi-teintes, sons filés, trilles, dont la technique maîtrisée est au service de la poésie et de l’émotion.
Non, on ne l’attend pas méchamment au tournant comme certains, ce grand artiste qu’est Roberto Alagna en Trovatore souvent introuvable ailleurs. Mais il est juste de dire que, dans le premier acte, la voix accuse une sécheresse dans l’aigu manquant d’onctueuse couverture. Dans les passages moins tendus, on admire toujours sa magnifique ligne, son phrasé, et l’émotion aussi, notamment dans les deux duos avec sa mère, dont le second et ultime avant la mort (« Riposa, o madre… », qui renvoie à la tendresse de Verdi pour ces moments déchirants  d’adieux à la vie avoués ou non comme Violetta et Alfredo (« Parigi, o cara… ») ou Aïda et Radamès (« Addio terra… »). Il est acteur autant que chanteur. Mais on est en droit de regretter qu’avec sa notoriété et la sympathie acquise (et justement conquise) sur son public, il n’impose pas, dans son grand air  « Di quella  pira » (type de séguedille) la vérité textuelle de Verdi : l’air est en do majeur, dans la tradition, depuis le Baroque, des airs héroïques ou de chasse, culminant sur un solaire sol aigu. Or, une tradition abusive impose un redoutable contre ut non écrit par Verdi, certes pour surmonter la masse chorale et orchestrale paroxystique du moment. Donc, au contre ut, nul ténor n’est tenu face à la vérité de la partition. Ici même, récompensé par des vivats, Jonas Kaufmann donnait en pianissimo exigé par Bizet le si de son grand air que les ténors sortent prudemment en forte. Alagna choisit donc, au détriment de la tonalité de do majeur, de faire transposer cet air un demi-ton plus bas pour sans doute vouloir donner à son public l’illusion d’un contre ut qui ne sera qu’un si bécarre. Or, le malheur veut qu’après tout ce passage héroïque qu’il offre avec panache, il donne ce sommet en une sorte de voix mixte entre poitrine et fausset de fâcheux effet. Le 4 août, il est vrai, il chantera ce si, mais visiblement à l’arraché, alors qu’il pouvait s’en tenir à ce sol de la partition, toujours ensoleillé chez lui. On ne juge pas, bien sûr, un chanteur de cette trempe sur une seule note mais, justement, cela détone à cette échelle.
Sous la direction de Bertrand de Billy, très attentif aux chanteurs, l’Orchestre National de France sonne comme un magnifique instrument au service d’une partition qui alterne les grandes masses sonores (beaux chœurs) rutilantes de couleurs et de fureur, avec des moments d’intimité, de douceur et de grâce poétique. Pas une faille mais une tenue remarquable du début à la fin.

Il trovatore de Giuseppe Verdi
Chorégies d’Orange
1 et 4 août (en direct sur Antenne 2 et en replay)

Direction musicale :Bertrand de Billy

.
Mise en scène : Charles Roubaud
. Scénographie : Dominique Lebourges
. Costumes : Katia Duflot
. Eclairages : Jacques Rouveyrollis
. Vidéo : Camille Lebourges.
Distribution

Leonora : Hui He ; Azucena : Marie-Nicole Lemieux
 ; Inès : Ludivine Gombert.


Manrico :  Roberto Alagna
 ; Il Conte di Luna :  George Petean ; 
Ferrando : Nicolas Testé
 ; Ruiz : Julien Dran
 ; Un Vecchio Zingaro : Bernard Imbert
.
Orchestre National de France

.Chœurs des Opéras Grand Avignon, de Nice et de Toulon Provence-Méditerranée.


Photos Grommelles sauf 2, Bernateau :
1. R. Alagna ;
2. M. - N. Lemieux ;
3. Hui He, L. Gombert.
4. He, Alagna ;
5. G. Petean ;
6. Vue d'ensemble ;
7. N. Testé.

dimanche, juillet 26, 2015

OPÉRA-BOUFFE


L’Opéra/au Village
Pourrières

opéra-bouffe
23 juillet
Deux Vieilles gardes de Léo Delibes,
La Bonne  d’enfant, d’Offenbach


Opération transfert
    On ne le répétera jamais assez, ce festival, né de la volonté d’un groupe d’actives personnes ou personnalités du village de Pourrières, aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var, a su entraîner dans son dynamisme nombre de villageois qui le vivent désormais comme une expérience non seulement estivale, mais aussi annuelle, puisque l’année y est désormais jalonnée de concerts qui ponctuent patiemment en pointillés la ligne d’une activité musicale continue de qualité, qui enfin s’élargit en trois longues soirées festives d’été. Ce festival allie joyeusement la gastronomie, l’art de la bouche, et l’art de chanter : il mérite le nom d’opéra bouffe, à tous les sens plaisants des termes, lyrique et culinaire, qu’on arrose des généreux vins du cru généreusement offerts par des vignerons locaux. D’autant que la solide équipe qui le préside lui a donné l’identité de brèves saynètes comiques, bouffe donc, qui mêlent comédie et chant grâce à une troupe de jeunes artistes des plus talentueux.

      Ancien lieu
     Jusqu’à l’an dernier, il se nichait, se lovait dans le minuscule cloître du Couvent des Minimes, à l’abri d’un marronnier qui en couvrait amoureusement presque tout l’espace, sous la douce vigilance du joli clocher de l’église au porche d’entrée humblement gothique : humilité amicale des pierres pain d’épice patiemment entassées par quelques moines sans prétentions maximales, au modeste nom bien mérité de Minimes, au XIIIe siècle, pour en faire un petit lieu de méditation, barque de pierre arrimée à un cyprès entre le creux de la vague d’un vallon et la douce ondulation d’une crête, à ses pieds les vaguelettes tranquilles des sillons des labours de cultures en terrasses et les sages lignes parallèles des vignes. On n’oubliera pas, le long du mur aux vieilles pierres rousses de crépuscule, sous une allée de marronniers, les repas à thème lyrique, préparés par les gens du village, pris joyeusement en commun, qui précédaient les festivités musicales. Aujourd’hui, le cloître, le couvent des Minimes est classé monument national : pas besoin d’être un grandiose monument pour mériter ce titre, la modestie est aussi récompensée.

       Nouveau lieu : Place du Château
    Ce n’est pas sans pincement de cœur qu’on s’apprêtait à découvrir l’un des nouveaux lieux et, comme un exorcisme et un salut nostalgique, on allait d’abord caresser encore du regard l’ancien cœur battant du festival, le petit couvent au creux d’un chemin vert, avant de grimper vers la hauteur du village, sous le fier clocher provençal couronné de son feston de fer, la Place du Château —qu’on chercherait en vain. De cette hauteur, le spectacle, le paysage couperait le souffle s’il n’y avait, dans sa beauté, une sérénité aimable et humaine de vieille terre de culture, j’entends aussi cultivée, civilisée. Du haut de cette vaste terrasse, on domine un large panorama, plus ouvert que limité par des montagnes : au sud-est, la ligne de crête de la chaîne de l’Étoile bleuie de lointain ; à l’est, la sainte Baume où, dit-on, se retira Marie Madeleine, fait un fond au Mont Aurélien de l’antique Voie aurélienne et, face à elle, en parallèle verticale, au nord-ouest, dans un apaisement de son relief, le versant sud de la grandiose Sainte Victoire chère à Cézanne finit en faisant le dos rond pour laisser un vaste espace à une plaine, un plateau adouci entre ces murs montagneux. Et Pourrières vit naître et mourir Germain Nouveau (1851-1920), poète maudit prisé des surréalistes, et non sans influence sur les Illuminations de son ami Rimbaud.

    Sur la terrasse, des villageois d’affairent à dresser les tables du repas qui prélude au spectacle et servent avec diligence, simplement et sympathiquement, les convives et futurs spectateurs. Tous les responsables du festival et les bénévoles, et même la démocratique Présidente, cravatés de lumières comme autant de clins d’œil, mettent la main à la pâte avec une bonhomie efficace, qui ne dissimule pas, au regard averti, tout le travail d’intendance que suppose pareille organisation, installation des gradins de la scène et ce restaurant improvisé à l’air vraiment libre. On goûte le paysage et savoure les plats en conviviale compagnie, le soleil sculpte encore les reliefs sud de Sainte Victoire avant d’en faire une ombre chinoise bleue sur horizon rose et gris en passant derrière, incomparable fond de scène, à jardin du petit théâtre de tréteaux dressé sur la place. On retrouve, avec une souriante émotion, dans cette simplicité de bon aloi, quelque chose des modestes mais fortes fêtes de village, de quartiers, aujourd’hui disparues, qui, ne serait-ce qu’à la faveur d’un spectacle, par la grâce d’un bal, d’un concert partagés resserraient la cohésion d’une communauté, soudaient les groupes, les liens sociaux malheureusement si distendus de nos jours.
On se disait, sans préjuger du spectacle, que le pari était déjà gagné.


LES SPECTACLES

    La suite le confirmait amplement. C’est un bonheur sensible, pour un critique, quand l’affect et l’intellect se rejoignent, sans que le jugement soit la dupe du cœur, que de saluer la réussite si évidente de ce spectacle constitué de deux opérettes. D’abord, l’équipe de Pourrières, son directeur artistique et metteur en scène, Bernard Grimonet, Luc Coadou, le directeur musical et chef, nous a habitués à des pièces rares, oubliées ou méconnues, exhumées et rendues à la vie et à leur verve pour nous. Ce travail premier de recherche tient d’une heureuse résurrection. Ce soir, des deux œuvres présentées, il n’existe que la partition piano chant, et il faut noter, justement, question notes, que tout ce travail de broderie instrumentale est une création dans cette recréation, un travail minutieux dû au chef Coadou et à Isabelle Terjan, pianiste, qui, des cordes percutée de son instrument, assure une sorte de continuo secondé des cordes frottées du violoncelle de Virginie Bertazzan, dans le chatoiement irisé de l’accordéon d’Angélique Garcia et les ironiques éclats de la clarinette d’Aurélia Céroni. Si l’on ajoute que tous ces excellents musiciens sont professeurs dans des écoles ou conservatoires de région, à l’exception de Luc Coadou, à la carrière internationale, on souligne l’originalité locale de qualité de ce festival qui permet à des artistes du cru de se produire chez eux en participant à cette belle aventure collective, où même costumes et décors sont conçus et créés sur place par ces habitants d’un petit village qui voit grand.


Deux vieilles gardes
    C’est la première partie. Farce en un acte, musique de Léo Delibes,
 livret de Ferdinand de Villeneuve et Alphonse Lemonnier. L’opérette fut représentée pour la première fois à Paris,
 en 1856, au Théâtre des Bouffes Parisiens d’Offenbach, commande d’Offenbach lui-même qui avait senti toute la capacité de ce jeune homme de vingt ans, dont le maître, Adolphe Adam, mourut l’année même où il donnait, pour ce même théâtre, Les Pantins de Violette donnés ici l’an dernier.
    Pochade légère et lourde par le sujet, situation inverse du népotisme bourgeois comme dans Don Pasquale de Donizetti, le jeune Fortuné est infortuné, son oncle l'a déshérité au profit d'un intrigant, le privant de l'espoir d'épouser sa bien-aimée : pas de mariage sans héritage, loi bourgeoise.

 Pour fléchir son intraitable parent, il feint une grave maladie. Son oncle lui envoie deux garde-malades  ou gardes, guère anges gardiens, Mesdames Vertuchou et Potichon, rôles chantés ici par des hommes. Si l’on imagine que Fortuné est un rôle confié à une soprano on voit déjà le ressort bouffe de ces travestis, exacerbé par le malicieux traitement du metteur en scène Bernard Grimonet. Le seul personnage assumant son vrai sexe sera Mikhaël Piccone qui campe un apothicaire passager.


     Le faux malade affecte tellement la maladie que le croyant à l'agonie, les deux harpies, voraces rapaces, prises d’une fringale effrénée, pillent le logis tout en échangeant des confidences, familière harangue de harengères, langage outrancier, truculent, truffé d’involontaires jeux de mots par la Vertuchou :  cloître pour goitre, cerceau pour sursaut, chapeaux en Espagne, la brise de la Bastille, la caniche (pour calife) de Bagdad, le nègre plus ultra, un ogre de barbarie, la reine Marie aux toilettes pour Marie-Antoinette, etc, etc. Cela ne vole pas très haut toujours mais le systématique excès n’en repose pas moins sur une observation subtile des mécanismes du langage chez des gens simples épris de termes compliqués qu’ils entendent sans comprendre et répètent, décalés, décalqués, phénomène très sensible aujourd’hui avec tant de termes savants tombés du haut de la télévision, reproduits béatement par des ignorants innocents, répétés approximativement à l’oreille sans le contrôle d’un écrit qu’on ne possède plus sans la lecture. Cela ne manque pas d’intérêt historique en ces années 1856 d’un Second Empire qui sent poindre, malgré tout, ce bienheureux SMIG culturel rigoureux des futures lois Jules Ferry et son admirable et démocratique Certificat d’Études primaires. Cela suppose aussi que le public, sûrement bourgeois, savait capter ces dérapages langagiers.

     Tentation d’éclairer rétrospectivement cette opérette inconnue d’un jeune homme par le compositeur d’âge mur de Lakmé et de Coppélia, avec une ouverture pimpante, la musique, quelques numéros guillerets, des danses, un air tendre pour la soprano travestie (Anne-Claire Baconnais), au joli timbre si féminin, au petit vibrato bien perlé, nous semble d’une transparence d’aquarelle et de la plus délicate facture, qui relève même d’une aura de poésie légère la lourdeur du sujet, presque scatologique avec la purge infligée en punition aux deux commères aigres et amères, avides de douceurs. En tous les cas, les deux joyeuses luronnes larrones, campées de façon inénarrable par les deux comparses travestis, les ténors Denis Mignien, en ronde et oronde potiche Potichon, yeux ronds ou furibards, joues rebondies, bouffie en robe bouffante de crinoline et falbalas, affublé d’une charlotte ébouriffée, forte voix terrienne, et Guilhem Chalbos, affûtant de fausset son timbre clair de pimbêche maniérée,  pincée, nez pincé de bésicles, l’un(e) en largeur, accusée par les falbalas et fleurs de sa robe, l’autre en hauteur collet monté étriqué des lignes verticales de la sienne (Mireille Caillol et son équipe), rondeur et minceur, font une paire impayable dans le jeu, le chant et ce duo et duel, canne contre parapluie. C’est réglé, même dans la verbeuse prose du texte, comme du papier à musique par le metteur en scène Grimonet et le chef Coadou qui tient même la folie de la scène dans la rigueur musicale de la fosse.

     La bonne d'enfant
    Transformant à vue le simple décor de la première opérette, sur une musique de danse de Delibes et la présentation des deux pièces par Bernard Grimonet, le lit de malade devient berceau, une belle frise à liserés et liserons courant des cadres de portes au rebord de la cheminée et gagnant même le tissu d’une chaise, d’une sobre élégance, un transparent figurant un cartel et des flambeaux (Gérard, Alain, Dominique, Yves, etc),  et nous voici dans un autre appartement bourgeois pendant que les chanteurs se dégriment et habillent pour la seconde opérette de la soirée, dans des costumes toujours seyants, de la même équipe d’une élégance Second Empire relevée de fantasques couleurs.

     Musique de Jacques Offenbach,
 livret d'Eugène Bercioux, La Bonne d'enfant fut aussi représentée pour la première fois en 1856 également, dans ce Théâtre des Bouffes Parisiens qui confinait l’inspiration d’Offenbach à des spectacles n’excédant pas quatre intervenants scéniques. Ce n’est qu’en 1858 que sera levée l’interdiction de limiter de nombre de chanteurs qui permettra à son génie de s’épanouir et donnera lieu à tant de ses chefs-d’œuvre. Pourquoi cette limitation ? Parce d’autres compositeurs mieux en cour, avaient ce privilège exorbitant de composer et d’écrire à leur aise pour le nombre d’exécutants laissé à leur indiscrète discrétion et finances. Mais, même réduit à quelques comparses, notre facétieux Offenbach écrit une multitude d’œuvres, plus d’une centaine sur ses près de sept cents compositions, une constellation d’opérettes brèves que l’Opéra au Village, comme autrefois le Festival Offenbach de Carpentras, nous permet aujourd’hui de découvrir peu à peu.
  L’intrigue est simple, simplette : Dorothée, bonne d’enfant chez un couple de bourgeois n’a qu’une idée en tête : devenir sa propre maîtresse en se mariant, le mariage (on parle de Mairie et non d’Église !) est gage de liberté. Elle hésite entre trois amoureux : le sérieux, bon parti, mais  « guère joli » un ramoneur aisé, le bel homme, sapeur de la garnison, mais « trop farceur », et Brindamour, le trompette des dragons, qu’on ne verra pas, dont elle ne sait pas s’il veut de l’hymen.

 Le reste, c’est du vaudeville : entrée et sortie des amants postulants, cachette dans le placard, travesti, quiproquos, dont on peut imagine ce qu’en tire la veine et verve bouffe d’Offenbach.

     Une ouverture plus fournie, avec en coda le thème de « Dodo, l’enfant do… » qui reviendra dans l’ensemble final, des airs plus consistants pour la belle Dorothée d’Anne-Claire Baconnais, dont une agréable valse à cocottes. Denis Mignien, vieille garde hagarde de la première partie, n’est ici que le bourgeois propriétaire et père. On retrouve avec bonheur Guilhem Chalbos, qui sait tout faire sur scène et en chant, en fumiste enflammé, amoureux transi et brûlant, plus séduisant de sa personne que séducteur aguerri face à sa belle, toujours convaincant dans son jeu très divers. Et l’on retrouve enfin, après son apparition fugace en première partie, le baryton Mikhaël Piccone, par ailleurs directeur de la Troupe lyrique méditerranéenne, remarquable metteur en scène, dont une production, Orphée aux Enfers dans laquelle Chalbos était un Pluton irrésistible, était digne d’un grand théâtre. Il a le rôle des plus drôles de l’officier des sapeurs, bien sapé dans son uniforme pantalon garance, flambant, fringant et frimeur, débitant magistralement avec une volupté verbale vertigineuse, avec une assurance et arrogance académiques, des tirades amoureuses à la syntaxe, au lexique et périphrases à rendre vertes de jalousie les précieuses de Molière et Monsieur Jourdain : « le liquide puéril » pour le lait de l’enfant, bordées et bardées d’épithètes centripètes, d’un cocotant vocabulaire cocasse et coruscant (intrinsèque, circonspect, subreptice, hypothèse, etc), où tout pèse et pose plaisamment, pompeux, pompier, mais jamais pompant.
    Dans un tempo étourdissant sans solution de continuité, des gestes symétriques comiques réglés comme des danses, ce trio chante et joue à merveille, s’amuse visiblement malgré la terrible chaleur et les lourds costumes et communique généreusement au public une saine et heureuse gaîté.
Une réussite devenue un label de Pourrières, qui mériterait de tourner comme ses vins qui font tourner les têtes.

L’Opéra/au Village : Présidente, Suzy Charrue-Delenne
Deux Vieilles gardes de Léo Delibes,
La Bonne  d’enfant, de Jacques Offenbach
Pourrières, Place du Château et château de Roquefeuille
23 et 25, 28 juillet, 21h30, repas à 20 h. tarif : 15 € pour le spectacle seul, 35 € avec le repas incluscontact@loperaauvillage.fr, 06 98 31 42 06

Direction musicale : Luc Coadou ;
Isabelle Terjan, piano ; Virginie Bertazzan, violoncelle ; Angélique Garcia, accordéon ; Aurélia Céroni, clarinette.
Directeur artistique, metteur en scène, scénographe, Bernard Grimonet .
Costumes : Mireille Caillol et son équipe.
Décors : Gérard, Alain, Dominique, Yves, etc. 
Régie : Sylvie Maestro et MDE Sound Live.
Avec :
Anne-Claire Baconnais, soprano ; Denis Mignien, ténor ; Guilhem Chalbos, Mikhaël Piccone, baryton.

Photos fournies par le Festival :

1. Repas sur fond de Sainte-Victoire ; 
2. Duo duel des deux vieilles gardes (D. Mignien, G. Chalbos);
3. Frimeur, fringant : le sapeur et la bonne (M. Piccone et A.- C. Baconnais);
4. La belle et ses deux prétendants ( Chalbos, Baconnais, Piccone);
5. Les saluts : Mignien, Coadou, Chalbos, Piccone, Baconnais, Grimonet.

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