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Cublai, gran kan de’ Tartari,
Opéra héroico-comique en deux actes (1788)
d’Antonio Salieri
par Christophe Rousset et Les Talens Lyriques.
2 CD Label Aparté
On ne plaisante pas avec le pouvoir, même plaisant, alors quand il est déplaisant ! Même dans la Vienne plutôt libérale du despote éclairé Joseph II, Da Ponte doit supprimer, sur la scène, la fameuse tirade révolutionnaire de Figaro des Nozze di Figaro de 1786, musique de Mozart, livret suivant de près le Mariage de Figaro. En France, Beaumarchais subit trois ans d’attente et de bataille contre la censure pour voir monter finalement, en 1784, sa pièce écrite entre 1775 et 1778, interdite par Louis XVI au moment même où on allait la représenter, ce qui n’empêchera pas son triomphe, en ces années prérévolutionnaires.
Rentrant de Paris où il vient de triompher en 1787, avec Tarare, la pièce de Beaumarchais dont il tire un opéra, une tragédie en musique sur un tyran oriental imaginaire, Salieri achève à Vienne sa comédie lyrique, héroïque et comique, une satire politique, Cublai, gran kan de’ Tartari, ‘Cublai, le Grand Khan des Tartares’. Le livret est de Giovanni Battista Casti, rival souvent victorieux de Da Ponte dans la fonction de poète de la cour impériale de Vienne. Casti, est un esprit brillant et caustique des Lumières, à la pointe de la revendication libertaire des temps. Il a eu des missions diplomatiques officielles en Prusse et Russie et connaît les rouages et les roueries politiques, les intrigues des cours sous le masque fastueux des apparences, qu’il arrache dans ses livrets. Après un autre opéra politique qu’il fournit à Salieri, Catilina (1790-1792), sur le célèbre et sinistre personnages qui complotait pour renverser la République romaine, dont Cicéron dénonça la conjuration, Giovanni Battista Casti, sympathisant de la Révolution française, finira expulsé de Vienne en 1796 comme jacobin. Il mourra à Paris en 1803. Lord Byron et Stendhal témoignent, par leur appréciation, de la qualité de ses vers.
L’opéra est achevé en 1788. En 1789, la Révolution française éclate remuant l’Europe. Mais le réformateur empereur autrichien Joseph II, que certains considèrent comme révolutionnaire à l’instar de Gustave III de Suède qui sera assassiné en 1792, interdit l’opéra de Casti/Salieri, non pour des raisons internes mais de politique extérieure : en effet, en 1788, année de l’opéra, l’Autriche rend effective son alliance avec la Russie, assaillie par les Turcs toujours menaçants.
Or, même situé dans un mythique Catay, l’œuvre est une satire mordante du pouvoir absolu des monarchies, notamment à travers le rôle-titre du Grand Khan, évocation burlesque de Pierre le Grand de Russie. Né en 1672 à Moscou et mort en 1725 à Saint-Pétersbourg, la spectaculaire ville théâtre qu’il fit construire en un lieu impensable, des marécages de la Baltique, le tsar est une figure historique sacralisée. Grandiose visionnaire, Pierre voulait européaniser la Russie et s’y prit de façon autocratique et souvent violente. Mais Casti, dans son texte, le travestissant en Gran Khan chinois, en fait une cocasse satire. Ainsi, à la fin du premier acte, Cublai ordonne à tous les hommes de son royaume de se raser, allusion, sans doute au poil près, à l’impôt sur la barbe instauré par le tsar Pierre. Les peuples sont souvent chatouilleux quand on touche à leurs coutumes : je signale qu’en 1766, les Espagnols se soulevèrent à cause des mesures de modernisation vestimentaire imposées par le ministre Squillace du roi réformateur Charles III, qui voulait leur faire abandonner le grand chapeau à larges bord et la longue cape, qui pouvait effectivement cacher des armes, au profit de simple habit à la française, jaquette et tricorne. Pas de chance pour les despotes éclairés de ce siècle ! Moins, éclairés, aujourd'hui, on voit, hélas, de sombres présidents de vieilles démocraties, tourner en despotes guère démocratates…
Éclairé, Cublai ne l’est guère : grossier, fumeur, buveur, belliqueux, cruel. Mais amoureux de l’Italienne Memma, il est sensible à la beauté de la princesse Alzima, promise par lui-même à son fils. Interprété par Mirco Palazzi, avec une brève entrée solennelle, il chante de façon bourrue les charmes de sa future brue, rêvant même d’épouser la fiancée de son fils :
1) PLAGE 7
Mais son fils, le faible Lipi, chanté par une femme, ne veut pas se marier. Le conflit du Khan avec son héritier pouvait être aussi perçu comme un rappel de celui du tsar avec le tsarévitch, que Pierre le Grand, déçu, n’hésita pas à faire mourir sous la torture. Et le couple d’italiens ironiques, Memma, qui tourne la tête du Khan et son amant Bozzone, rappelle les deux proches favoris de Pierre le Grand. Alors, l’œuvre de Casti et Salieri, jugée trop politiquement sensible dans un contexte d’alliance entre l’Autriche et la Russie, fut censurée avant même sa création.
Pourtant, sans être un opéra-bouffe à la mode du temps, l’œuvre possède des passages vraiment comiques. Ainsi, Memma, profitant des armes de ses charmes sur le redoutable Khan, lui arrachant la loi contre les barbus, est la seule à oser le critiquer ouvertement, à l’affronter, à se battre même avec lui, le tournant en bourrique pour éviter qu’il ne tourne plus mal avant de renoncer, exaspérée, à changer en mieux ce babouin. Nous écoutons, par Ana Quintans, un extrait de son réquisitoire rageur contre le tyran qu’elle lui débite face à face après une dispute homérique :
2) PLAGE 18
De quoi désespérer Orcano, gardien rigide de l’étiquette, qui se lamente de n'être aimé de personne à cause de son métier :
3) PLAGE 9
Ces personnages comiques feraient de cette œuvre un opéra-bouffe s’il n’y avait la sagesse philosophique de Bozzone et, surtout, le couple noble de héros, la princesse Alzima et Timur, qui s’aiment en secret. Ce dernier, par la voix du ténor Anicio Zorzi Giustiniani, exprime son amour et sa douleur de la voir promise à un autre :
· 4) PLAGE 29
Mais c’est lui qui succédera avec sagesse au trône du détestable Cublaï en épousant celle qu’il aime. Chantée par Marie Lys, nous nous quittons sur l’air virtuose de l'héroïne, exprimant son indignation de cette peu courtoise cour :
5) PLAGE 31 : FIN
On oubliera donc la menteuse figure de Salieri donnée par le beau mais fallacieux film Amadeus de Milos Forman, qui en propage une légende noire inventée, au profit, de ce très grand compositeur qui ne fut pas un rival jaloux de Mozart mais un maître respecté, à l'écoute de cette œuvre atypique, aux airs très courts, qui préfigure les bouffonneries musicales de Rossini sinon d'Offenbach.
Émission N°807 de Benito Pelegrín du 26/05/2025
https://www.rcf.fr/culture/la-culture-en-provence
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