Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.
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lundi, mai 20, 2024

 

Qui êtes-vous Andrée Turcy ?

La grande dame de la chanson marseillaise des années 30

3 mai,

5, Rue du chantier, 13007 Marseille

    Avec son souriant talent, le ténor et réalisateur Jean-Christophe Born, touche à tout de la scène et du chant, touche à touche, par ses spectacles, devient un historien au présent du patrimoine musical marseillais. Ainsi, on se souvient de Marseille mes amours (2013) la chanson marseillaise sur le pont du Don du vent, voilier doucement bercé par les vagues spectacle qui a tourné dix ans, My Fair Lady of Marseille (2016) sur le même bateau où aurait été écrite partie de la partition de Loeve sur la pièce Pygmalion (1912) de George Bernard Shaw, puis l’inoubliable Gaby Deslys, Belle endormie de la mémoire marseillaise que, Prince très charmant, Jean-Christophe a éveillée, réveillée et révélée souvent (2017-2024) ici et dans d’innombrables autres lieux. On retrouvera les témoignages de ces spectacles dans mes critiques, dans les liens ci-dessous :

http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.com/2015/09/operettes-marseillaises.html

http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.com/search?q=My+Fair+lady

http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.com/2018/05/des-fleurs-pour-gaby-deslys.html

Significativement, ce dernier volet, cette dernière livraison dirait-on pour une revue —et ce sont des « revues », musicales, qu’il nous propose— était dédié à l’ami regretté Pierre Échinard, remarquable connaisseur de ce domaine musical populaire qu’il chérissait. Comme son hommage marseillais, national et international à Gaby Deslys, étoile marseillaise, début du XXe siècle, des grandes revues parisiennes à grand renfort d’affriolants costumes froufroutants à fanfreluches et falbalas sous d’affolants chapeaux empanachés de plumes défiant plus la pesanteur que les airs, revenue star jazzy du Royaume uni et des États-Unis, qu’il promène même en Chine, il nous fait découvrir aujourd’hui Andrée Turcy injustement oubliée, évoquant sa carrière sous couvert d’une interview par un journaliste qu’il joue, la ressuscitant par la jolie voix, la gouaille et le charme à la riche palette expressive et toujours juste de Guillemette Lefèvre, accompagnée en complice comparse de l’ombre sonore, non sans humour, par Danielle Sainte-Croix.

Andrée Turcy (1891-1974), naît à Toulon et, comme son contemporain Raimu (1883-1946), et plus tard Fernand Sardou (1910-1976), subit l’attrait de la capitale sans même trop se douter qu’elle en deviendrait une coquette coqueluche de cafés-concerts en music-halls. Admirée de la brumeuse Fréhel d’origine bretonne, née la même année qu’elle (1891-1951), grande prêtresse de la chanson réaliste, la méridionale et solaire Andrée Turcy, tout en interprétant de ces sombres complaintes au goût d’alors, chantant la misère et la fatalité, sociale ou amoureuse (comme le fatum, le fado portugais qui émerge vers la même époque), ajoute à sa veine et verve, des chansons fantaisistes de bonne humeur.

Dans ce répertoire noir, écoutez-là, aussi diseuse comédienne que chanteuse, interpréter de façon très personnelle une création de Damia (1889-1978), autre célèbre chanteuse réaliste, qu’elle enregistre en 1931, un plaidoyer contre la drogue, morphine, coco, qui broie les âmes, J’ai l’cafard :

https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&sca_esv=7e6ba2047fcb60f3&sca_upv=1&tbm=vid&q=Andr%C3%A9e+Turcy&sa=X&ved=2ahUKEwifupuTgMmFAxX4UKQEHemZCJ4Q8ccDegQIVRAD&biw=1558&bih=825&dpr=1#fpstate=ive&vld=cid:b74ab852,vid:XTGfKiAhAj0,st:0  

À l’inverse, son ode à l’anisette est irrésistible de grâce bégayante sous l’effet éthylique, par le ton primesautier, gentiment canaille, diatribe contre les drogues, mais dithyrambe joyeux pour les spiritueux : 

  https://www.youtube.com/watch?v=sNh2so6oRmE

Ces témoignages de l’historique Andrée Turcy, de son talent, donnent la mesure de celui, jamais imitatif ni forcé de Guillemette Lefèvre, dont nous n’avons malheureusement pas d’enregistrement du spectacle hors les brefs « teasers » signalés en bas et l’amorce parigote de C’est mon homme —impensable aujourd’hui en temps de Metoo. Endossant le rôle de l’ancienne chanteuse, elle change aussi facilement et naturellement d’accent que d’expression et de registre. Du plaisant Cabanon, de la goguenarde ivresse de l’anisette, elle nous tire presque les larmes avec Le P'tit Boscot, le petit Bossu orphelin harcelé cruellement par ses camarades de travail, une chanson de 1935 (musique de Vincent Scotto) qu’elle reprend à Berthe Sylva (1885-1941-, morte à la misère, à Marseille) autre grande interprète réaliste contemporaine aussi, thème floral, des œillets pour la tombe de sa mère, qui rappelle ses Roses blanches qu’elle immortalise par son interprétation d’un pathétisme populaire, daté mais toujours poignant.

Sous forme donc d'une interview d’Andrée Turcy, au gré des questions sur sa carrière, sa vie, ses collaborations, ses tournées en France, en Belgique, en Russie, au Maroc, en Tunisie ainsi que sur sa période passée à Alger comme directrice du grand Casino d’Alger, Jean-Christophe Born, qui s’est doublé d’un chercheur, avec des  projections de documents rares, photos, un bref extrait de film, nous évoque une époque, un milieu où passent des figures connues mythiques, Mistinguett, Maurice Chevalier, Raimu, Scotto, Harry Pilcer, etc. Et pousse aussi la chansonnette avec sa vedette.

Naturellement, l’apothéose marseillaise est le légendaire Alcazar dont la chanteuse semble finalement la reine. Mais, comme actrice, Andrée Turcy a coopéré avec Marcel Pagnol dans Manon des Sources et Les Lettres de mon Moulin. Comme Gaby Deslys lors de la Première guerre mondiale, et d’autres de ces chanteuses qui connaîtront les deux, on peut porter à leur crédit leurs actions caritatives au profit des soldats, dans les hôpitaux marseillais durant la Première Guerre mondiale pour Turcy, puis, épouse d’un officier de zouaves (André Garnier) elle sera saluée pour sa bienfaisance pour les régiments zouaves, depuis Alger, lors de la Seconde Guerre mondiale.

Soutenu par le Comité du Vieux Marseille, l’Association ACC Art, Culture et Connaissance, Com &B Agency, Légende Provence / Elisia Production, on peut souhaiter au dynamique Jean-Christophe Born, à sa sympathique équipe, à ce dernier spectacles, dont voici les teasers, le succès des précédents :

https://www.youtube.com/watch?v=m6Y_OVgVRhw

 https://www.tiktok.com/@jeanchriborn/video/7369151068049132832

 

 

 

 


mercredi, novembre 20, 2019

VARSOVIE VERSANT AMOUR



Les Amants de Varsovie

Marseille, Théâtre des Arts
7 novembre

         Heureuse désinence, Varsovie, en français, appelle la rime « vie ». Mais la vie implique, fatalement la mort, et ce chant à l’amour, amoureusement chanté, n’y échappe pas, même dans la discrétion de deux chansons, une superbe cantilène, sûrement une ballade ancienne, dialoguée, a cappella, sur un mode plus aigu que la tessiture générale des chants, où la jeune femme, revenant chez elle, frappant à la porte, désespérée, implore sa mère de venir à son mariage : terrible réponse, la mère n’est plus là, mais dans la tombe ; ou cette dernière chanson d’amour d’un jeune compositeur à sa bien-aimée qui ne le reverra plus puisque, phares en face dans la nuit, ivresse amoureuse ou autre, sa voiture sera son cercueil.

Mais hors ces deux airs, c’est la vie qui est exaltée ici par Ewunia, à travers les traverses, les rues, les ruelles, l’errance, les déambulations, les promenades amoureuses d’un couple dans le soleil ou la brume de Varsovie, dans les rousseurs de l’automne polonais aux feuilles mortes à la pelle de Kosma, avec leurs étapes rituelles, un anachronique et humoristique cinéma muet exaltant Valentino, un café de coin de rue où Orphée cherche son Eurydice perdue sous l’œil (de Pluton ?) du chat noir : escales affectives inverses varsoviennes de celles, effectives sans affection, des marins des bateaux de la Vistule en bordée, bordel à bord, des bobards à la pute embobinée rêvant d’un mot d’amour qui l’étreint sous l’étreinte tarifée et déchire sa voix.

C’est l’amour banal, universel, avec ses joies, ses tristesses, ses langueurs, ses rancœurs, ses cœurs rancis de déceptions ou brisés, comme celui de Rebecca revenant dans son village, pour la rencontre amoureuse qui n’aura pas lieu, déçue, déchue de son rêve trop beau, à la solitude condamnée.  Même si « L’amour te pardonnera tout », il laisse des blessures mais, pour les romantiques, les plus désespérés des chants sont les chants les plus beaux.

Du chuchotement (Szeptem) de la douceur de l’aveu, du murmure de la confidence au cri de désespoir du la prostituée amère ou du tango lancinant de la séparation, Ewunia, quelques gestes sobres dessinés par la lumière, comédienne au visage expressif, chanteuse chaleureuse, voix large maîtrisée du lyrisme au parlando, envoûte de vocalité rayonnante dans sa robe polonaise fleurie, ou sa robe noire serrée de parodique vamp hollywoodienne des films noirs, sa blonde chevelure, flamboyant d’un éclair de projecteur dans l’ambiance sexy (« Le sexe est en moi»), propice et sombre de cabaret de ce nocturne varsovien. 

Bien sûr, Chopin est évoqué avec Sand, et autres couples franco-polonais aux amours célèbres, comme, on l’oublie trop, Louis XV, le Bien-Aimé éperdument amant de Marie Leszczynska sa femme, dont je rappelle que, lassée, excédée de sa frénétique passion érotique et de ses conséquences (« Toujours couchée, toujours accouchée »), elle lui ferma sa porte et son lit, les ouvrant en grand au troupeau des éphémères favorites. Rappelons aussi Balzac et Ewelina Hánska.



Mais point n’était besoin de ces amoureuses cautions pour aimer ce pont amoureux que tissait la chanteuse et diseuse entre sa Varsovie et la France : musiques belles sur la belle musique inconnue de la langue, dont elle traduisait les textes en partie, passant avec humour à l’anglais, relayée par un remarquable pianiste, solitaire et solidaire, brodant librement au-dessus commentant en dessous, partant en virtuoses dérives de rêve musical pour toujours revenir aborder, sans la saborder, pour la border amoureusement, à cette voix tendre ou tragique

 Marseille, Théâtre des Arts, 7 novembre 2019

Les Amants de Varsovie 

Ewunia - Ewa Adamusinska-Vouland – chant et textes ; Yves Dupuis : piano et arrangements.

Partenariat de l’Institut Polonais de Paris en juin 2019 (Festival « Varsovie s’invite à Paris »). En juillet 2019, Festival d’Avignon.

Prochaines représentations :

Aix-en-Provence, samedi 23 novembre à 15h00, Musée des Tapisseries.

Paris, Théâtre du Gymnase du 17 février au 28 avril 2020 tous les lundis et mardis.
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Portrait : © Karpati & Zarewicz
Le duo  : © Matthieu Wassik


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mercredi, novembre 13, 2019

L’ART EXPOSE, L’ARTISTE EXPLOSE


INCIDENT À GAVEAU

de Bernard Mazéas

Marseille, théâtre de la Joliette

9 novembre 2019

         Sur le plateau nu, une table, une chaise. Éclairage indécis d’une conscience troublée ou d’une troublante instance policière en attente de témoin ou de suspect pour un interrogatoire devant faire la lumière. Surgit, hagard, poil et barbe grisonnants, chemise maculée de sang, essuyant on ne sait quels plâtres, un personnage hébété, habité d’on ne sait quel trouble. Son agitation se traduit en déplacements de la table à la chaise déplacée, passant d’ombre à pénombre, jusqu’à un rond de lumière qui l’isole et l’obscurcit paradoxalement davantage. Inversant l’attente d’une interrogation, il se met, littéralement, à table, confie, avoue, s’affirme en nom et identité professionnelle à une muette interlocutrice hors champ, qu’il fait exister par l‘interlocution, « Madame ».


         Dans ce cadre tel une prison, ou le bocal qui emprisonne un insecte vibrionnant cherchant une issue, au fil de ce discours se profile une personne à travers un personnage par l’incarnation humaine, guidé par la précision de Maurice Vinçon, d’Édouard Exerjean troublé, nerveux, agité, tenant mal en place avec sa chaise qu’il place, déplace, traîne comme accablé, sous les restes de poussière de sa veste, du poids écrasant d’un monde chu sur ses épaules lasses.

C’est un peintre qui ne supporte plus ses quarante ans de réussite, se sentant réduit désormais à la reproduction, à la caricature de soi-même malgré son immuable succès : inspiration tarie ? Non, car il a peint le matin même, dans la fièvre, une toile. Qui n’est plus à la hauteur de son exigeante attente de soi-même : avec un cutter de la tentation du suicide, il l’a lacérée comme on briserait le miroir qui ne réfléchit pas assez à l’image de nous-même qu’il finit par nous renvoyer fatalement un jour : être et ne plus être ce que l’on fut, banale cruauté de la vie de chacun.

Mais, chez l’artiste, habité, plutôt hanté d’un ego à la mesure de sa démesure, ces défaites quotidiennes, défis de la vie, prennent l’échelle d’une apocalypse. L’art naît dans la solitude pour se donner aux autres et confronte l’artiste au regard d’autrui : le singulier quête le pluriel et, quand la quête s’inverse, c’est la conquête du succès. L’estime des autres légitime l’estime de soi. Mais ici, le peintre semble avoir perdu sa propre estime dans une auto-contemplation narcissique masochiste qui, le confrontant à son image idéale du passé, l’empêche de s’accepter au présent.


Il était allé à la salle Gaveau fêter le retour d’un jeune prodige du piano, célèbre à vingt ans, revenu, étrangement changé, après une éclipse de deux ans et des sorties de scène intempestives et incompréhensibles, accueilli par le public dévot, avant même qu’il ne joue, d’applaudissements tels qu’ils pourraient le dispenser de mettre encore en jeu sa gloire en jouant. D’un simple regard échangé de son fauteuil de premier rang avec le jeune artiste debout devant son piano, le peintre comprend que le musicien traverse la même crise.

Mais ce parallélisme sonne faux. Certes, l’insatisfaction est le propre de l’artiste mais les affres d’un peintre à la fin d’une carrière prestigieuse que personne ne conteste, sont un luxe de nanti, qu’envierait n’importe quel peintre moins chanceux. Autre chose est le jeune pianiste prodige, dévoré, en deux ans, par son propre succès, dans l’angoisse de devoir toujours le justifier dans la course en avant au triomphe obligé de notre temps, impitoyable aux perdants. Par ailleurs, entre un véritable créateur et un simple interprète, même génial, d’une œuvre créée par un autre, la distance est grande. De là on saute, littéralement ou littérairement, à la métaphore, parabole, allégorie ? qu’il s’est radicalisé et que sous sa redingote à l’ancienne il cachait une ceinture d’explosifs au présent, faisant ses adieux à la scène d’explosive façon, avec au moins cent-vingt-huit morts pour l’accompagner.

Ce texte, riche de ses vides, ce monologue dialogique implique le dialogue, non seulement avec la muette psy invisible, thérapeute sans doute, à qui apparemment le discours s’adresse, mais avec une pluralité de consciences prises à témoin à travers la fiction d’une confidence à une seule voix. Il y a la sœur Lizzie, soixante-trois ans, Bernie, son fiancé, cinquante-trois, vivant la modernité informatique : malgré la main dans la main lors du concert communicant pratiquement par écran interposé, s’aimant sans doute aussi avec celui du préservatif, préservés peut-être du réel. Mais rattrapés par la réalité qui explose, figurant peut-être parmi les cent-vingt-huit morts.

 Finalement, le texte pose le problème de l’art de quitter la scène, artiste ou non. En amour, dans l’inégalité des couples et du sentiment, sans doute est-il sage de ne pas attendre d’en être au crépuscule, d’abandonner avant que de l’être. Le soleil farde sa chute dans la gloire dorée d’une nuée qui empêche de le voir tomber : c’est l’élégance, la politesse de l’adieu, de la sortie de scène. Le comble du nombrilisme, le sommet du narcissisme, c‘est de faire, d’un drame personnel, une tragédie collective.
13 novembre, sinistre anniversaire des attentats…


Après le spectacle, dans le foyer du théâtre, délicat et délicieux moment : Édouard Exerjean  au piano, jouant et lisant des textes savoureux, avec la complicité de Maurice Vinçon nous disant des poèmes délectables. 
Théâtre de la Joiette-Minoterie
Incident à Gaveau
texte Bernard Mazéas
mise en scène Maurice Vinçon
avec Édouard Exerjean
création lumière Jean-Louis Floro
photos © Christiane Robin

mardi, février 13, 2018

DON JUAN NOIR



SALON D’AUTREFOIS À LA MODE D’AUJOURD’HUI



AMADEUS ET LE DON JUAN NOIR

Leda Atomica, 2 décembre
Théâtre Nono, 17 février


         Il y a dans Marseille des lieux, non certes pas secrets, mais connus de quelques fidèles, on dirait des initiés, pour y célébrer le culte de spectacles musicaux hors des sentiers battus.
Ainsi, Leda Atomica, nom tiré d’une toile de Dalí que prit un des plus vieux groupes rock de la ville dont on n’a pas oublié les surréalistes spectacles de rue. Co-fondé dans les années 80 par Phil Spectrum, récemment disparu, il s’érigea en collectif, créant le label LAM (Leda Atomica Musique) ouvert à toutes les musiques. Depuis 2001, dans le foisonnant quartier de la Plaine, c’est un cryptique lieu : une salle moyenne, reliée par un bref couloir en coude, où s’accoude le comptoir d’un petit bar donnant dans l’angle d’un recoin intime d’une toute petite scène devant quelques chaises et un canapé. Studio d'enregistrement, lieu de création, de récréation et de travail pour des musiciens soucieux de partager leurs expériences, structure productrice de spectacles vivants, dispensant leur savoir dans des stages et ateliers ouverts aux amateurs : chant, théâtre bilingue, danse orientale ou de théâtre pour enfants. Tous les premiers mercredis du mois, LAM organise un repas gastronomique ouvert à tous ses adhérents : au sens étymologique, cène et scène, une vraie communion pour initiés.
C’est dans ce cadre, évoquant les salons d'autrefois, qu’Alain Aubin, contreténor, donnait un concert lecture avec Jean-Paul Serra, âme de l’ensemble Baroque graffiti, organiste, claveciniste et, ici, pianofortiste : piano et forte, littéralement, par le ton confidentiel et amical, et fort parce que soutenu par la recherche musicale, musicologique, dans les bibliothèques, pour exhumer, copier et réaliser, notamment, des pièces plus que rares de l’illustre inconnu Joseph Bologne de Saint-Georges, le noir détonant à Versailles, le plus fameux que connu Nègre des Lumières, confronté à son ingrat contemporain Mozart.

OMBRE ET LUMIÈRES

Alain Aubin est une figure que je dirais incontournable de la scène musicale marseillaise, terme trop galvaudé qui m’horripile, si justement il ne me permettait de souligner qu’on en peut difficilement faire le tour, le cerner, tant il y a de tours et de contours dans sa riche carrière au départ d’hautboïste venu au chant, chef charismatique d’une chorale populaire et compositeur, militant inlassablement, depuis qu’il s’est fixé dans notre ville, pour la musique dans la cité.
Sa remarquable carrière de soliste contre-ténor l’a promené en Europe, interprétant de la musique baroque à la musique contemporaine : on rappellera, en 1998, Les Trois Sœurs, opéra d’après Anton Tchekhov, musique de Peter Eötvös, création à Lyon et enregistrement sous la direction de Kent Nagano, sans oublier ni ses créations contemporaines avec Raoul Lay et l’Ensemble Télémaque. Sans se poser, se reposer, il s’st exposé librement à tous les genres de musiques, de Falla à Mahler, en passant par les mélodies latino-américaines.

Dans ce lieu intime, dans une simplicité communicative avec les spectateurs amicaux, avec la complicité doucement souriante et concertante de Jean-Paul Serra de Baroques graffiti, soucieux également de croiser les genres et les styles, il se livre à un jeu de miroirs musicaux et épistolaires entre Mozart et le pas assez célèbre aujourd’hui pour ce qu’il fut et fit Joseph de Bologne Chevalier de Saint-Georges (1739-1799), violoniste, chef d’orchestre, compositeur, formé  par Jean-Marie Leclair et Gossec, homme de cour et célèbre duelliste. Mais noir.
Mozart a vingt-deux ans et Saint-Georges trente-neuf en cette année de 1778 à Paris en ce Siècle des Lumières, plus ténébreux que ce qu’on croit. Wolfgang, est accompagné de sa mère qui mourra sur place, et bien émouvante est ses deux lettres à son père et à sa sœur par lesquelles il annonce d’abord, pour les préparer, sa maladie (elle est morte), puis sa mort une semaine après. Grande délicatesse envers sa famille, dont il n’y a pas trace par rapport à Saint-Georges qui a pourtant programmé et dirigé une de ses symphonies au  prestigieux Concert des Amateurs qu’il dirige : il n’en dit mot dans ses lettres, l’exécution n’ayant pas grâce à ses yeux.
 Mozart n’est plus le jeune prodige accueilli autrefois par la frivole aristocratie française, comme un petit singe savant exhibé en famille dans les salons parisiens et même à la cour. Conscient de son génie, de la supériorité, indubitable aujourd’hui, de sa musique sur toute celle de son temps, il s’impatiente, piaffe, vitupère en ses lettres contre la médiocrité musicale ambiante, contre les manques du chant français (« il urlo francese », ‘le hurlement français’, disaient les Italiens et Rousseau) et, ici, son amour-propre est  sûrement blessé des succès de ce Chevalier Saint-Georges, compositeur à la mode, « le Voltaire de la musique », bretteur célèbre dans toute l’Europe (il eut un fameux combat d’escrime à Londres avec le (ou la) Chevalier d’Éon), maniant l’épée aussi bien que le violon, beau, séducteur, disputé par les femmes, mais « nègre »… Enfin, mulâtre. Fils, en effet, d’une esclave raflée au Sénégal et d’un planteur noble de la Guadeloupe qui l’épousera (grandeur du Siècle des Lumières) qui donnera à son fils l’éducation la plus raffinée pour un aristocrate, dès dix ans à Paris. Mais malgré tous ses succès de chef d’orchestre à la tête de phalanges prestigieuses comme le Concert spirituel et de compositeur, même la non-conformiste Marie-Antoinette, dont il est maître de musique, ne parviendra pas à l’imposer à la tête de l’Académie royale de musique, justement à cause de sa tête (face noire du même Siècle, qui abolira puis restaurera l’esclavage…), évincé par une cabale de divas intéressées.
  Donc, passant de jardin à cour, d’un petit bureau à un autre, le pianoforte au milieu, de l’espace Mozart à celui de Saint-Georges, Aubin va croiser les lettres véridiques de Wolfgang à son père Léopold et celles qu’il imagine joliment (il nous le révèlera à la fin) de Saint-Georges au sien, succès et chagrins aux diverses raisons des deux musiciens, alternant avec des airs vocaux de l’un et l’autre des deux compositeurs. C’est la même voix parlée qu’il prête aux deux compositeurs, avec la chaleur de son accent d’ici alors que tant de gens d’ici prennent l’accent d’ailleurs. Vocalement, entre lieder allemands de Mozart et romances de Saint-Georges, Alain en use avec une désinvolte liberté, peu orthodoxe, mais variant les couleurs avec les affects, transcendant, par un charisme bon enfant, les difficultés techniques et stylistiques qu’il n’hésite pas à bousculer.
On ne reviendra pas sur la beauté des lieder bien connus de Mozart, la couleur préromantique de Abendempfindung entre crépuscule fondant et douceur lunaire. La révélation, ce sont les romances de Saint-Georges, dans le goût du temps, plus simples, des bergerettes souvent, mais toutefois très belles et le musicien Aubin en a restitué parfois des accompagnements hâtifs que Serra détaille avec une virtuosité toute délicate. Après une touchante berceuse populaire antillaise, puis avec une autre de Saint-Georges, modulante, sur des paroles qu’on croirait d’une mère esclave, Dors mon enfant, tes cris me déchirent le cœur/ Ta pauvre mère a bien assez de sa douleur… Aubin, ému, nous bouleverse. Un extrait de l'opéra perdu, L’Ernestine, au livret de rien moins que de Choderlos de Laclos, l’auteur des sulfureuses Liaisons dangereuses, déçoit par le texte convenu mais ruisselle de ruisseaux harmoniques fort gracieux sous les doigts de Serra qui nous régale, simple et magistral, en plus ce cet attentif accompagnement complice et inventif, de deux sonates de Haydn, dont l’adagio de celle en si majeur qui annonce Schubert, avec ce pianoforte aux franches couleurs dorées dans les forte et mordorées dans les piani, toute la délicatesse du pianoforte à genouillères. L’Amant discret, dont on attend un « amour accompagné de mystère » est un air au thème plaisant de cette époque libertine qui, en fait, préfère l’éclat et le scandale : mais, alors qu’on parle aujourd’hui des insupportables harcèlement de puissants sur des femmes, peut-on imaginer ceux que dut subir le très beau Saint-Georges, de femmes se le disputant, mais dans le noir secret d’alcôves discrètes, amant prisé la nuit, méprisé le jour jamais avoué : nègre, sans espoir jamais de mariage avec ces mêmes audacieuses de l’ombre.
Dans les lettres apocryphes à son père, si noblement au-dessus des préjugés au point d’épouser une esclave, c’est justement qu’Aubin lui prête des plaintes dignes mais amères. Côté Mozart, silence absolu sur le « nègre », bien que maçon comme lui le sera, déjà un Monostatos inquiétant sans doute ?
On ne s’étonnera pas que Saint-Georges passe avec enthousiasme aux idéaux révolutionnaires, créant même à ses frais, en 1792, la Légion franche des Américains du Midi, des hommes de couleur, pour défendre la jeune République. Il aura sous ses ordres Alexandre Dumas, futur général, père du romancier… qui écrira un livre sur lui. Rappelons, à la suite de ces grands mulâtres, Pouchkine, fondateur de la littérature russe.
Et rendons justice à Alain Guédé : chroniqueur au Canard Enchaîné et musicologue, il s’est voué à rendre à Saint-Georges et à sa musique sa place. Non seulement il en écrivit sa biographie, Monsieur de Saint-Georges, le Nègre des Lumières (Actes Sud, 2000), mais le livret d’un opéra en deux actes sur sa vie, avec ses musiques, au même titre, créé à Avignon en octobre 2005, dont j’avais rendu compte.

Photos Max Minniti

·       Leda atomica
·       63 Rue Saint-Pierre
13005 Marseille
France
·       +33 4 96 12 09 80
·        ledatomica.mus.free.fr

THÉÂTRE NONO

Alain Aubin I Contreténor & récitant
Pascal Delalée I Violon
Jean-Paul Serra I Pianoforte

Co-production avec l'Ensemble Baroque Graffiti
Recherches musicales par Jean-Paul Serra
Elaboration du texte I Alain Aubin


Associé à la plupart des créations du Théâtre NoNo depuis 2013, Alain Aubin compose,
interprète et dirige, mais n'oublie jamais d'exprimer le fait que la musique lyrique en particulier,
est un récit qui se raconte, et pas seulement une brillante architecture sonore qui se déploie.

Avec Mozart et le Don Juan Noir, Alain Aubin nous propose de réveiller une figure oubliée 
de l'Art Lyrique: le Chevalier de Saint-Georges.
Contemporain de Mozart, fils métis d'une esclave sénégalaise et d'un père blanc, baron, général 
de l'armée française qui le reconnaît, il se forme à la musique classique à Paris et rapidement
il est adopté comme un artiste de grand talent. Promu par Louis XVI au poste de directeur 
de l'Opéra Royal, il devra y renoncer devant le refus de deux cantatrices d'être dirigées par 
un nègre.
Le Siècle des Lumières est pétri de contradictions et malmène ses propres enfants.

Ce destin morganatique et l'inévitable parallèle avec celui de Wolfgang Amadeus, lui aussi abandonné par ses contemporains, inspire à Alain Aubin une réflexion qu'il met en oeuvre et 
interprète, autour de la condition de l'artiste et du contrat social.


TARIF 18€ (tarif réduit 15€)




Infos et résas : 04 91 75 64 59 / reservation@theatre-nono.com

Le nouveau Resto NoNo vous accueille :  réservation au 07 81 93 27 06







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