Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

lundi, novembre 22, 2021

 

ORDRE MORAL

RÉFLEXION AUTOUR DE

Tartuffe

De Molière

Théâtre de la Criée

10 novembre 2021

 

UNE PIÈCE D’HIER POUR AUJOURD’HUI

Autant la pièce tombait mal en à son époque qu’elle tombe bien aujourd’hui.

 

HIER: entre le marteau et l’enclume jésuitico-janséniste

Sous le titre Le Tartuffe ou l'Hypocrite, elle est donnée devant la cour à Versailles en 1664, interdite aussitôt de représentation publique par le roi, malgré lui, sur les instances de l’Archevêque Hardouin de Péréfixe qui bataille contre les jansénistes. Remaniée, tempérée trois ans plus tard, devenue L'Imposteur, elle est cependant interdite dès la première représentation, n’en gagnant pas pour autant les bonnes grâces de l’inflexible prélat et son bras séculier en pleine guerre, guère gracieuse, justement, sur la grâce dont les conceptions affrontées déchirent jésuites et jansénistes.

Grâce, grâces

Ou de l’art de faire nouvelle une question originelle guère originale : si Dieu est omniscient et connaît d’avance quels seront les damnés et les élus, l’homme, frappé du péché originel, a-t-il la liberté de faire son salut ? Au Ve siècle, le moine britannique Pélage s’oppose à Augustin, évêque d’Hippone (Annaba), sur le salut de l’homme. Pour le premier, Dieu ne peut vouloir le malheur de sa créature et le péché originel n’a pas aliéné sa liberté d’œuvrer par lui-même à son salut ; pour le second, toute part de liberté concédée à l’homme serait une part qu’on enlève à Dieu : l’homme ne peut qu’espérer d’en recevoir la grâce. La querelle théologique entre Pélage et Augustin, est tranchée en faveur de ce dernier par le Concile de Carthage, à quelques voix près, en 418 : Pélage est déclaré hérésiarque, sa thèse optimiste, hérétique, et le pessimiste Augustin proclamé Père de l’Église et canonisé plus tard.

Après le moyen terme du Moyen-Âge proposé par saint Thomas, l’Église catholique adopte une position moyenne sur la grâce qui peut être gagnée (achetée diront les détracteurs) par les « bonnes œuvres » de l’homme, dont l’achat d’indulgences, qui se multiplient et se renchérissent avec l’enchérissement des travaux fastueux de Saint-Pierre de Rome au début du XVIe siècle, causant le scandale des peuples du nord qui paient beaucoup pour un bénéfique luxe du sud dont ils sont très loin. D’où le schisme de protestation, « protestant », du moine augustin Luther. Durcissant les thèses d’Augustin, il estime que la liberté de l’homme n’existe pas et que ses œuvres, bonnes ou mauvaises, ne conditionnent pas la grâce de Dieu : « pecca fortiter », ‘pèche fortement’, conseille-t-il mais « crois plus fortement encore », sans nécessité de manifestations de dévotion externe et encore moins de confesseur ou directeur de conscience : l’homme en tête à tête avec Dieu sans médiation.

Pour contrer ces thèses radicales et fatalistes, la Compagnie de Jésus, fondée par Ignace de Loyale en 1534, les jésuites, développe une optimiste théologie du libre arbitre de l’homme : la grâce nécessaire que Dieu, plus miséricordieux que punisseur, ne refuse à aucune de ses créatures, est suffisante à l’homme pour assurer son salut s’il y applique sa libre volonté : mais à liberté correspond responsabilité. À la fin du siècle, le jésuite Juan de Molina, érige une théologie qui établit la concorde entre la liberté de l'homme et la prescience et grâce divines, le molinisme, qui sera taxé de pélagianisme par les protestants, les augustiniens, dont les futurs jansénistes.

 

Jansénisme

Car du jansénisme, affaire espagnole, la France vient de faire une polémique bien franco-française au milieu du XVIIe siècle, mêlée de politique, de littérature, de mode et de mondanité. Évêque d’Ypres, dans les Flandres espagnoles, Cornelius Jansen, latinisé en Jansenius, austère augustinien, professeur de théologie à Louvain, s’y heurte à l’efficace enseignement concurrent des jésuites qu’il part deux fois dénoncer à Madrid où, à l’inverse, ses controverses agressives, ses positions radicales frôlant celles du protestantisme des proches Provinces-Unies qui luttent pour se détacher de la catholique Espagne, y sont mal vues politiquement et religieusement. Pour recouvrer la faveur de la cour, il écrit en latin Mars gallicus (1630), ironie de l’Histoire, un violent pamphlet contre cette France qui va faire sa gloire après sa mort en 1638.

En effet, son gros traité posthume de théologie augustinienne, l’Augustinus, autre ironie de l’affaire, est imprimé précipitamment par d’officieux jésuites qui ne se rendent pas compte qu’il s’agit d’un traité de guerre contre eux. Pour l’optimiste humanisme des jésuites, la simple grâce nécessaire et le libre arbitre, dons d’un Dieu égalitariste à tout homme, suffisent à ce dernier, avec l’éducation et la volonté, à dépasser tout déterminisme. Cette position, qui est celle du triomphaliste Concile de Trente de la Contre-Réforme catholique, est battue en brèche par la sombre conception du monde et de l’homme déchu d’un jansénisme qui, tout en protestant de son appartenance à l’Église catholique, semble la miner de l’intérieur en assumant des thèses protestantes. Il oppose les vaines satisfactions humaines à la délectation céleste que seule la grâce efficace et irrésistible de Dieu, peut octroyer à l’homme englué à jamais dans le péché originel, grâce gratuite, qui ne se peut gagner ni acheter par nulle bonne action ni bonnes œuvres, que ce Dieu, sévère père punisseur, n’accorde qu’à quelques élus choisis de toute éternité : Christ janséniste aux bras étroitement serrés contre Christ jésuitique largement ouverts sur la croix. Jansen semblait embrasser la théorie de la prédestination de Calvin.

 

Port-Royal

En France, l’abbé de Saint-Cyran, l’ami intime d’études de Jansen à Louvain, qui passe chez lui deux ans à Bayonne, qu’il accompagne en Espagne, se fait le héraut des thèses augustiniennes ; il ironise sur l’illusion de liberté : on ne sort d’un péché que pour tomber dans un plus grand, croire qu’on peut se tirer d’un péché, c’est tomber dans le pire, le péché d’orgueil. Il fait frémir en évoquant « les basses-fosses » de l’âme humaine, un noir inavoué déjà psychanalytique. Il devient le maître à penser de Port-Royal, un paradoxal monastère austère et très mondain, refuge de grands frondeurs vaincus, tels La Rochefoucauld et sa maîtresse la duchesse de Longueville et son frère Conti et de robins sympathisants de la Fronde parlementaire, mais où règne surtout la famille Arnaud de juristes, redoutables procéduriers, cultivant un nouvel esprit bourgeois individualiste, dénonçant les vaines grandeurs, méfiant ou hostile envers le pouvoir. Port-Royal devient un foyer de résistance à l’absolutisme, ennemi juré des jésuites accusés de laxisme moral.

En 1653, l’Espagne obtient du pape la bulle Cum occasione qui condamne cinq propositions considérées hérétiques de l’Augustinus qui semble régler la question. Pas pour les jansénistes français qui contestent cela, y voyant un complot des jésuites. Antoine Arnaud, menant âprement la bataille contre eux, est exclu de la Sorbonne et déchu de son titre de docteur. Pascal, avec ses brillantes lettres Provinciales (1656, 1567) dénonçant satiriquement, non sans mauvaise foi ce qu’il estime l’indulgence morale du casuisme des jésuites, donne un éclat littéraire et mondain à cette polémique, que Saint-Beuve considérait comme la querelle de la famille Arnaud contre les jésuites. Mais Pascal, loin d’un augustinisme extrême, bien dans l’esprit théâtral baroque de son temps, ne récuse pas ces « bonnes œuvres » des jésuites comme l’assiduité au culte, il mise au contraire sur les « formalités », les formes externes de la piété, le rituel qui, de l’extérieur, gagnerait l’intérieur de l’homme par le rôle joué.  C’est la fin, résumée, du Pari proposé aux incrédules libertins : « Prenez de l’eau bénite et abêtissez-vous. » 

 

Tartuffe dans la tempête janséniste

En mai 1664, Molière en donne donc sa première version à Versailles pour le jeune Louis XIV qui supporte mal les critiques des rigoristes donneurs de leçons morale, les tartuffes qui critiquent sa vie privée : Tartuffe ou l'Hypocrite. Mais en juin le confesseur du roi Hardouin de Péréfixe, pour régler la dissidence religieuse janséniste, obtient du pouvoir, désireux de mater ce foyer d’insoumission, un décret s’appliquant à tout le clergé, qui a pour objet particulier de contraindre les religieuses de Port-Royal récalcitrantes à signer un Formulaire condamnant les discutées cinq propositions jansénistes d’un Augustinus —qu’elles n’ont pas lu. Mais, « Pures comme des anges mais orgueilleuses comme des démons », dit-il d’elles après les avoir personnellement visitées deux fois pour les convaincre, arguant d’un subtil distinguo juridique soufflé par l’avocat Arnaud entre « le fait et le droit », elles refusent. Tartuffe, malgré les faveurs du roi, est interdit de représentation publique. En 1667, à la faveur de la petite Paix de l'Église concédée par le pape, qui ne dure pas, sous le nouveau titre, L'Imposteur, dès la première représentation, le rideau tombe, devenue dernière avec l’interdiction. Évidemment, en pleine guerre entre jansénistes et jésuites s’accusant publiquement d’hypocrisie et d’imposture, un héros qui incarne les deux, flottant entre le religieux et le profane, risquait de faire naufrager la pièce. Il faudra attendre la Paix clémentine, du nouveau pape en 1669 pour qu’enfin, la pièce autorisée, devienne un énorme succès, chacun applaudissant, selon son bord, une satire des jansénistes ou des jésuites.

La chape de plomb d’une morale qui semble peser de l’extérieur sur la troupe juvénile interne, opinions des voisins, infiltrée avec Madame Pernelle et Orgon, statufiée par un Tartuffe Commandeur et ses tables de la loi semble relever de la rigueur janséniste digne d’un Saint-Cyran, que dénonce Dorine :

S'il le faut écouter, et croire à ses maximes,

On ne peut faire rien, qu'on ne fasse des crimes. (v. 50) 

Mais à l’heure de vérité où parle le désir, loin de s’arracher l’œil qui convoite la femme de l’autre, Tartuffe tout en éludant par une périphrase l’interdit innommé de l’adultère du Septième commandement

« Le Ciel défend, de vrai, certains contentements »,

semble apporter au dilemme une solution :

« Mais on trouve avec lui des accommodements. » ( v. 1488)

Casuisme : Ordre du Fils contre le Père

Des accommodements dont on ne manqua pas d’attribuer l’explicitation qui suit au casuisme jésuitique, évidemment caricaturé déjà par Pascal.  Le casuisme, dont l’objet est de résoudre les cas de conscience, n’est pas inventé par les jésuites. En une époque où l’épée de Damoclès d’un Dieu punisseur pesait sur le pécheur que la moindre infraction aux Dix Commandements, péchés mortels, conduisait en enfer, à la morale rigoriste abstraite difficile à vivre au quotidien concret, le casuisme apportait un allègement.  L’étude du cas par le confesseur, en possession d’un manuel de casuistique, permettait d’en examiner ce qu’on appellerait les circonstances atténuantes, la loi générale absolue, divine, ramenée au cas particulier, mesurée à la fragilité humaine. Face à l’ordre d’un Dieu intraitable Père vengeur de Luther, qui va lentement se dissoudre dans l’espace où certains le perdront, devenir invisible ou absent, le christocentrisme des jésuites place au centre l’ordre du Fils, un Dieu d’amour qui n’a pas oublié qu’il fut homme.[1]

Humain, trop humain que Tartuffe qui, au-delà du vulgaire profiteur, se dévoile et proclame maître ès « accommodement », détenteur des « secrets » d’une « science » de la conscience, et ouvertement, subtil casuiste prestidigitateur de la fameuse et contestée « direction d’intention », dont l’innocence du but, la fin, justifierait, absoudrait les moyens, qui le sont moins, de l’atteindre :

Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,

Madame [et] je sais l'art de lever les scrupules.

Selon divers besoins, il est une science,

D'étendre les liens de notre conscience,

Et de rectifier le mal de l'action

Avec la pureté de notre intention

De ces secrets, Madame, on saura vous instruire.

Mais l’enfer, on le sait, est pavé de bonnes intentions si les mauvaises mènent au ciel, septième, comme le péché de luxure.

AUJOURD’HUI : urgence de Tartuffe

La pièce tombait mal pour Molière, dénoncée pour des raisons immorales de censures politiques et religieuses ; elle tombe bien aujourd’hui presque pour les mêmes raisons : un obscurantiste retour au ou du politico-religieux et ses censures prétendument morales : l’ordre moral, dangereusement moralisateur.

Sans évoquer ni nommer tel personnage fameux filant filandreusement et fricativement de son nom la métaphore feuilletonnesque de l’honnêteté politique (« Qui imagine le Général De Gaulle mis en examen ? ») pour frauduleusement rouler dans la farine nos suffrages, finissant déconfit, la truffe tartuffiée à trop fricoter le fric, le monde d’aujourd’hui devient immonde de dangereuse, sinon morale, moraline. Sans invoquer ni nommer une religion, disons, une Église qui a perverti la beauté et bonté christiques, le tendre « laissez venir à moi les petits enfants » (Luc : 18-16), qu’on a trop laissé aller vers le laisser aller d’une institution complice d’abuseurs, il y a un fanatisme religieux aussi ignorant des textes que les religieuses de Port-Royal, on assiste aux excès du wokisme, déniant ou refaisant l’histoire à coups de statues renversées, aux ciseaux castrateurs d’une cancel culture supprimant auteurs machistes et nudités féminines qu’on ne saurait voir  pour complaire à un féminisme outrancier oubliant les vraies femmes,  il y a, sans masque, les contagieux et virulents antivax et autres vexés du système de tout poil et mauvais poil surtout, nourris aux fausses nouvelles et vrai poison du nid de vénéneuses vipères d’internet anonymes, se mordant la queue d’infos tournant en rond, on sent sourdre, sourds et aveugles aux Lumières, les complotistes de l’ombre comme, au temps de Molière, la secrète mais agissante Compagnie du Saint Sacrement, la Cabale des dévots contre les libertins, déjà une Manif pour tous, bref, tout un politiquement correct très périlleux qui fait que nos libertés, chèrement gagnées, sont gagnées et rognées par tous ces francs ou insidieux censeurs : on reprochait à la janséniste famille Arnaud le sentiment « d’avoir toujours raison » et le droit pour soi, jamais traversée par le doute ; nous avons aujourd’hui les pires des Tartuffes : ignorant qu’ils le sont, le bras armé d’une criminelle bonne foi.

Famille en crise et sans amour : statut du mariage

« Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux », disait, en connaisseur La Rochefoucauld. On ne sait si le précédent mariage d’Orgon, dont le portrait de la précédente épouse orne la demeure, le fut, mais, à l’évidence, le présent, du moins pour Elmire, seconde épouse —et de second rang avec la préséance et préférence accordée à Tartuffe par son mari— n’est ni bon ni délicieux dans cette famille, plus décomposée que recomposée. Et celui qu’il concocte par sa fille s’annonce désastreux. Constat social, historique : la famille, telle que se l’imaginent et voudraient recréer aujourd’hui les tenants conservateurs d’un ordre ancestral dont ils rêvent, n’est qu’une conception du XIXe siècle formulée par le Code Civil de Bonaparte : mais décret abstrait ne dit pas application concrète et cela se met en place très lentement et tardivement.

La famille, au XVIIe siècle n’est guère loin de celles de notre temps : la mortalité des femmes en couche ou des suites fait que les hommes ont en général plusieurs épouses, des enfants de divers lits : le cliché de la belle-mère odieuse, la marâtre acariâtre des Cendrillons et autres, n’est pas seulement issue des contes de fées finissant bien. Plusieurs générations coexistent, non sans tensions et conflits, sous un même toit où règne rarement l’harmonie. Dans les grandes familles, il n’y a pas grand place pour l’amour ; dans les modestes, faute de place. Toute sainte canonisée qu’elle sera au siècle suivant, on sait la froideur de la fondatrice des Visitandines Jeanne-Françoise de Chantal, grand-mère paternelle, envers sa petite-fille orpheline, la future Madame de Sévigné dont, à l’inverse, l’amour pour sa fille, future Madame de Grignan, sera suspect et sermonné, de son propre aveu, par son confesseur. Pondeuse de bâtards royaux, la Montespan en laisse l’éducation et toute l’affection aux soins de la Veuve Scarron, future Maintenon. L’amour d’Anne d’Autriche pour ses deux fils, Louis XIV et Philippe est exceptionnel et celui de Marie-Antoinette pour le sien, en pleine nouvelle sensibilité rousseauiste envers les enfants, se retournera contre elle lors de son procès. Talleyrand contera lui-même l’atroce indifférence de sa dévote et très noble mère qui ne le verra qu’à ses quatre ans, et encore, par force.

La famille fonctionne comme un état qui fonctionne comme une famille, respectivement le roi et le père au centre et Dieu le Père au-dessus de cette hiérarchie patriarcale. Mais si le roi l’est par droit divin, le père ne l’est pas et usurpe même un droit canon que l’Église, sans le lui refuser, lui dénie : celui de marier les enfants. En effet, le Concile de Latran IV de 1215, qui fait du mariage un dogme et le rend indissoluble pour protéger la femme, fixant l’âge nubile de la fille à 12 ans et du garçon, à 14, le définit comme l’union de deux libres volontés, qui se passe même de prêtre, puisque c’est devant Dieu qu’il se fait et non obligatoirement « ante ecclesiam », ‘devant l’Église’, et sans besoin de l’autorisation des parents : c’est « le mariage de l’ombre », le mariage secret,  qui permet les multiples  des « épouseurs à toutes mains » comme Don Juan. L’Église ne condamnera jamais ce libre mariage fondamental, même en lui donnant le garde-feu de la publication des bans et des témoins lors du Concile de Trente de la Contre-Réforme.

Pour contrer cette liberté du mariage, qui contrarie les alliances matrimoniales, politiques et financières des familles, le pouvoir laïque, dans l’irrespect du droit canonique recule de plus en plus l’âge de la majorité civile des enfants qui leur permet de disposer librement de leur vie, le repoussant à 24 ans pour les filles et 28 pour les garçons, sous peine d’être déshérités s’ils ne se soumettent pas au choix matrimonial des parents : quand on connaît l’échelle des âges à l’époque, on voit la longue et exaspérante dépendance imposée par d’abusifs parents à leur progéniture. Qui use des enlèvements consentis entre conjoints pour contrecarrer les desseins matrimoniaux des parents et leur imposer leur libre choix, mais à leurs risques et périls financiers : l’intouchable Condé s’en fera une spécialité pour aider ses amis en mal avec leurs familles.

Donc, tout comme le thème de la marâtre, celui du conflit domestique entre parents et enfants à propos du mariage n’est pas qu’un poncif littéraire et théâtral du temps. Il nourrit ce que j’ai appelé dans un livre la gérontophobie, la haine des vieux, détenteurs tyranniques du pouvoir et de l’argent. En France, la contemporaine Affaire des Poisons, où « la poudre de succession » y est un doux euphémisme pour l’arsenic permettant d’accélérer le pas, le trépas, d’un riche parent abusivement attardé à jouir de cette terre au détriment de l’héritier impatient, en est un symptôme[2].



THÉORÈME

TARTUFFE

selon Macha Makéïeff

Le poisson pourrit par la tête : ces taches d’humidité imprégnant du ciel du plafond les panneaux de cette maison bourgeoise sont-ils le signe avant-coureur de la déliquescence par le haut de cette famille, dont le chef, littéralement la tête, le père, est déjà atteint de cette sénescence, tout comme sa mère ?

Un salon années 50, en deux plans, l’un, derrière un rideau transparent, telle une scène de théâtre surélevée avec des sièges en attente de spectateurs ou d’acteurs surgis des ténèbres ou abysses des coulisses comme Tartuffe plus tard. Pour l’heure, sous le beau et doux portrait de la mère défunte, sûrement indulgente, une vaine jeunesse fluette et fluo vaguement, vert, jaune, rose, rouge ou brun, tenues aussi légères que leurs frêles personnes, s’y dandine ou trémousse au son de musiques de danse, fauteuils fauteurs de paresse et, au plat premier plan un vaste canapé jaune émollient, comme le tourne-disque. Grand-mère en bronze comme ses récriminations hystérisées par le chant aigu qui termine ses phrases piquantes. Le père aura aussi un manteau jaune, on ne sait si, déjà la couleur du cocu qu’il semble chercher plus tard à être en livrant, peut-être avec jouissance, sa femme à Tartuffe, mais d’abord marron, et marron il l’est, en se jetant amoureusement, à genoux, tête entre les cuisses complaisantes de Tartuffe.

Le conflit de génération dont je parle est sensible dans le texte et même sans en faire un paradigme, la metteuse en scène le souligne comme une évidence dans la cruauté du miroir tendu à la belle-mère et grand-mère radoteuse. L’alcool coule à flot dans cette flottante famille, comme la musique, parfois invasive, même si l’on se plaît, dans les spectacles de Makéïeff, à ces citations musicales qui font sens, même si l’excès, ici, en semble parfois brouiller la signification. Mais on a goût aux gammes menaçantes du Commandeur de Don Giovanni, au duettino de la main à main de Zerlina, bien venues dans le contexte de séduction, ou  de secret document ou d’espionnage, l’angoissante ambiance nocturne de Ligeti qui accompagne ces portes inquiétantes qui s’ouvrent ou ferment sur des personnages devenus ombres. Ou ombre non encore incarnée, comme Tartuffe, absent longtemps de la scène, mais présent dans le discours des autres, obsédant dans l’esprit d’Orgon interrogeant sur l’absent. Puis, derrière un rideau d’abord, obscur, de noir vêtu, couvert plutôt, sorte de soutane et ample jupe puis doublé, redoublé suivi par son ombre et redoublé par celles qui le démultiplient, armée littéralement de l’ombre on ne sait d’où venue, de plus ombrée par les lumières maintenant tamisées, sans grand contraste aiguisé de clair et obscur, plutôt une  indéfinie opposition de clair-obscur, au vrai sens du mot, un mélange des deux, impressions visuelles de l’ambiguïté.

Ange des ténèbres s’infiltrant insidieusement dans un monde lumineux de sons et couleurs posé auparavant : des personnages verre en main, vautrés dans des fauteuils, le père de famille comme s’il en dégoulinait, Orgon, battant la mesure avec une baguette de chef d’orchestre qui n’orchestre rien du tout, jeunes gens graciles, fragiles, futiles, armés, non de mâles épées, mais armés, revenus d’une partie de golf, de clubs, lieux probables de leurs alcooliques exploits de clubbards.

 Finalement, Tartuffe, démultiplié par ses sbires de noir vêtus, malgré sa soutane jouant les jupes flottantes, son teint blafard et ses cheveux longs, est le seul homme vraiment debout, toujours érigé, même érotiquement et, s’il se jette sur le canapé, c’est sur la femme en prédateur d’une proie qu’on lui abandonne lâchement, solide gaillard dont on sait le goût de la bonne chère et l’appétit de la chair. Bref, Tartuffe, incarne réellement l’homme, dont se repaît en bouche, dans l’ineffable extase et jouissance exclamative (« ah »), Orgon  dont l’impossibilité à le définir tourne, plus qu’à la redondance, à la quantification, la multiplication de l’homme par l’homme dont il se délecte :

 

« C'est un homme... qui... ha... un homme... un homme enfin. » (v. 273) 

Le mari, assoiffé de Tartuffe

Dans cette déliquescente demeure délétère, il est réellement le seul mâle, dominant par sa puissance et sa virilité, avec en face, dignes comparses ou adversaires, deux fortes femmes, Dorine (sensuelle et magistrale Irina Solano), déjà la Servante maîtresse de Pergolèse et son alter ego, Elmire (séduisante Hélène Bressiant), pour laquelle elle semble parler, la maîtresse de maison, prête à consentir à la légitimité du désir du seul homme qui la désire vraiment, existante malgré le poids de l’ancienne, morte, dont le portrait domine  le salon. Sinon, la sermonneuse, Madame Pernelle (chantante Jeanne-Marie Lévy), autoritaire hystérique poussant la note, une Marianne, bécasse hébétée, atone victime consentante qui justifie d’avance la tyrannie paternelle, le pouvoir masculin, et cette flippante Flipotte (ductile transformiste Pascal Ternisien) en terne tablier de bonne exploitée, reparaissant, imper, talons hauts, fichu et lunettes noires, d’admiration on en sifflerait, transfigurée en flamboyante figure filmique d’Almodóvar, une rosse Rossy de Palma à qui on ne la contera pas.

Après le mari (à quatre pattes derrière), la femme

         Il me semble alors que Tartuffe, dans cette équation, est bien, en quelque sorte l’ange ambigu du Théorème de Pasolini invoqué par le surtitre : non qu’il soit révélateur de tous les personnages, le mari n’est même pas assez lucide sur soi pour se révéler son homosexualité qui le porte vers lui si la femme délaissée découvre, ou redécouvre, le désir à son contact, prête à la satisfaire, sinon pour l’heure avec lui, avec un autre, on espère. Et cette force animale et magnétique de Tartuffe, manipulateur, littéralement, jouant des mains, prestesse de prestidigitateur hypnotiseur, séducteur au vrai sens du verbe séduire latin : amener à soi l’autre en lui laissant l’illusion qu’il y vient librement (séduisant Xavier Gallais) révèle la veulerie de ces muguets, de ces petits-maîtres incapables, à eux tous, de le maîtriser.

         Hypocrite Tartuffe

C’était la première étiquette de Tartuffe épinglée par Molière lui-même, empreinte du sujet emprunté à la nouvelle de Scarron, Les Hypocrites, traduite de l'espagnol, publiée en 1655, soit neuf ans auparavant. Tartuffe est un hypocrite, on dira heureusement, c’est ce qui le rachète à mes yeux : il n’adhère pas intérieurement aux principes qu’il prône en apparence. Sinon, avec son charisme physique et intellectuel, il imposerait un ordre plus moralisateur que moral, étouffant, mortifère. Faisant des dupes sans en être un, s’inclinant à l’ordre du monde hypocritement moralisateur, comme conseille Pascal, « avec une idée de derrière la tête », sans doute momentanément (« par provision », dirait Descartes), il ne fait que mettre astucieusement des principes sociaux viciés au service de ses vices et intérêts concrets : la femme et les biens.

Sa mauvaise foi sauve donc paradoxalement Tartuffe pour moi autant que leur bonne foi rend redoutables les Pernelle et Orgon : il ne croit pas à ce qu’il proclame, ses actes démentent ses paroles, tandis qu’ils sont les fanatiques prosélytes qui, sans examiner textes ni faits agissent, de tout le pouvoir qu’ils ont, exécuteurs mécaniques de consignes et doctrines mortelles.

Sans nier l’agrément que j’ai encore eu à ce spectacle de Macha Makéïeff, je regrette un peu que toute cette musique d’une jeunesse qui danse trop, sans doute sur un volcan, passant près du gouffre, à trop souligner la comédie n’en estompe le drame.

Distribution :
Xavier Gallais — Tartuffe
Arthur Igual en alternance avec Vincent Winterhalter — Orgon, mari d’Elmire
Jeanne-Marie Lévy —Madame Pernelle, mère d’Orgon
Hélène Bressiant — Elmire, femme d’Orgon
Jin Xuan Mao — Cléante, frère d’Elmire
Loïc Mobihan — Damis, fils d’Orgon
Nacima Bekhtaoui — Mariane, fille d’Orgon
Jean-Baptiste Le Vaillant — Valère, amant de Mariane
Irina Solano — Dorine, amie de la famille
Luis Fernando Pérez en alternance avec Rubén Yessayan — Laurent, faux dévot
Pascal Ternisien — Monsieur Loyal, huissier, Flipote, la bonne
et la voix de Pascal Rénéric, l'Exempt

Mise en scène, décor, costumes,  Macha Makeïeff Lumière Jean Bellorini Son Sébastien Trouvé Musique Luis Fernando Pérez Danse Guillaume Siard Coiffure et maquillage Cécile Kretschmar Régie général André Neri Assistants mise en scène Gaëlle Hermant, Sylvain Levitte Assistant dramaturgie Simon Legré Assistante scénographie Clémence Bezat Assistante costume Laura Garnier Assistant lumière Olivier Tisseyre Assistant son Jérémie Tison Diction Valérie Bezançon Graphisme Clément Vial

 



[1] Voir mon livre, Figurations de l’infini. L'âge baroque européen, le Seuil, 2000, Grand Prix de la Prose et de l’essai, 3. « D’ un Dieu abandonneur »,  p. 35-44.

[2] Je renvoie à mon livre D’Un Temps d’incertitude, Sulliver, 2008 et à mes travaux ultérieurs sur le statut du mariage exposés dans des colloques et congrès.

samedi, octobre 23, 2021

ARMIDE DE ROSSINI

 

ARMIDA

 de  Gioacchino Rossini

Opéra de Marseille

 

Après le rare Guillaume Tell de Rossini de 1829, absent de notre scène lyrique depuis plus d‘un demi-siècle, l’Opéra de Marseille fait mieux en y présentant Armida, opera seria créé à Naples en 1817) dont ce sera la création, jamais jouée chez nous, pourtant ville sœur. Ce sera en version concertante, c’est-à-dire sans mise en scène, trop complexe déjà en soi eu égard au sujet, une magicienne donc, appelant des effets spéciaux pour sa magie, et dans les conditions sanitaires que nous savons.

Les dates : en octobre, le vendredi 29, 20h, le dimanche 31, 14h30 et, en novembre, les mercredis 3 et vendredi 5 à 20h.

Une occasion de découvrir encore un opera seria, le plus gros de la production de Rossini, occulté par le succès de ses opéras-bouffe.  Commandé au compositeur pour la réouverture du fameux Teatro San Carlo, flambant neuf si l’on ose dire après l’incendie qui l’avait réduit en cendres l’année précédente, cet opéra en devait en marquer la résurrection et inaugurer la nouvelle machinerie en pointe pour cette œuvre à grand spectacle.

À ce luxe technique, guère du goût de Rossini, s’ajoutait le faste vocal, qui était déjà le sien, mais avec la circonstance stimulante que l’héroïne centrale en était la maîtresse du puissant directeur du San Carlo, Barbaja, devenue celle de Rossini dans l’ombre, avant de s’enfuir ensuite avec lui, devenant sa femme. Circonstance certes stimulante pour le cœur et la voix, mais aggravante car la partition est si acrobatique par la vocalité, —et si l’on ajoute que c’est la seule femme de l’œuvre, la diva refuse toute autre chanteuse qu’elle sur scène, flanquée de pas moins de quatre ténors aux parties non moins compliquées— que l’œuvre décourage par sa difficulté et restera longtemps dans les tiroirs jusqu’à ce que la curiosité héroïque de Callas la remette en selle en 1952 mais sans guère susciter d’émules. Effectivement, le rôle de l’héroïne titre, était tenu par Isabel Colbran, une chanteuse de la brillante école espagnole, illustrée par la dynastie de Manuel García, compositeur, collaborateur et interprète de Rossini de la première heure, père de la Malibran, de Pauline Viardot, dont telle musique inspire le polo, l’interlude du 4e acte de la Carmen de Bizet.

Le livret de Giovanni Schmidt, est tiré de la Gerusalemme liberata de Torquato Tasso, Jérusalem délivrée du TASSE siècle (1580), une épopée mythique  sur les premières croisades pour libérer les lieux saints des musulmans, sur le modèle de l’Orlando furioso de l’Arioste du début du siècle dont la trame héroïque et les intrigues amoureuses entre les chevaliers chrétiens et les héroïnes guerrières ou magiciennes, sarrasines, avec toutes les merveilles de la magie se prêtant à des effets spéciaux prisés par le public, ont déjà inspiré les  artistes, la peinture et la scène baroque, notamment lyrique. De nombreux compositeurs se sont inspirés de l’épisode, d’Hændel (Rinaldo)à Vivaldi, jusqu’à Dvorak en 1904 mais Cocteau en fait une pièce en alexandrins en 1945. Celle de Lully (1686), sur un livret de Quinault, avec le monologue d’Armide devient le modèle de la déclamation lyrique à la française et Gluck en reprendra le livret en 1777. L'iconographie est immense : Renaud endormi contemplé par Armide entre haine et amour, les amants heureux, l'abandopn de Renaud et la tentative de suicide d'Armide…C'est la tragédie e la femme amoureuse abandonnée par un man ingrat, comme Didon, Médée, Alcina…

La belle sarrasine Armide, reine de Damas, que son oncle Hidraot a initiée à la magie, se prétendant spoliée par lui, accourt au camp des croisés francs, qui assiègent Jérusalem, pour demander à Gofreddo, Godefroiy de Bouillon, de l’aider à reconquérir son trône. En réalité, elle veut user de ses charmes pour faire tomber les croisés dans un piège, les diviser. Séduisant le paladin Rinaldo, Renaud, qu’elle aime, elle cause la jalousie de Gernando qui le défie en duel mais est tué.  Voici de la version dArmida du Festival de Pesaro, dirigée par Carlo Rizzi, 3 mars  2020, la fureur jalouse du rival malheureux :

 

1) https://www.youtube.com/watch?v=SinJltvGQdY de 36’ à 37

 

         Renaud, pour éviter la colère du chef des Francs Godefroy de Bouillon, s’enfuit avec Armide. Dans son palais enchanté, entre danses et fêtes voluptueuses, elle exalte l’amour, chanté par Carmen Romeu :

 

2)  https://www.youtube.com/watch?v=SinJltvGQdY de 1:37’:20’’ à 1: 39’

         Rinaldo, Renaud, comme le Ruggiero, Roger, de l’épisode avec l’autre magicienne Alcina de l’Orlando furioso, qui est le modèle de celui d’Armide, entre les bras de son amante, s’abandonne au douceurs de la paix et des plaisirs et c’est un épisode qui permettait les danses, les effets scéniques, le sommeil voluptueux, passage obligé de l’opéra baroque qui permet toute une imagerie dansée également. Chez Lully, c’est une de ses pages les plus célèbres, avec sa fameuse chaconne qui deviendra exemplaire. Mais le beau rêve du paladin ensorcelé prendra fin. Comme, dans l’Arioste, Ruggero est ramené à la raison, et au combat, par son mentor, ici, ce sont deux chevaliers amis, Ubaldo et Carlo qui viennent rechercher le paladin égaré dans les plaisirs, lui faisant honte de sa mollesse, le rappelant au sens de l’honneur guerrier. Ils vont l’arracher à l’amour et le rendre à la guerre. Cependant, eux-mêmes, arrivant aux bords enchantés de l’île d’Armide, ils semblent s’enfoncer, déposant les armes, dans l’ivresse de la volupté, semblent succomber, dans un duo de ténors poétique en écho, avec toute la délicatesse des flûtes rossiniennes :

 

3) https://www.youtube.com/watch?v=SinJltvGQdY de 1 :58’’ : 40’’ à 1 :60’’

 

Ainsi, la raison, si raison il y a dans le désir de guerre, triomphe du désir et de l’amour : Ubaldo et Carlo parviennent à convaincre Rinaldo de se ressaisir : il doit retrouver sa bravoure et le sens du devoir. Prenant conscience de sa déchéance, il prend la fuite avec eux au grand désespoir de la magicienne amoureuse : l’amour, qui l’empêcha de tuer Renaud endormi quand elle le pouvait, la rend impuissante, malgré le secours des puissances de l’enfer qui ne répondent plus guère à sa voix. Armida détruit son palais enchanté et, comme Médée, ultime fuite des magiciennes vaincues par l’amour, s’envole sur son char à la poursuite de son amant : retrouvailles ou vengeance. Nous la quittons sur ses imprécations impuissantes :

 

4) FIN ET FOND  https://www.youtube.com/watch?v=SinJltvGQdY : de 2 :34’

  

Opéra de Marseille :

Armida de Rossini : en octobre, le vendredi 29, 20h , le dimanche 31, 14h30 et, en novembre, les mercredis 3 et vendredi 5 à 20h.

 

 

VERSION CONCERTANTE

Direction musicale José Miguel PÉREZ-SIERRA

Assistant à la direction musicale Néstor BAYONA

Armida/ Nino MACHAIDZE

Rinaldo /Enea SCALA

Gernando / Ubaldo Chuan WANG

Goffredo / Carlo Matteo ROMA

Idraote et Astarotte : Gilen GOICOECHEA

Eusatzio/ Jérémy DUFFAU

Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille

 

RCF : émission  N°570  de Benito Pelegrín. Semaine 42


 

 

MUSIQUES DE RÊVES

 

Ich schlief, da träumte mir… par Anne Marie Dragosits au clavecin. Label Encelade

« Je dors et un rêve… ». « Dans mon sommeil, un rêve… » On n’en saura pas plus sur ce rêve qui vient troubler ou bercer le sommeil mais, ce qu’il m‘importe de faire savoir c’est que ce disque est un rêve en musique sous les doigts de Anne Marie Dragosits, qui le font délicatement éclore en douceur, comme des nimbes vaporeux du sommeil. Cette musicienne Autrichienne, a étudié le clavecin avec les meilleurs maîtres. Professeur de clavecin à Linz, elle vit à Vienne. Anne Marie Dragosits est, par ailleurs, Docteure en Arts et auteure d’une thèse sur Giovanni Girolamo Kapsperger et sa musique vocale. Nous aimons ces artistes qui, à la science musicale, joignent une culture littéraire et artistique, car il n‘y a pas de compartiments étanches entre les disciplines artistiques.  Très justement, elle donne le thème de son CD :

 

« Depuis toujours, l'humanité s’intéresse à l'interprétation des rêves et aux    approches tant médicales que philosophiques pour expliquer tous les phénomènes qui surviennent pendant notre sommeil. En même temps, comme un théâtre imaginaire, les images de rêve, qu'elles soient belles ou terribles, offrent un vaste terrain de jeu pour tous les arts. » 

 

L’époque baroque est, par excellence, celle qui porte et élève le rêve à la scène, en méditation poétique comme dans les célèbres vers de La Tempête de Shakespeare, que la claveciniste, qui signe aussi la belle et bonne préface place en épigraphe du livret,

 

     Nous sommes de l’étoffe

     dont sont faits les rêves, et notre petite vie

     est entourée de sommeil.

 

On regrette un peu l’absence de la grandiose interrogation philosophique que lui donne Calderón dans La vie est un songe, dont je donne ma propre traduction de la méditation de Sigismond :

 

     C’est quoi la vie ?

     C’est frénésie.

     C’est quoi la vie ?

     Une illusion,

     Ce n’est qu’une ombre, une fiction

     Qui dans le trouble nous plonge,

     Car toute la vie est songe

  Et les songes, sont mensonge.

 

Reprenant l’enjeu de la pièce espagnole, Pascal pose la question de la réalité : un mendiant rêve douze heures qu’il est roi et un roi douze heures qu’il est mendiant. Mais, dans ce beau CD, à l’exception de la Suonata quarta de Johann Kuhnau (1660-1722), Hiskia agonizzante e risanato , sur le roi biblique de Babel, malade et guéri, pas de cauchemar ici mais le bonheur de rêves heureux grâce aux musiques où Bach père , avec deux morceaux, et deux de ses fils, Carl Philipp Emanuel Bach (quatre pièces)et Wilhelm Friedemann Bach, 2 sont représentés par huit morceaux sur les quinze, qui comprennent aussi des compositions de Christoph Graupner (1683-1760), Johann Kaspar Fischer (1656-1746), Johann Balthasar Kehl (1725-1778) et Johann Kuhnau (1660-1722) déjà cité.

         Mais le rêve impliquant sommeil, écoutons An den Schlaf, ‘Au sommeil’, une si brève pièce de Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) 

 

1) PLAGE 2 :

 

Trop bref sommeil sans doute, alors, sommeillons un peu encore avec Johann Kaspar Fischer, justement Sommeille - extrait de la suite  Febrarius ;

 

2)  PLAGE 5 :

 

Anne Marie Dragosits, avec une charmante érudition, nous parlant de personnages mythologiques (sous les noms desquels notre oreille entend les poétiques origines grecques de notre langue) nous dit avoir voulu donner des homologues en musique aux  visiteurs nocturnes des rêves : d’abord Hypnos, (hypnotique) fils de la nuit et des ténèbres, dieu du sommeil ;  ses fils, les Oneiroi, (oniriques) dieux, donc, du rêve : Morphée, aux bras duquel on s’abandonne, j’en passe, Phantasos  qui nous donne sans doute la fantaisie des songes, Lethe (le léthargique oubli).  Mais aussi, Thanatos, la mort à laquelle le sommeil ressemble, qui , je le rappelle, fait couple opposé avec Éros, l’érotisme de la vie.

Décrivant sn clavecin historique, Anne Marie Dragosits dit : « L’opulence créative et la beauté correspondent heureusement avec les qualités tonales ». On pourrait en dire autant de la beauté de la présentation de ces disques du label Encelade qui reprend à même la pochette l’extraordinaire décoration de cet exceptionnel clavecin Zell de 1728 du Musée des Arts de Hambourg, restauré par Martin Skowroneck en 1973 : une luxueuse scène mythologique d’une molle et langoureuse femme nue endormie dans des drapés de rose chair sexualisée et un dais rouge de plaisir, veillée de petits amours ailés papillonnants et, à l’intérieur du CD (couvercle ouvert du clavecin),  comme le rêve, une dame endormie, habillée, parée, préparée peut-être pour un mariage symbolisé  par les guirlandes de fleurs que les infatigables petits dieux ailés, sont en train d’accrocher au-dessus de son lit, avec une échappée nébuleuse vers un lointain palais. Cela n’achève pas toute la décoration de l’instrument, avec une peinture à la laque de style chinois mêlé, à mon sens, de motifs pompéiens retrouvés à l’époque de l’instrument, des incrustations, dont je préfère donner les oniriques images. Magnifique préparation visuelle aux images et sonorités du rêve dont Anne Marie Dragosits est la fée délicate, au doigté arachnéen ouvrant le sommeil à ces sonorités argentines, ces dentelles de sons, de songes, qui bercent. Non, nous ne sommes pas dans le danger dénoncé par le peintre Goya : « Le sommeil de la raison engendre des monstres. » Sommeil bienfaisant bienheureux ici, comme ces variations de Carl Philipp Emanuel Bach sur « Ich schlief, da träumte mir » du titre, un poème souvent mis en musique :

 

3) PLAGE  13

 

La musicienne, en exergue de sa préface, citait Shakespeare à propos du sommeil dans la tempête. Le rêve étant aussi un défilé d’images théâtrales, comme elle le rappelait. Elle clôt son texte sur les tout derniers vers du Songe d’une nuit d’une nuit d’été qui, comme toute pièce baroque, finissait toujours sur les excuses des acteurs au public, ici, Puck le malin petit elfe, paroles dont je donne ma version :

 

     Si nous vous avons déplu, pauvres ombres que nous sommes,

    Songez donc seulement, (et tout est pardonné),

    Que vous n’avez fait qu’un somme,

    De toutes ces visions peuplé.

.

On prendra à rebours cette conclusion, on n’a rien à blâmer, rien à pardonner à cette merveilleuse artiste dans un programme qui n’est ni vain ni faible et qui nous fait rêver. Mais, puisqu’à tout beau rêve il y a hélas un réveil, voici le Réveille (proposé par Wilhelm Friedemann Bach (1710-1784) sur lequel, nous quittons ce théâtre des ombres, des songes auquel  

 

4) PLAGE 4 fin et fond

 

Ich schlief, da träumte mir… par Anne Marie Dragosits au clavecin. Label Encelade

 

RCF, émission N°569 de Benito Pelegrín

 

 

 


 

 

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