Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

Ma photo
Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.
Affichage des articles dont le libellé est Concert. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Concert. Afficher tous les articles

vendredi, décembre 13, 2024

 

SCHUBERT IN LOVE

(ET SANS ÉPINES)

l’Ensemble Contraste,

Rosemary Standley

Marseille-Concerts

La Criée

9 décembre 2024

La chanteuse franco-américaine Rosemary Standley, égérie du groupe de folk Moriarty, dans l’écrin amical et l’écran musical de l’alto d’Arnaud Thorette, cousin plus aigu du violoncelle d’Antoine Pierlot, cordes frottées ambrées et ombreuses piquetées des notes percutées du piano de Johan Farjot, reprenant le titre du film de Lars Büchel Schubert in Love (2016), nous a offert un spectacle intime ravissant et rêveur sur des arrangements, parfois jazzy, très réussis, de lieder et extraits de morceaux connus de Schubert par Farjot, tissés sans solution de continuité, sans rapiéçage visible, délicat tissu instrumental passant de quelques mesures de la Sonate pour arpeggione et piano à l’Ave Maria et quelques sonates sur lequel les lieder chantés sont comme des broderies tout naturellement cousues sur la légèreté de cette trame, sans drame aucun de concurrence, chacun concourant à la réussite du spectacle.

Pas de grands déploiements scéniques : un caisson noir à l’avant-scène nappé d’un léger carré rouge, seule note de couleur, qui lui donne l’aspect d’un petit oratoire lorsque la chanteuse s’agenouille devant et y pose ses bras pour le premier lied sur la rose. Rosemary Standley, blouson et bottines de cuir noir sur et sous simple robe blanche, s’en empare, s’en pare, fait voler ce voile, danse d’un seul voile et non sept, en joue, selon le texte ou s’en drapera frileusement en écharpe, au temps venu de Winterreise, le ‘Voyage d’hiver’.

Elle passe du micro, sans abuser en force artificielle, qui lui permet des aigus et des graves délicats, à quelques moments de vocalité lyrique naturelle où, non défigurée par une grande voix, elle nous fait goûter son timbre onctueux, caressant, raffiné.

Malgré ses talons, par moments, comme absorbée par l’ombre des coulisses, elle disparaît discrètement sans bruit aucun à cour et jardin pour laisser place et espace à chacun, aux trois solistes, tous excellents, et elle émerge tout aussi doucement et oniriquement de l’ombre quand arrive son tour de lumière.

Rose sans épines

Son récital commence par Heidenröslein, ‘Petite rose de la lande’, poème de Gœthe auquel l’envoya respectueusement Schubert avec d’autres qu’il avait mis en musique comme l‘entêtante « Marguerite au rouet », sans que le grand poète daignât même lui répondre. Sur son petit tabernacle rouge comme la rose, comme l’audacieux garnement qui veut la cueillir, l’effeuiller, Rosemary Standley, anime aimablement ce dialogue animé, sorte de comptine, avec d’enfantins et gracieux jeux de mains pas du tout vilains, déclinés en doigts agiles de défense de la fleur et prudents du garçon voulant éviter les épines. Et cela apparaît rétrospectivement, comme programmatif de l’ensemble du récital : en effet, son ton uniformément ludique élude et gomme la gamme variée des sentiments.

Ainsi, Ständchen, la fameuse « Sérénade », qu’elle doublera et redoublera, si elle est joliment et tendrement susurrée à la bienaimée, lisse l’accroc presque violent, l’intrusion d’un tiers aux aguets hostile aux amoureux, peut-être père abusif ou tuteur jaloux comme dans Le Barbier de Séville, que redoute la belle : d’autant que sur « Holde », ‘ma belle’, culmine la note la plus aiguë du morceau (« Des Verräters feindlich Lauschen, Fürchte, Holde nicht! »). Une partition en français traduit même :

« Ne crains pas l'œil téméraire d'un tyran jaloux »

Plus flagrant ou navrant —n’était-ce le charme confidentiellement envoûtant de cette voix— le premier lied de Winterreise, (‘Le Voyage d’hiver’) « Gute Nacht », très narratif, qui détaille une défaite amoureuse commencée en mai et terminée par une fuite en plein hiver neigeux, comme une angoissante allégorie de la vie, qui commence pourtant par un constat cruel de solitude et rejet :

« Fremd bin ich eingezogen,/ Fremd zieh’ ich wieder aus. »

(‘Je suis arrivé étranger, / Étranger je repars’)

Amour et accueil, intégration, sont un échec forçant au départ :

« Was soll ich länger weilen,
Daß man mich trieb hinaus? »

Pourquoi rester avant qu’on ne me mette à la porte ?

Sans se troubler du trouble brumeux du monde, la chanteuse ne s’angoisse guère apparemment du chemin perdu dans la neige par le voyageur forcé à l’errance :

« Nun ist die Welt so trübe,
Der Weg gehüllt in Schnee. »

Elle ne hurlera pas avec la meute (« Laß irre Hunde heulen ») qui poursuit l’étranger fuyant mais suit, drapée dans la chaleureuse écharpe rouge, son propre chemin amoureusement frileux qui frôle l’indifférence sentimentale : le timbre de miel délectable, dans sa douceur ineffable efface toute amertume du texte.

         Couronnant d’un bis le récital, par l’emblématique An die Musik, elle y escamote joyeusement le drame existentiel,

« in wieviel grauen Stunden,

Wo mich des Lebens wilder Kreis umstrickt »

et ces ‘heures grises du piège cruel de la vie', devient plutôt La Vie en rose, par la magie d’un rythme allègre, folk ou fou, très contagieux, il faut le dire.

         De Du bist die Ruh, ‘Tu es le repos’, elle fait une apaisante berceuse. On s’embarquerait volontiers avec elle pour chanter allègrement sur les eaux roulantes de Auf dem Wasser zu singen et l’on entonnerait volontiers son exultante et exaltante An Sylvia ? shakespearienne, même en renonçant à en percer le mystère.

         Un lied, c’est un poème devenu chanson par la musique. Ce spectacle charmeur s’en tient librement, brillamment, visiblement ou plutôt « audiblement », à la musique qui, même transfigurée, a belle et bonne figure et jolie voix ici. Cependant, il faut abdiquer sa connaissance des textes pour le goûter pleinement car, loin d’y sentir un Schubert in love (il fut, hélas, toujours malheureux en amour…) on le ressent plutôt comme un hommage amoureux à Schubert. Et nous y souscrivons.

 

·  Heidenröslein, D 257 

·  Sonate pour arpeggione et piano en la mineur, D 821 

·  Ständchen, D 957, no 4 

·  Du bist die Ruh, D 776 

·  Gute Nacht, D 911, no 1 

·  Trockne Blumen, D 795, no 18 

·  Der Tod und das Mädchen, D 531 

·  Ave Maria, D 839 ;

·  Auf dem Wasser zu singen, D 774 

·  An Silvia, D 891

 

Photos Marseille-Concerts

lundi, avril 29, 2024

MESSE GITANE

 

SAVANTE SIMPLICITÉ

 

SANTA MISA ROMANI
Pour douze voix mixtes, mezzo-soprano solo, voix flamenca
solo et violoncelle obligé.

Une œuvre de Yardani Torres Maiani

par l’Ensemble Musicatreize

Sous le direction Roland Hayrabedian

Salle Musicatreize,

Marseille

vendredi 19 avril 2024

UNE MESSE GITANE

Dans notre tradition catholique, une messe était toujours en latin, Une langue devenue, au fil du temps, incompréhensible aux fidèles. Luther avait commis la révolution, sacrilège pour l’Église officielle, de traduire les textes sacrés en langue vulgaire, vernaculaire, celle de tous, entraînant la rupture protestante.

Il faudra attendre 1962 pour que le Concile Vatican II permette la messe en langue vernaculaire. En 1964, le compositeur argentin Ariel Ramírez peut écrire sa Misa Criolla, avec les cinq parties canoniques, mais en espagnol, mais aux rythmes et couleurs de la musique de son pays natal. Bien accueillie au Vatican, elle y fut donnée sous Paul VI, inscrite au catalogue, reconnue comme une « œuvre d'importance religieuse universelle ».

La Misa Tango (Misa a Buenos Aires, 1996,) du compositeur argentin Martín Palmeri, sur des rythmes de tangos, reprenait le texte canonique latin.

 

Un précédent perdu

Fin 1945 le guitariste Sinti, Django Reinhardt se lance dans la composition d'une messe en hommage « à [s]es frères gitans », victimes tsiganes du nazisme. Il l'intitule « messe des Saintes-Maries-de-la-Mer », haut lieu de pèlerinage des gens du voyage. De la partition perdue, il ne subsiste qu'un bref enregistrement radiophonique d'une réduction à l'orgue, bien trop peu pour s'en faire une réelle idée.

I. MALENTENDU

         Par caprice de mon imprimante, n’ayant lu que la première page de la présentation de l’œuvre par son auteur Yardani Torres Maiani, que je recevais à la radio, j’en ai pris le titre comme la simplification hispanique de la sacro-sainte Sancta Missa romani, le génitif latin romani, accent sur le a, signifiant ‘des Romains’, c’est-à-dire des catholiques, alors que la version espagnole, sainte Santa Misa romani, nécessitant un accent sur le í final romaní que je pensais effacé par l’ordinateur, référait pour moi à la langue des roms dite également romanès.

Comme quoi, à être trop savant on tombe dans le plus simple piège, comme celui de ce titre malicieux, que j’attribuais aux tribulations accentuelles diverses d’un clavier français, où l’absence coupable de l’accent espagnol sur le í, me le faisait renvoyer à sa latinité originelle, puisque sans le texte, je ne pouvais imaginer cette messe avec ses Gloria, Credo, Sanctus et Agnus Dei autrement qu’en latin…

         Et voilà le linguiste que je suis de se lancer, les ondes de la radio étant aussi pédagogiques envers le grand public, dans une savante dissertation linguistique.

         Le romani est une langue indo-européenne, appartenant à la sous-branche indienne qui comprend le sanskrit et l'hindi. En raison de la diaspora des roms du sous-continent indien vers l’Europe, le romani a emprunté aux langues iraniennes, à l'arménien et au grec.

Rom, signifie en langue romani « homme accompli et marié au sein de la communauté. »

Les roms, terme générique depuis le congrès de de Londres de 1971 (drapeau rom, sur fond vert et bleu, la roue rouge de la caravane) pour désigner les Tziganes / Tsiganes, Bohémiens, Manouches, ou Romanichels (Europe de, chacun de ces noms ayant sa propre histoire), Sintis, ainsi que globalement « gens du voyage » ; en Espagne, Gitans (Égyptiens), Gypsys, Gitans (Esmeralda, Notre-Dame de Paris). En Espagne, on parle aussi de raza calé.

C’est alors que Yardini m’explique en souriant qu’en fait, il a voulu créer un paronyme (mots à proche sonorité mais à sens différent) entre le titre officiel de la Sainte messe romaine, donc « Sancta missa romani », et sa Santa misa romani, ‘Messe des Roms’, en romani ou romanés comme je l’interprétais. Et, comme je lui objecte qu’Église signifie assemblée, qu’une messe unit des fidèles pour célébrer le culte, si sa messe est pour les seuls roms, en romani, en langue des seuls roms, elle exclut de fait les gadjos, pour les Français, les payos, pour les Espagnols, qui désignent chez les roms tous les individus étrangers à leur communauté. Mais je m’oppose moi-même que la messe traditionnelle, en un latin, même répété en perroquet était devenu langue étrangère et morte pour la plupart des fidèles, jusqu’à ce que Vatican II l’autorise en langue vernaculaire. Mais ce même malicieux et fin linguiste compositeur, me rassure en m’expliquant que mon erreur ne l’est pas complètement puisque le texte de sa messe à lui mêle au latin l’espagnol et le romani ou romanés…

II. BIEN ENTENDU ?

On me rapporta que la première de l’œuvre, le jeudi 18 avril 2024 aux Saintes-Maries-de-la-Mer, dans l’immensité de la cathédrale et avec la spatialisation des voix et instruments fut un succès. Mais j’atteste que, dans l’espace plus intime de la salle de Musicatreize, tout en confort boisé de l’acoustique, sans permettre les déplacements des chanteurs forcés à l’immobilité, la réalisation m’en parut d’une émouvante perfection.

D’abord, dès l’entrée, sorte d’introït, sur un impalpable bourdon de voix indéfinies, celle du chanteur de flamenco, Luis de la Carrasca, sonne avec un volume original perdu dans les grossissements actuels des micros pour grande salle qui en dénaturent l’authenticité. Voix souple, ronde, veloutée, sans grossir les effets, il chante « limpio », c’est-à-dire ‘propre’, sans bavure, sans « savonner », sans débordements des mélismes, chapelets musicaux, qu’il déroule avec aisance dans l’émotion, qu’il communique : je ne sais si une toná ou une carcelera, à ce que j’en retiens, un fils, sans doute prisonnier, désolé de n’avoir plus d’encre pour écrire à sa mère. Cela se glisse tout naturellement et annonce le rituel de la messe, d’une religion catholique, qui signifie ‘universel’ dont le lien, la relation heureuse et tragique de la Mère et du Fils est sa plus universelle identité. Des palmas, d’abord discrètes, scansion légère des paumes des mains, moins applaudissements qu’appui rythmique, soutiennent le chant, plus pressantes et oppressantes dans le Kyrie eleyson, ‘Seigneur, prends pitié’, d’imploration, cette fois, au Père, sur les gémissements ou longs sanglots ambrés, ombrés, du violoncelle (Nathalie Forthomme)

Le Gloria, en espagnol, romani et latin, très allant, entraînant, est lumineux, joyeux. Innommé dans la distribution, intrus anonyme entrant en scène tel un archange, un musicien promène un archet impondérable, volubile violon, oiseau ailé, zélé à voltiger dans l’espace avec un pianissimo, un fini se fondant dans ce que l’on sent infini.

L’alleluia, sur une cadence plagale, jubilant, me semble, inévitablement, avoir des accents de gospel et le violon, des traits tsiganes ou orientalisants, tandis que le flamenco, sur des accords de guitare de Yardani lui-même, qui chantera aussi, fleurit de vocalises sur un texte joyeusement profane avec un « taconeo », des scansions du talon, sur des inidentifiables onomatopées rythmiques.

Mais, renonçant à traquer du sens, je m’abandonne aux sensations, secoué soudain par le Credo où l’entrée sonore et sombre des voix d’hommes est comme un rappel sacerdotal, patriarcal d’où émergent de remarquables plages de voix solistes, jusque-là réservées à une solide et expressive soprano.

Tout comme cette œuvre qu’il faudrait réentendre pour lui rendre pleinement justice, création mondiale incluse dans la trame le Santo de Philippe Hersant mériterait une écoute autonome bien que tout naturellement enchâssé dans cette messe. Le poème du Romanero gitano de Federico García Lorca est dans la logique thématique du gitanisme et le martyre de Sainte Eulalie, dans la couleur du cante hondo, avec des sonneries de cloches irréelles de délicatesse dans le fondu métallique mais moelleux du matériel sonore. Je ne sais plus, saisi d’émotion, si c’est ici ou dans une autre partie, qu’un chœur à bouche fermée déploie insidieusement une brume musicale, un doux vrombissement qui ouvre ou couvre un autre espace de l’esprit ou du cœur.

La courte Debla, prise des Cris de Maurice Ohana, pionnier penché sur le flamenco, étends son ensorcelante emprise par la voix, de la mezzo au prénom lyrique prédestiné, Tosca Helmstetter.

On reconnaît des rythmes de palos flamencos, siguirilla, tanguillo, soleá, bulerías, verdiales, et du folklore andalou comme les sevillanas, mais aussi une rumba, et même des danses baroques picaresques, jácara et zarabanda, mais avec, pour cette dernière, le tempo hispanique vif et canaille de l’époque (on en a gardé l’expression « faire la sarabande » !) et non sa noble mais lente édulcoration dans la suite européenne d’alors.

Maître des lieux et du temps, du tempo, Roland Hayrabédian mène au doigt (que je vois) et à l’œil (invisible pour moi car il me tourne forcément le dos) ses troupes, sa phalange à 13 et les musiciens supplémentaires. Il a l’art de faire sortir le son du silence, d’étager harmonieusement les plans, de tirer, de filer des lignes fines, infinitésimales les retournant à ce silence, sonore finalement, d’où, comme par magie, il les fit naître. Finesse, ferveur, raffinement.

Natalie Forthomme, violoncelle
Tosca Helmstetter, mezzo-soprano,

Luis de la Carrasca, chanteur flamenco

 Ensemble Musicatreize
Roland Hayrabedian, direction 

Photo 1 d'Alberto García 

Yardani, guitare, entre  Tosca Helmstetter et Luis de la Carrasca (Première aux Saintes-Maries)

Photo 2 : Vue de la cathédrale des Saintes-Maries.

 

lundi, mai 02, 2022

GÉNÉROSITÉ DES VOIX

 

NOS VOIX POUR L’UKRAINE

Temple Grignan,

Dimanche 24 avril 2002


            D’un concert prévu, annulé par la pandémie, ces jeunes chanteurs ont fait un prévisible concert de solidarité au bénéfice de l’Ukraine, tant leur générosité juvénile répond à celle de Marthe Sebag, fondatrice, Présidente, âme infatigable de Lyricopéra. Dans cet espace apprécié du joli Temple de la rue Grignan, où son propre piano est gracieusement à demeure, toujours prêt pour la grâce d’un envol musical d’un concert, depuis les déjà anciens débuts de Lyricopéra, elle a permis à un grand nombre de jeunes artistes internationaux, issus du regretté CNIPAL (Centre National d’Insertion Professionnelle d’Artistes Lyriques), de faire leurs premières armes publiques, dont certains, découverts ici il y a longtemps, font  aujourd’hui une remarquable carrière sur les scènes du monde.

         Cette fois-ci, elle a réuni sept jeunes talents du Conservatoire de Marseille, dont on se réjouit de voir que, fidèle à son identité de ville ouverte sur les quatre horizons, ils viennent des quatre continents, du monde entier. Le facteur commun entre eux (factrice, fée fédératrice de beau chant) est une professeure d’ici, très appréciée à Marseille mais rayonnant très loin, à preuve puisque ces jeunes disciples du concert, pour travailler avec elle, bénéficier de ses leçons et conseils, viennent du Caméroun, du Vénézuela, de Chine, du Guatemala, de Syrie, et enfin, de cette Ukraine martyre pour laquelle saigne notre cœur. Remarquable concert dont le bénéfice a été reversée, sur scène, à l’association franco-ukrainienne Victor Orly. 

         À la qualité des élèves, on reconnait l’excellence des maîtres. En l’occurrence, Magali Damonte. Très jeune mezzo colorature, vite célèbre, elle a chanté les grands rôles rossiniens et mozartiens d’Aix à l’Amérique sur de grandes scènes mondiales, pour se retirer dans sa ville natale, trop tôt pour les amoureux de sa voix et son talent, mais un atout pour ce Conservatoire et ses aspirants chanteurs. Une remarquable pianiste Anne Guidi, accompagnatrice du cours et professant aussi, soliste chambriste internationale, a montré de manière sensible, sa complicité artistique affectueuse avec ces jeunes accompagnés au succès, enfin devant un public, sous l’œil vigilant et l’oreille attentive de la professeure présente. À juste titre, au-delà de la bonne action de la cause, toutes deux pouvaient être fière de leurs poulains, qui ont charmé les spectateurs —et le critique ému, mais dont la tête n’est pas la dupe du cœur.

         On salue d’abord le choix excellent du répertoire, partant du chant baroque, qui est la vraie gymnastique vocale et stylistique nécessaire, la santé de la voix exercée, l’absolue maîtrise technique qui seule permet la virtuosité et le raffinement : le vrai bel canto, au sens historique et premier du mot. Mozart, même tendant vers le classicisme, en est encore l’héritier acrobatique vocal. La seconde partie était dévolue à l’opéra du XIXe siècle, avec le beau cadeau original, précieuse découverte, d’un air local offert par ces jeunes venus de diverses cultures du monde.

Hommage à l’Ukraine, c’est le baryton ukrainien Dmytro Voronov, physique clair de jeune premier slave, qui ouvre le concert avec un passage de l’acte III d’Orlando (1733), inspiré de l’Arioste, d’un Haendel au sommet, chanté par Zoroastre, « Sorge infausta una procella ». C’est une « aria di paragone », air rhétorique qu’on dirait « classique » dans l’économie de l’opéra baroque, construit sur une comparaison traduisant un état d’âme, ici la tempête funeste de la passion et ses infortunes, mais qui annonce l’étoile paisible du bonheur. C’est pour une basse mais, avec la liberté baroque de tessiture, le jeune baryton au timbre rayonnant le sert avec une vaillance sans faille, déroulant impeccablement les implacables vocalises volubiles, tempétueuses, belle tenue de ligne, variations bien venues dans les ornements du da capo.

Dans le fameux duettino avec Zerlina du Don Giovanni de Mozart, « Là ci darem la mano… », on comprend qu’il soit pressé de déguster le ravissant fruit exotique, à voix joliment fruitée, de la brune de blanc vêtue, Katherine Serrano ; mais vocalement autoritaire, il est séduisant sans être séducteur, sûr d’un charme physique qui le dispense des séductions cauteleuses, insinuantes, des couleurs vocales pour embarquer une fiévreuse et fragile Zerline finalement plus à emporter qu’importer à séduire.

Sous l’émouvante image des bourgeons verts des clochetons poussés autour du dôme doré du clocher de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev (autant que je me souvienne), le jeune baryton fermera le concert avec deux chansons de son pays, dont la valse lente Kyieve miy Kyiv, ma ville,’ du grand compositeur Ihor Shamo (1925 -1982). À l’heure où son pays est martyrisé, où cette ville jardin de Kiev est bombardée, menacée de destruction, on sent toute l’émotion du jeune chanteur : il arrive à la maîtriser, à nous la communiquer, à nous la communier et je suis sûr de n’avoir pas été le seul spectateur à en avoir eu les larmes aux yeux.

    Entre ce début et cette clôture du concert hommage, délicatement confié à ce jeune Ukrainien, une palette de talents solidaires nous était judicieusement présentée.

La soprano vénézuélienne Katherine Serrano, voix large, aisée, avec aisance passe du jeu ou double jeu faussement innocent de la gracieuse et astucieuse Zerline avec Don Juan pour être une crédible Illia, prisonnière troyenne en Crète, victime de guerre, arrachée à sa famille, et leur disant un  déchirant adieu déchiré de vocalises : « Padre, germani, addio » de l’Idomeneo, re di Creta (1781) de Mozart. Aussi facilement, elle sera une brillante Juliette de Gounod dans sa jubilante valse. Accompagnée à la guitare par Grégoire Gérin, elle nous régalera d’un air du folklore vénézuélien, El curruchá de Juan Bautista Plaza Alfonso (1898 – 1965), au texte malicieux de Vicente Emilio Sojo, au dernier vers métaphoriquement érotique, les effets physiques sur l’amoureux de la danse lascive de sa belle : un fameux joropo, héritage du fandango espagnol, qui exige flexibilité, agilité, volubilité, avec des accélérations diaboliques de zapateado dont se souviendra Rossini, marié à une espagnole et collaborant avec son interprète Manuel García, non seulement dans son Barbier  mais aussi ses chansonnettes espagnoles.

Auparavant, elle aura été la triomphale, pour l’heure, mais proche victime de Néron dans « Pur ti miro », le duo final de Ferrari rajouté à la version de Naples de L'Incoronazione di Poppea de Monteverdi, tout d’étreintes de vocalises voluptueuses enlacées mais teintées de mélancolie, sans doute du pressentiment du dramatique futur de ce couple. Timbre tout de léger velours sensuel, son amoureux empereur est la Guatémaltèque Nicole Franco, qui dans le feu de sa robe rouge devient une figure tragique célébrée par le Baroque, la reine de Carthage Didon, abandonnée par Énée. Dans le désespoir de sa dignité blessée et de son amour bafoué, elle prépare son suicide, disant adieu à la vie et à sa sœur Belinda, dans le bouleversant lamento en gammes descendantes mineures que lui prête Purcell, avec le cri déchirant sur l’aigu « Remember me ! » Sans peine, elle sera la désinvolte Carmen de Bizet, dans la séguedille, pimentée d'un délicieux accent hispanique. Avec pour partenaire à la guitare encore Grégoire Gérin qui semble tisser et distiller la dentelle de ses notes, elle propose une touchante interprétation de la célèbre chanson, rythme de zamba (la danse argentine non brésilienne) de la chanson Alfonsina y el mar d’Ariel Ramirez et Félix Luna sur le suicide, en 1938, dans la mer, de la poétesse argentine Alfonsina Storni.

Chevelure noire sur velours noir, la soprano chinoise Wenhua Yuan, voix puissante et tragique remue le public par son incarnation de la Wally (1892) de Catalani dans l’air très connu, le seul qui ait survécu de l’opéra, « Ebben?Ne andrò lontana », quand l’héroïne brave les neiges des Alpes pour fuir courageusement la tyrannique maison familiale, inspiré d'une chanson groenlandaise sur un texte, semble-t-il, de Jules Verne. Une autre soprano asiatique, Shan Guo, illustre encore l’opéra italien vériste du XIXe siècle, coiffure et tenue japonaises, elle incarne une autre forte héroïne, une très crédible et sensible Madama Butterfly de Puccini, interprétant avec tendresse et vaillance son grand air, « Un bel di vedremo », son rêve du retour de l'abandonneur époux frivole, vision pleine d’espoir qui sera cruellement avérée, il revient, mais pas pour elle, la conduisant au suicide. Puis, parée d’un fin foulard, avec une autre émission de voix et une autre douce émotion, aigus haut perché, elle nous régale d’un air du folklore chinois, « Fleur de poirier », avec des gestes pleins de grâce fleurie.

Face au quatuor des dames, deux autres remarquables chanteurs complétaient le trio masculin. Le baryton camerounais Maurel Endong, baryton-basse, élégante présence, campe un Figaro plein d’allant et d’allure, dans la martiale ironie de l’air « Non piu andrai, farfallone amoroso… » terminant en parodique marche militaire, extrait des Nozze di Figaro de Mozart. La voix est puissante, sombre, riche et moelleuse. Il se glisse avec aisance dans la sarcastique sérénade, « Vous qui faites l'endormie » de Méphisto du Faust de Gounod, avec ses cascades de rires infernaux. Enfin, il interprète avec ferveur un célèbre negro spiritual de 1927, qui chante la toute-puissance de Dieu qui « tient le monde entier dans ses mains », He's got the whole world in His hands, dont la fin de chaque strophe répétée, « hands » est l’empreinte chorale homophonique du chant africain.

Un ténor ne pouvait manquer, Hassan Memmou : il vient de Syrie, déjà autre pays martyr des Russes. Présence puissante, il déploie l’airain éclatant d’un timbre qui sait se faire plainte pour exprimer l’absence de lumière, doux gémissement dans « Total eclipse », l’air de supplique de Samson aveugle de l’oratorio Samson de Hændel. Il nous fera la surprise, en arabe, d’un chant d’amour populaire en Syrie, insolite pour nous, sur la musique du pseudo Adagio d’Albinoni, envoûtant avec ses mélismes guère éloignés des vocalises baroques qui, au fond, sont un patrimoine commun à toute la vocalité méditerranéenne des trois religions du Livre, quelles que soient les stupides frontières que leur impose arbitrairement la bêtise et l’ignorance humaines. Il mena ensuite la voix soliste de l’Hallelujah de Leonard Cohen, un chant d’espoir en l’humanité, par-delà les différences que ces jeunes artistes, venus de continents différents, de cultures diverse,  mais unis dans la fraternité universelle de la musique, assurèrent le chœur, de tout cœur, et nous avec eux.

Un bon et beau concert pour une bonne et belle cause.

On peut retrouver le plaisir du concert filmé par Gérard Monchablon sur son compte Youtube :

monchamcb

C’est Marthe Sebag qui assure les projections qui illustrent en textes et images les morceaux chantés.

Le visuel ci-dessus, affiche du concert, illustrant aussi cet article, est la photo autorisée que le photographe JR a déployée sur la place de Lviv, sur une toile géante. La petite fille s’appelle Valeria, elle a cinq ans, sa photo a fait, justement, le tour du monde, celui qui ne se bouche pas les yeux devant le drame ukrainien

Réservations Lyricopéra pour les futurs concerts : 06 32 94 65 40

 

 

 

jeudi, mars 05, 2020

LE MIEL, L’AMBRE ET L’ARGENT




Mars en Baroque

Le salon du jeune Louis XIV

Louis Couperin (v.1626-1661)

 Préludes, suites et fantaisies

Temple Grignan, 1 mars 2020


Impressions, sensations d’un salon


Sur la petite estrade en attente des musiciens, deux instruments. Verticale comme une caravelle dressée sur sa poupe, manche en volute interrogative, miel de la coque : la viole de gambe. Posé sur une chaise, petit vaisseau à fond plat, le mât de son manche terminé par la cambrure en figure de proue de dragon de drakkar, un violon ambré.  Instruments tels des navires à l’échelle de la main, du bras, en espoir d’une onde sur laquelle voguer. De l’ombre de l’invisible tribune perchée, l’or sombre de l’orgue éclate en trombe, tombe, s’alentit, se répand, emplit en prélude de large pluie la salle ou salon, s’apaise en nobles vagues contre les murs, ondulations solennelles aux écumeuses franges frisées de molles volutes inachevées du rêve de trilles en acanthes d’architecture sonore. Sur un tapis feutré, des pas mystérieux pourchassent la fuite des empreintes sonores, les vrilles de trilles s’étirent pour n’être plus qu’un onduleux et langoureux tremblé effacé aux bords à peine frissonnants de l’ombre. Puis Jean-Marc Aymes enchaîne, déchaîne la seconde fugue, clameur de cuivre éclatant, solaire lumière fuyante poursuivie de rayons et jamais rattrapée à l’orée effacée du silence.

Aymes, descendu de sa tribune et gagnant son clavecin, rejoint le Duo Coloquintes, Mathilde Vialle, viole de gambe, et Alice Julien-Laferrière, violon. Salon intime où l’on cause, amicalement, la violoniste et le claveciniste expliquant en termes simples la suite du programme, des pièces transcrites, pratique du temps, d’un instrument à un autre, du clavier pincé à la corde frottée, même si Louis Couperin fut aussi violiste, Suites de danses, organisées ou, plutôt, classées par tonalités, invitation à l’interprète à faire son choix et l’on se hasardera à ajouter que l’alternance de temps vifs et lents régit les enchaînements, trait baroque d’autant plus simple et naturel que ce sont des danses. Dans leurs pas, même compassées de hiératique noblesse, elles n’ont pas perdu leur empreinte paysanne et provinciale, se partageant encore entre « hautes » et « basses danses », dont la rusticité populaire, même épurée pour le salon noble, requièrent des mouvements exigeant agilité physique et repos.  Cas exemplaires, les piquantes danses picaresques espagnoles condamnées, vainement, par l’Inquisition, chaconne et sarabande, cette dernière gardant de sa pittoresque origine l’expression « faire la sarabande ». Mais exception, échappant à l’assagissement, le volage et volant canari, haute et sautillante danse avec, au départ, castagnettes aux mains et grelots aux chevilles, que le Cardinal de Richelieu dansa pour complaire à la reine espagnole Anne d’Autriche. Et sait-on que, formée par son père, le célèbre luthiste libertin Henri de Lenclos, Ninon, sans ressources, se fit un nom d’abord en virtuose de la sarabande avant de devenir la célèbre courtisane spirituelle et distinguée, mais chassée du Marais pour ses scandales et son libertinage érotique et religieux qui choquaient la Régente. Enrichie par le commerce de ses charmes, sur le tard, elle se gagna la respectabilité par son esprit, son luth, et ce fut un passage obligé artistique et mondain que son salon.


C’étaient les rives et dérives de l’Histoire que m’évoquait ce salon musical où planait l’ombre du jeune Louis XIV, entouré affectueusement par sa mère Anne d’Autriche et son protecteur parrain Mazarin, accueillant avec bienveillance Louis Couperin dont la Suite en la, pour nous, s’ouvrait par une « Simphonie » englobante, suivie d’une joyeuse « Piémontaise », une cocasse causerie entre la voix mâle, mielleuse, onctueuse de la viole de gambe, auréolée du babillage volubile, féminin, du violon enrubanné, ailé comme un oiseau. La « Sarabande » suivante et savante, vague motif nostalgique de la Folie d’Espagne : délicatement déployés, drapés somptueux, voluptueux, doucement insidieux des invites amoureuses de la gambe grave et, par-dessus, broderies langoureuses, caresses sensuelles du violon consentant qui, talent de l’instrumentiste et miracle de sa couleur ambrée répondant ou se répandant au son, nous semblait sonner avec une doucereuse largeur, de l’ambre au miel. La binaire gaité d’une « Gavotte » populaire ensoleillait la parenthèse ombreuse de la noble sarabande et cette Suite en la était couronnée d’un ternaire « Menuet du Poitou » tourbillonnant qui, même attifé et affûté à la cour, n’avait pas oublié son origine paysanne ni son savoureux accent poitevin hérité du branle. Cette pièce sera donnée en bis par Mathilde Vialle et Alice Julien-Laferrière dont les cordes frottées sont secondées par celles, pincées, du clavecin mousseux de Jean-Marc Aymes.

Moment puissant qui illustrait au mieux cette ductilité du passage, alors usuel, d’un instrument à l’autre que réprouve la manie craintivement livresque de notre époque, attachée à l’excès à la lettre au point d’en oublier l’esprit, ce magnifique début de la Suite en ré, « Ad cenam Agni providi » (‘L'Agneau nous convie à sa table’) mal transcrit en le fautif « Coenam », souvenir du grégorien pour le temps pascal, que les cordes  intimes faisaient noblement sonner comme des orgues : juste politesse à ce grandiose instrument qui sait jouer les plus modestes.

Autre saisissant passage, au clavecin cette fois, présenté par Aymes, le Tombeau de Mr. de Blancrocher, ou Blancheroche, célèbre luthiste fameux de son temps, mort accidentellement d’une chute dans son escalier. Il serait aujourd’hui oublié sans l’hommage du Tombeau que son ami Froberger, alors chez lui à Paris, lui dédia, pièce figurative qui finit brutalement comme un trébuchement dans les escaliers. Le Tombeau de Couperin sonne aussi de façon représentative, allure accablée d’un funèbre cortège, dissonances douloureuses, scintillement de larmes perlées, sonnerie de glas et gamme descendante de la déploration comme la descente vers l’ombre des marches fatales.

On ne détaillera pas toutes les finesses intimistes de ce concert, il nous faisait rêver, entrouvrant des pans de la mémoire par les sons et les sens convoquée, suscitant des images de musique et lumière, voix dorées des cordes frottées, auréolées des efflorescences argentines du clavecin, dont le ruissellement des cordes pincées élevait une vaporeuse écume, le halo d’une poussière lumineuse, musicale d’une infinie délicatesses.


Mars en Baroque, Marseille, Temple Grignan, 1 mars 2020

Le salon du jeune Louis XIV (Louis Couperin

Jean-Marc Aymes, orgues et clavecin

Duo Coloquintes : Alice Julien-Laferrière, violon ; Mathilde Vialle, viole de gambe.



On retrouve avec bonheur le Duo coloquintes dans leur dernier disque, Couperin en tête-à-tête, label Seulétoile, avec des pièces également de Debuisson et une belle Suite en sol anonyme. On saluera le texte original de présentation de Loïc Chahine, sous forme d’un dialogue entre deux personnages anonymes à grand renfort d’érudites citations de latin, selon l’usage savant ou pédant de l’époque (on n’a qu’un texte en latin très court sur Blancrocher…). Nous les identifierons comme Froberger et Couperin par leur décision de consacrer un Tombeau à feu M. de Blancrocher mort accidentellement, avec l’ambition de surpasser celui que Gaultier consacra à l’Enclos. En fait, je me permets de préciser  qu’on écrivait Lenclos ou, plus justement Lanclos), dont je rappelle qu’il fut un turbulent et célèbre luthiste, père de la plus tard célébrissime Ninon dont je parle plus haut, esprit fort, libertin (athée) qui instruisit sa fille tant dans le luth que dans le libertinage intellectuel et physique. Assassin du mari de sa maîtresse il dut fuir en Savoie mais ses amis ne l’oublièrent pas.


Si je rappelle encore le luthiste, poète satirique et remarquable écrivain picaresque Charles Dassoucy (1605-1677), amant de Cyrano qui le menaçait de mort après une trahison, collaborateur de Molière, emprisonné plusieurs fois et frôlant le bûcher pour homosexualité, fuyant en Italie, dont Faenza vient d’exhumer la seule musique qui nous reste de lui, nous n’avons, en évoquant ces extraordinaires personnalités et artistes, qu’une faible idée de la richesse artistique et intellectuelle  foisonnante et fougueuse, de cette société libertine de la première moitié du XVIIe siècle français que la défaite des Frondes, la Cabale des Dévots réactionnaire et l’absolutisme de Louis XIV va réduire au silence, mais sans doute « avec une idée de derrière la tête » comme conseillait Pascal lui-même, soumis au nouvel ordre moral, ou sous cape d’hypocrisie comme le Dom Juan de Molière, lui-même victime des nouveaux Tartuffes.




Décidément, cet obscur Charles Fleury, Sieur de Blancrocher, dont la qualité devait être grande à en juger par celle de ses amis, est également célébré par un très beau disque de Pierre Gallon au clavecin, label Encelade, intitulé Blancrocher-L’Offrande. N’ayant laissé qu’une pièce manuscrite pour luth, interprétée ici par le luthiste Diego Salamanca, Blancrocher , bien présenté par Gallon, était un fameux collectionneur d’instruments. Il nous demeurerait à jamais obscur s’il n’avait eu la chance d’être immortalisé non seulement par les deux Tombeaux de Froberger et Couperin mais également par ceux d’autres musiciens de ses amis comme Gaultier et Dufaut qui ne déméritent pas à côté, et parfaitement servis dans ce disque.

Rappelons que Ravel, en pleine Grande Guerre, désespéré d’avoir été démobilisa, entre 1914 et 1917, composa un Tombeau de Couperin, on ne sait si pensant à Louis ou à François.


dimanche, septembre 22, 2019

IMPRESSIONNANT DUO IMPRESSIONNISTE

  
DUO IMPRESSIONNISTE


Katel Boisneau, harpe celtique ; Matthieu Tomi, basse six cordes

Marseille, Roll'Studio

14 septembre


    Impressionnant, sans vouloir impressionner, sans expressionnisme racoleur, par sa virtuosité souriante, son aisance acrobatique des doigts, ce duo de cordes pincées, jamais pincé ni guindé dans sa directe familiarité et proximité dans le nid rocailleux mais douillet du Roll'Studio.


         Le Panier

Car c’est aussi cela Marseille, en dehors des grandes institutions musicales : presque secrets mais connus d’initiés amoureux, des lieux discrets mais généreusement accueillants aux musiciens, chanteurs, artistes, leur offrant un lieu, une scène, un public pour s’y produire.

 Ici, c’est dans le plein cœur, à tout cœur, du vieux Marseille, il faudrait dire Massalia, même Phocée, l’antique cité sur la colline du Panier où les Grecs posèrent la première pierre de la ville la plus ancienne de France, que les Romains agrandirent, embellirent, fortifièrent, où la Place des Moulins médiévale annonçait déjà l’avenir de ce qui devaient être les puissantes minoteries du XXe siècle, broyant blé, arachide, coprah, pour les fameuses fabriques de pâtes, biscuits célèbres, huileries, savonneries fameuses, qui fleuraient bon un air non pollué, disparues aujourd’hui avec la désindustrialisation. Le Panier, pas à pas, signe à signe, dans ses ruelles ponctuées de petits ateliers d’artistes, que redécouvrent les touristes, on suit des traces de cet immémorial passé d’où se construisit la puissance d’une ville commerciale aux ambitions de cité république méditerranéenne, qui contraignit tous les souverains de France à signer des Capitulations respectant ses droits, jusqu’au jour fatal où Louis XIV, pour châtier la rebelle, y pénétra non par la porte monumentale mais, en conquérant, par une brèche faite symboliquement exprès dans sa muraille, en bas du Panier, où se trouve le Mucem, faisant pointer tous les canons des forteresses des hauteurs, non vers l’extérieur défensif, mais sur l’indomptable ville elle-même.


Roll'Studio

Ancien portail dont les deux lourds battants de bois sont adoucis d’un bleu lavande sur une porte dont les ferronneries végétalisées sont plus festives que défensives. Petit couloir, petit comptoir de bar, quelques petites marches, un creux, une cave, un caveau en voûte en opus incertum, héritage romain, ces pierres, ces moellons gris presque moelleusement sertis au hasard, comme des grumeaux, dans un mortier presque jaune d’œuf : oui, un nid, avec cet étrange oiseau doré posé sur un pied, la harpe, déployant une aile immobile striée de l’or aérien de ses cordes. En face, aile sagement repliée d’un envol retenu, un piano ; entre les deux, alanguies sur une chaise, les courbes rebondies, voluptueusement féminines, de la guitare basse et une autre, semblant traîner comme par hasard, telle une odalisque orientale, à même le tapis du sol. Un canapé, des banquettes, des chaises pour les spectateurs.


Ce lieu modeste au creux de cette étroite rue des Muettes affiche pourtant de larges ambitions parlantes, éloquentes : c’est une école de musique. L'association Loi 1901 qui la gère dispense aux enfants et aux adultes, prioritairement du quartier, une initiation et un enseignement musical orientés vers la musique classique, baroque et lyrique, sans oublier le jazz et ses improvisations, avec finalement, comme exercices pratiques exemplaires, ces concerts du samedi sur la scène, ouverte à des musiciens, généralement régionaux avec lesquels on peut amicalement discuter ensuite autour d’un verre et d’une portion de pizza. La musique, de tous, à portée de tous.

Duo impressionniste

On ne demandera pas, aux duettistes, le pourquoi de ce nom, puisqu’ils se refusent d’expliciter quoi que ce soit de leur musique, composée presque toujours à deux, qui, il est vrai, parle toujours d’elle-même sans besoin de discours (surtout rue des Muettes !) faite des impressions, physiques, donc, mentales, des images qu’elle suscite, éveille ou réveille en nous. Ils nous souffleront, malgré tout, les circonstances, les titres, condensés d’expériences de rencontres, autant d’approches qui auréolent de vécu intense leurs morceaux.

Elle, Katell Boisneau, Bretonne, semble être née avec la harpe celtique dans son berceau, paternelle sinon maternelle. Initiée par son père, elle approfondit aussi au Conservatoire de Nantes la version classique de l’instrument, dont elle nous dit, en passant, la différence : pas de pédales pour la harpe celtique pour les demi-tons, mais un ingénieux et complexe système de « palettes », de « taquets », fixés sur le galbe supérieur de l’instrument pour chaque corde. D’où la dextérité supplémentaire, la prestesse, la prestidigitation de ces doigts de fée dont l’agilité est telle que l’on perçoit à peine la touche. Originale artiste au parcours des plus singuliers : harpiste et danseuse-acrobate passée en Afrique, apprentie au Circus Baobab de Guinée, puis formée et confirmée dans des écoles françaisses de cirque. Initiée à la kora, cette harpe-luth mandingue, elle se produit en duo avec Toumani Diabaté au Carrousel du Louvre, participe à diverses créations avec divers ensembles, dont le groupe Accord de Cordes et la Compagnie Mauvais Cotons. Lauréate du Prix Envie d’Agir, elle crée un duo de harpe, kora et mât chinois avec Kandia Kouyaté à Conakry, retrouvant en 2009, son ami Abdoulaye Kouyaté pour fonder Lá Y Ká.


Son partenaire, complice compagnon compositeur, Matthieu Tomi, d’origine corse, passe en trombe au département de musicologie de l’Université d’Aix-en-Provence, en coup de vent  au Conservatoire dans la classe du fameux Jean-François Bonnel, multi primé. Plus que de théorie, il s’enrichit parallèlement d’expériences scéniques avec divers groupes de jazz, de blues sur les scènes régionales et des festivals en Corse, tourne de 2005 à 2013 avec Watcha Clan, un groupe Wolrd Electro. Il joue actuellement avec Nasser Ben Dadoo, Bluesman, avec lequel il prépare un album. Ses compositions sont nourries, de rencontres, de lectures, d’une atmosphère familiale insulaire où le chant, naturellement, n’est jamais absent, voix ici encore écho du grand-père sinon du père de deux artistes qui, apparemment, ne crient pas comme Gide : « Familles, je vous hais ! », credo bourgeois que, généralement, seuls des bien nantis peuvent se permettre. 

Il y a un tel climat affectif chez ces deux interprètes que, dans le dialogue naturel qui s’instaure dans l’intimité amicale de cette petite salle, dans la proximité des artistes, j’ai presque du regret de révéler à Matthieu Tomi que le poème Liberté de Paul Éluard, qu’il a mis amoureusement en musique était, au départ, du propre aveu du poète, un poème d’amour nommé Une seule pensée, destiné à sa femme Nusch dont le nom apparaissait comme la révélation attendue du mystère à la fin de la dernière strophe[1]. Il le changea finalement (spontanément selon la légende) par celui de Liberté, dont on sait le succès avec les parachutages par les aviateurs anglais dans la France occupée. Mais qu’importe : le côté incantatoire du simple et sublime poème, qui a inspiré tant de musiciens, dont Poulenc, est là dans la version de Tomi, avec une sorte de basse continue obsessionnelle comme l’anaphore « Sur… » qui scande le poème et cette musique passant de la harpe à la basse est un vrai dialogue amoureux.

Motifs lancés à la harpe, commentés, brodés à la guitare volubile, dès le premier morceau, Sole, (Inti d'abord, qui signifie ‘Soleil’ dans la langue quecha des Incas) il y a tout l’or éclatant de la harpe ombré par l’épaisseur d’argent de la basse. La pièce suivante, Agriate, du nom du désert corse, pose un thème jazzy à la guitare, très rythmé, sombre, ponctué de myriades d’étoiles, de constellations de subtils arpèges, douces vagues rêveuses de la harpe avant que les deux instruments n’échangent leur dynamique, piano et forte, gruppetis de la guitare tels des nuages de mauvais temps sur les ondes plus larges de la harpe. Harpe à l’aigu, allègre, espiègle, et basse très bossa nova, notes entêtées crêtées d’Éclats lumineux avec de légères percussions de doigts sur la caisse ou cordes. Temps arrêté de rêve, sur un bourdonnement de sa guitare, Matthieu Tomi semble se livrer à mi-voix en chantant, en anglais, un souvenir de son grand-père dont la voix, dit-il, l’habite : Suspendu, il pince ses cordes et Katell tisse, aimante fée, sa fine toile arachnéenne de sons atentifs.

On aura quelques standards tendrement revisités, dont une berceuse, un thème langoureux de Tom Jobin, Luiza, avec une élégance savante et populaire. Pour Orso, ‘ours’ en Corse, les deux musiciens invitent dans leur couple le troisième homme, Wim Welker, bien d’ici malgré un nom d’ailleurs, guitariste plié à toutes les musiques et disciplines, par ailleurs enseignant en divers lieux. S’emparant de la seconde guitare, toute en aigus argentins, ce sera un trio acrobatique, un superbe bœuf d’improvisations, compétitions en virtuosités cordiales de cordes accordées jouant le désaccord pour rebondir, revenir ensemble de courses-poursuites haletantes, la harpe devenant une sorte de scat, scandant les vocaleses des guitares. Les trois partageront un Thé à la menthe très brésilien dont nous goûterons avec délectation jusqu’à la dernière goutte et ils nous offriront en bis (tris ?) le bouquet pyrotechnique de la reprise en trio de Suspendu, harpe élargissant ses ondes presque hawaïennes, avec des effets de glissandis comme des enroulements de vagues de surf sur le fracas écumeux des autres cordes.  Des tsunamis comme on peut les aimer.

Impressionnante virtuosité dans la simplicité souriante d’interprètes jeunes dans la proximité d’un lieu qui, sans nulle glaciale distance, nous intègre chaudement, amicalement,  aux musiciens.



Marseille
Roll'Studio
14 septembre
Katel Boisneau, harpe celtique ; Matthieu Tomi, basse six cordes

Roll'Studio (au Panier), 17 rue des Muettes, 13002 Marseille.
tél. : 09 65 30 36 59 ; claire.abram@rollstudio.fr

Le 24 Octobre, le Duo impressionniste assumera la première partie de Nils Petter Molvaer, à  La Petite Halle de La Villette, Paris.

Certains morceaux sont en écoute :

Sur le site de leur compagnie, capture de certains de leur spectacles  harpe, guitare et cirque.

Photos :

1. Duo impressionniste (©Aurélien Le Calvez);
2. Photo Roll’s studio, rue ;
3. Un concert de jazz;
4. Duo impressionniste (©Camille Perrin).



[1] « Je pensais révéler pour conclure le nom de la femme que j’aimais, à qui ce poème était destiné. »,  Paul Éluard, Poésie et Vérité (1942)

Rechercher dans ce blog