Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.
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mardi, mars 01, 2016

BENOÎT DUMON

 
Enregistrement 21/12/2015, passage, semaine du 28/12/ 15 /3/16

RADIO DIALOGUE RCF (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 206

Lundi, 12h15, 18h15, samedi à 11h45


PORTRAIT  DE BENOÎT DUMON



      Dans le riche paysage musical de notre région, Benoît Dumon occupe assurément une place multiple et singulière. Voici, en effet, un jeune musicien de moins de trente ans qui se singularise par la multiplicité de ses dons, de ses talents. Nous en avons eu un mince aperçu lors de notre concert de Noël du 13 décembre au Temple Grignan : alors que je lui proposais d’y participer comme chanteur soliste, l’ayant apprécié lors d’un remarquable concert qu’il proposait en l’Église des Réformés, très modestement, il a préféré se fondre solidairement avec le quintette masculin a cappella, Calisto. Cependant, il nous a régalés également d’un Noël à l’orgue, Noël étranger, une pièce rare d’un compositeur français que beaucoup auront découvert grâce à lui, Louis-Claude Daquin (1694-1772). On remercie donc la curiosité généreuse de Benoît Dumon, né à Marseille en 1986, organiste, contre-ténor, claveciniste entre autres talents puisqu’il est également chef de chœur. Et, à son actif, déjà trois disques excellents enregistrés pour le label Parnassie, qui honore notre région, dont j’ai plusieurs fois salué les réalisations. 
     Son premier CD, est un album d’orgue paru en 2014, intitulé Nun Komm, der Heiden Heiland, ‘Viens maintenant, Sauveur des païens’, qui réunit trois compositeurs baroques allemands au patronyme commençant par B : Buxtehude, Bruhns et Bach. Enregistré avec l’orgue Pascal Quoirin de l’église Sainte-Marguerite de Marseille, ce disque fut immédiatement remarqué et récompensé du Prix Pierre Barbizet de l’Académie de Marseille

    Le clavier n’a guère de secret pour Benoît Dumon. Il avait commencé par travailler le piano, qu'il abandonne, avant de passer à l’orgue puis au clavecin. Ses classes musicales, il les commence au Conservatoire National de Région de Marseille avec André Rossi, célèbre concertiste et professeur  d'orgue et d'harmonisation au clavier. Benoît Dumon obtient un Diplôme de perfectionnement en orgue (4e cycle) dans cette classe d’André Rossi et un Premier prix d'orgue et d'improvisation. Dans ces discipline, il est aussi demi-finaliste dans des concours internationaux.
     Le clavecin et le continuo, il les étudie d’abord au Conservatoire d’Aix-en-Provence dans les cours de Brigitte Tramier, dont nous avons souvent présenté les disques, ainsi que de Natalia Cherachova. Avide d’approfondissement de son art et de perfectionnement, toujours au CNR de Marseille, il suit l’enseignement du compositeur et professeur Pierre-Adrien Charpy pour le contrepoint, et de Caroline Huynh-Van-Xuan pour le clavecin. À la qualité de l’élève, on voit celle des maîtres.
      Non content de ces cordes à son arc et art, organiste, pianiste,  infatigable, Benoît Dumon travaille le chant avec Raphaëlle Kennedy à Marseille, et, encore au Conservatoire d’Aix-en-Provence, auprès de Monique Zanetti, deux chanteuses spécialistes virtuoses du Baroque, qui ont enregistré nombre de disques avec de grands ensembles, qui habitent et enseignent dans notre région, mais dont la carrière est largement nationale et internationale. Dans ce domaine encore, Benoît Dumon est demi-finaliste de plusieurs concours internationaux en chant baroque.


      Nous le découvrons en contre-ténor dans son second disque, Dolce tormento,  ‘Doux tourment’, 2015, toujours aux éditions Parnassie, dans des airs du premier baroque italien issu de la Camerata de’ Bardi, le fameux salon du comte Bardi de Florence où se réunissaient poètes, savants et musiciens qui, croyant retrouver la tragédie antique chantée, créèrent ce qu’on appela plus tard l’opéra, d’abord le stile rappresentativo, ‘le style dramatique’, théâtral , où la musique, serve de la parole, en illustre et raffine les inflexions, pour donner le favellare in armonia, un recitar col canto, un parlé-chanté, une déclamation lyrique dont le texte est intelligible, selon aussi les canons du Concile de Trente (1545-1563) pour la musique religieuse. On en  peut écouter sur Qobuz  avec  quel sens dramatique il interprète le fameux « Lamento d’Arianna » de l’opéra perdu de Monteverdi, long récit profane, devenu, à l’église, celui de la Vierge   (http://benoitdumon.com). Sur le même site, du même disque, on goûte le raffinement galant des plaintes amoureuses dont on meurt toujours en restant bien vivant : il nous gratifie avec le même bonheur de la volubilité virtuose de sa voix, de son phrasé élégant et de son sens du texte, primordial dans cette musique théâtrale. On trouve dans ce disque non seulement, des pièces de Caccini, Monteverdi mais aussi de Girolamo Frescobaldi, Stefano Landi. La réplique musicale plus que l’accompagnement, lui est donnée par Jean-Michel Robert, à la fois éditeur et virtuose des cordes pincées baroques, luth, guitare et théorbe. On retrouve Benoît lui-même à l’orgue dans une partita de Frescobaldi. 

      Ce jeune homme singulier aux talents multiples donc, soliste brillant, sollicité par les meilleurs ensembles baroques, Concerto Soave, Musica Antiqua Provence, Parnassie du Marais, l’Académie Bach d’Aix est par ailleurs, membre fondateur du trio Da Cappella, du trio Mescolanza et du quintette vocal masculin Calisto, entendu lors de notre concert. Il créé et dirige le chœur « Ensemble vocal de Cassis » ainsi que « les Zippoventillés et signe avec ces derniers, toujours sous le label Parnassie, un disque aussi original que somptueux, Poulenc au Moyen-Âge. Et, en espérant le retrouver bientôt dans ses facettes diverses mais toujours remarquables, nous l'avons quitté sur nos ondes avec « Sanctus » rayonnant de la Messe en sol de Poulenc. 
 
DISQUES EN TÉLÉCHARGEMENT SUR LE SITE DES ÉDITIONS PARNASSIE: 

                     http://www.parnassie-editions.fr/par69Poulenc.html

samedi, novembre 16, 2013

Portrait


 PATRIZIA CIOFI,
SOPRANO

Extrait de  mon émission allégée des exemples musicaux. À la place, des liens vers Youtube où l’on retrouve cette magnifique artiste.

RADIO DIALOGUE (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)
« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 101
 Lundi : 10h45 et 17h45 ; samedi : 12h45

Elle triomphe encore sur la scène de notre Opéra dans cette Straniera, ‘l’Étrangère’ de Bellini, œuvre rarissime de haute volée, de haute voltige vocale, ce qui explique sa rareté de par le monde. Mais Patrizia Ciofi, qui parcourt ce monde sur les ailes du chant et de sa voix ailée, est loin d’être une étrangère chez nous : elle y est même chez elle tant le public lyrique de Marseille, reconnaissant aux artistes de qualité, a su apprécier les siennes depuis son apparition dans Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach (2004). Ce fut ensuite une Lucia di Lammermoor de Bellini (2007) d’anthologie, réglée par Frédéric Bélier-García, qui hante encore les mémoires, hallucinante de vérité hallucinatoire, puis une Ophélie d’Hamlet d’Ambroise Thomas (2010) que personne n’a oubliée dans son air tendre, triste et fou de virtuosité vertigineuse noyée dans sa baignoire, enfin, ce fut Roméo et Juliette et elle participa au concert inaugural du Silo (2011) et avait donné un récital au Gymnase, dans le cadre de Marseille-concerts.
Adoptée chez nous, cette Italienne de Toscane, née à Sienne, a encore émerveillé souvent notre région, à l’Opéra d’Avignon où, entre des récitals de bel canto romantique, dans des opéras, elle a incarné mémorablement Leïla des Pêcheurs de perles de Bizet, Manon de Massenet, et aux Chorégies d’Orange, dans le cadre grandiose devant huit milles spectateurs à ciel ouvert, cette frêle et petite jeune femme est aussi chez elle, dans Lucia encore, à l’aise dans Traviata, dans Gilda de Rigoletto, dont, folle gageure, avec Leo Nucci, elle bisse la terrible scène « Vendetta » et, l’an dernier, en récital avec le même infatigable baryton, elle « trisse », elle répète trois fois cette scène redoutable : un exploit digne des plus grands sportifs, mais dans un éblouissement artistique et émotionnel de toute beauté, d’exceptionnelle qualité. On se demande où cette femme menue, rieuse, à la flamboyante chevelure, à la voix délicate, ronde, tendre, boisée, apparemment fragile, puise cette énergie.
On écoutera avec bonheur des exemples révélateurs de son talent, un dans un disque précieux enregistré en 1999, en direct du Festival della Valle d’Itria, Marina Franca, avec l’Orchestra internazionale d’Italia sous la baguette de David Golub de Tommaso. Elle y chante des extraits d’œuvres souvent rares dont un chef-d’œuvre de Tommaso Traetta, (1727-1779) l’opéra Ippolito ed Aricia (1759), inspiré d’Hippolyte et Aricie, du livret pour Rameau de l’abbé Pellegrin, d’après la Phèdre de Racine, qui narre l’histoire du jeune couple malheureux à cause de l’amour incestueux de Phèdre pour son beau-fils Hippolyte. En voici un extrait sur Youtube :


Oui, c’est une grande chance, un grand privilège de voir et d’entendre souvent Patrizia Ciofi, qui parle d’ailleurs un français remarquable, dans notre région. Car on se l’arrache internationalement : de la mythique Scala de Milan à la Fenice de Venise dont elle assure la résurrection en 2004 après son incendie, en passant par tous les grands théâtres lyriques de son pays et de l’Europe et d’ailleurs, Munich, Berlin, Barcelone, Madrid,  Paris, Londres, Chicago, New York, Moscou, Tokyo, etc, etc.
Pour les auditeurs de Radio-Dialogue, elle me reçoit dans le grand foyer de l’Opéra de Marseille, la veille de la générale de la Straniera. Je lui manifeste mes scrupules de la faire parler la veille d’une représentation et lui propose de la revoir un autre jour : la voix, le timbre, sont choses d’une extrême fragilité et les chanteurs évitent de parler pour ne pas les fatiguer la veille d’une représentation, certains allant jusqu’à se mettre du sparadrap sur la bouche pour s’épargner la tentation de la parole, funeste au chant. Elle me rassure en riant et, quand je veux faire court pour la laisser se reposer, elle ne ma mesure ni son temps ni sa parole et devance souvent même mes questions.
Le 13 juillet  2012  à Orange, après le Requiem de Mozart,  Benito Pelegrín
raconte une blague à Patrizia Ciofi prête à éclater de rire… (Ph. Stéphane Seban)
Bref, même en la connaissant un peu au hasard des rencontres amicales après ses représentations à Orange, je croyais trouver une diva mais je découvre une femme, d’une simplicité directe, avec beaucoup d’humour, de lucidité sur elle, sur sa carrière, avec une morale, une philosophie humaine de la vie qui touche et fait réfléchir. Je lui parle métier, musique mais, au-delà de la musique, qui est sans doute une éthique autant qu’une esthétique, c’est une sagesse qu’elle m’exprime et m’imprime : oui, dans la vie, il y a de grandes douleurs, inconsolables, inoubliables mais, au lieu de nous fermer égoïstement sur nous, elles doivent nous ouvrir sur le malheur des autres. Et, dans tout cela, sans renoncer au souvenir qui fait mal, il faut garder le bon, le beau, remercier la vie, donner des chances à sa propre vie.


Alors, à côté de cela, mes questions sur les bons souvenirs de mise en scène ou les mauvais, les conflits éventuels avec le metteur en scène, le chef d’orchestre, sont vite balayées : même en venant aux premières répétitions avec une idée personnelle sur le personnage musical qu’elle doit interpréter, après une écoute modeste des disques des grandes cantatrices qui l’ont précédée, Patrizia Ciofi fait « tabula rasa » de ses conceptions personnelles, même pour des rôles qu’elle a interprétés cent fois, pour s’ouvrir aux propositions des autres, s’en enrichir même dans la contradiction, pour se faire des surprises et fuir la routine, et se laisser guider par la musique.
Mais on se laisse, sans se lasser, guider par elle dans ce disque remarquable, dans le même Festival, mais en 2000, et guidée par la baguette de Paolo Arribabeni, le chef de la Straniera, elle nous bouleverse dans l’Otello, non de Verdi, mais de Rossini, avec la « chanson du saule », « Assisa a pie d’un salice », poétique Desdemona qui faisait trembler la pauvre Malibran aux prises avec son tyrannique père Manuel García dans le rôle de l’époux jaloux.
El le rêve de cette grande dame toute menue, attendrissante, hors de la scène, c’est de vivre chez elle une vie normale de tous les jours, en conservant la rigueur d’une hygiène de vie ménageant la voix,  prenant garde à la nourriture, en évitant le stress qui créée ou intensifie les problèmes, mais en fréquentant les amis, en cuisinant pour eux, et surtout, dans ce métier aux constants voyages, de pénible solitude,  elle sait combien il faut prendre soin de l’autre comme de soi-même, l’aimer et s’aimer en couple en harmonisant l’équilibre délicat des habitudes.

Son avenir ? Le futur de sa voix ? Elle a chanté le baroque, et de Mozart à la musique contemporaine en passant par tous les grands rôles de soprano lyrique coloratura. Mais il faut accepter, avec le temps, que les choses changent, que le corps parle, résiste, sans le forcer. Il faut l’accompagner dans son évolution sans s’accrocher à ce qui n’existe plus de ses possibilités. Elle adore explorer ses limites mais sans les exposer, les faire exploser inutilement : savoir ce que peut et veut sa voix et ce qu’elle ne peut et veut plus. 
Nous la voudrions encore et on la quitte à regret mais avec la consolation de la retrouver dans ces disques et sur ce précieux finalement Youtube et l’on conseille d’écouter sa voix douce, boisée, feutrée, son français si fluide, dans cette belle interview, dont on ignore l’auteur, élégamment discret, laissant la parole à la cantatrice qui parle si intelligemment de l’opéra balcantiste romantique à propos de Lucia de Lammermoor qu’elle interprétait alors  à Paris.


Ci-dessus, parmi ses très nombreux enregistrements, un disque très éclectique de Ciofi et deux disque de musique baroque où excelle cette voix instrumentale mais faite de chair et d'âme.

PETIT FLORILÈGE DE CRITIQUES PARUES DANS CE BLOG SUR PATRIZIA CIOFI

LUCIA DE LAMMERMOOR, Marseille
vendredi, avril 20, 2007
http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.fr/2007/04/lucia-de-lammermoor-marseille.html


Mais, voix et jeu, physique, Patrizia Ciofi, les possède et transmet, miraculeusement. Orange, écrin de titans, avait consacré, sacré cette frêle silhouette dans cet étau de pierre. Ici, cette fragilité corporelle, toute de légèreté, cette tendresse de la voix, aux aigus extrêmes d’une extrême douceur, sans arêtes, qui se joue des pires difficultés, si musicale, nous arrive avec une évidence sensible qui va droit au cœur : les vocalises ont du sens, les soupirs sont des hoquets de douleur, avec un naturel confondant : on redécouvre la partition archi-connue. D’entrée, on sent la faiblesse de l’héroïne, dans la fébrilité, dans le regard égaré, hagard dans la folie, colombe harcelée par la horde, le vol nocturne des oiseaux de proie mâles : on a envie de la protéger, de la prendre dans ses bras, mais on se dit égoïstement que le malheur va si bien aux femmes dans l’opéra… Des ovations saluent ses airs, les coupent aux charnières : l’émotion de la salle la gagne et nous regagne. La salle salue debout, comme un seul homme, spontanément. Elle pleure, nous aussi. Sa dernière Lucia? Disons, pour nous, la première.

LES PÊCHEURS DE PERLES, Avignon
08 mars 2007
http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.fr/2007/03/les-pecheurs-de-perles-avignon.html


Que dire de Patrizia Ciofi sans se répéter? Même grippée, elle est toute présente, petit Tanagra indien, légère comme un oiseau dont elle a les vocalises et les trilles dans un air vertigineux qui anticipe celui de Lakmé vingt ans plus tard, un peu moins aigu, voix d’une rare musicalité, tendre, moelleuse et délicate, toujours à fleur d’émotion : un bonheur.


LA TRAVIATA, Chorégies d’Orange
jeudi, juillet 16, 2009

  La traviata, c’est Patrizia Ciofi, minceur juvénile, jolis gestes gracieux, rieuse et grave, extravertie et intérieure. Elle n’est pas défigurée par une énorme voix : sa Violetta, c’est bien elle, cette silhouette agile, ce timbre rond, de miel, d’une musicalité de rêve, une volubilité qui fait voltiger les vocalises comme des bulles de champagne ou des interrogations de l’âme. Une incarnation touchante dans la délicatesse qu’on voudrait protéger jointe à la puissance tragique qui bouleverse.













HAMLETMarseille
juin 2010
http://benitopelegrinchroniques.blogspot.fr/2010/06/hamlet.html

Et quand Ophélie est Patrizia Ciofi, légère comme un moineau au milieu de sombres corbeaux morbides, sautillant, pépiant tout doucement sans jamais s’intégrer à leurs vols funèbres ou bals frivoles, c’est le frisson de la grâce qui passe, dès son mélancolique premier air : doux legato dessinant un flottant horizon déjà lointain. Regards égarés, bras aux envols brisés retombant, désespérés d’étreintes rejetées, sur la pointe des pieds pour atteindre un inaccessible Hamlet dressé comme un roc dans son obsession qui le rend insensible, livre à la main, elle est l’image, et le son idéal, de l’abandon, de la détresse douce et bleutée qui va l’étreindre dans sa brume aquatique. Et tout cela avec cette voix tendre, moelleuse jusque dans l’extrême aigu, jonglant, aérienne, avec notes piquées, trilles d’oiseau, roulades, cadences irréelles, avec un aisance bouleversante qui fait vivre ce sommet de l’art, l’artifice de cette haute voltige vocale, comme tout naturel. […]


Gageure réussie dans un lieu unique : Ophélie ne va pas se noyer dans un étang extérieur mais ici, au milieu de la scène, dans une baignoire ; en faut-il plus à une enfant fragile et gracile pour sombrer dans sa folie et se noyer dans ses larmes ?


MANON, Avignon,
3 mars 2009
http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.fr/2009/03/manon.html


Patrizia Ciofi, c’est cette grande dame du chant international qui, loin de cultiver ses succès, prend le risque de prises de rôles, il y a peu, à Avignon, Leïla des Pêcheurs de perles et, aujourd’hui, Manon, qui nécessite vélocité et agilité dans l’air virtuose du II mais aussi un solide médium dramatique dans la scène de Saint-Sulpice. Même si la voix accuse une certaine fatigue dans l’air du Cours-la-Reine, chez cette grande artiste, on l’éprouve comme un charme touchant de plus d’une héroïne qui n’est « que faiblesse et que fragilité », humaine en somme, faillible. Mais la rondeur boisée, le miel musical de son timbre, son art des nuances, des couleurs, son jeu convainquant de bout en bout, tour à tour mutine, câline, coquine, sincère, mouvante et émouvante, en font une Manon d’exception.

RÉCITAL Patrizia Ciofi, Marseille-Concerts
dimanche, mai 08, 2011
http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.fr/2011/05/recital-patrizia-ciofi.html

La cantatrice Patrizia Ciofi n’est pas une diva. Mieux qu’une diva, elle est Patrizia Ciofi, c’est-à-dire, une chanteuse qui sait faire de l’art le plus consommé du chant, de la technique la plus absolue, une seconde nature, ou sa première. À sa voix d’une exquise musicalité, souple, perlée, au timbre doucement fruité, riche en harmoniques, elle sait donner un arc-en-ciel séduisant de nuances, feutrées, veloutées, irisées, toujours au service de la musique et du texte, de l’interprétation, en musicienne et actrice. Personnalité à la nature charmeuse sans effet de charme, silhouette gracile, sourire gracieux et yeux malicieux, elle dialogue aimablement avec une salle bon enfant à la méditerranéenne, qui l’interpelle gentiment ; après d’époustouflantes interprétations des héroïnes folles du romantisme le plus fou, on lui réclame abusivement en bis Lucia, elle réplique :

« Lucia ? Je ne suis pas un juke-box ! »

[…]

Ici, en seconde partie, de noir vêtue, elle offre une panoplie de ces rôles tragiques  du romantisme généralement prétextes aux compositeurs du temps d’en faire des morceaux de bravoure, avec de fameuses scènes de folie que s’arrachaient les plus fameuses cantatrices, occasion pour elles de faire étalage de leur maîtrise vocale, de leur virtuosité, avec toute une pyrotechnie de vocalises, de notes piquées, de fusées, roulades, glissandi, sauts et autres agréments acrobatiques du chant placés, après un premier mouvement, dans les cabalettes finales. Vertigineuse virtuosité pure que l’air de Fiorilla de Il turco in Italia opéra-bouffe de Rossini, de demi-caractère dans la Marie de La Fille du régiment. La tragédie et le délire fondent les vocalises dont se hérisse le rôle de Maria Stuart dans la Maria Stuarda de Donizetti, la reine perdant la tête avant de la perdre tout court. Toute la technique impeccable de Ciofi est là. Mais avec l’air de Juliette des Capuleti e Montecchi de Bellini, le grand arc lyrique bellinien devient poésie vocale pure dans la voix de Patrizia qui nous transmet toute la nostalgie douce et mélancolique des grandes âmes trahies par la vie dans l’air rêveur de La Sonnambula.

Photos : les crédits respectifs figurent dans chaque article dont je donne le lien.

















vendredi, juillet 05, 2013

PORTRAIT DE BÉATRICE URIA-MONZON


PORTRAIT DE BÉATRICE URIA-MONZON
ÉMISSION

Enregistrement 10/6/2013, passage, semaines du 17 et 24 /6/2013

RADIO DIALOGUE (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)
« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 87
Lundi : 12h45 et 18h45 ; samedi : 12h30
Dans le cadre de sa saison méditerranéenne MP13, l’Opéra de Marseille présente donc, en première création sur notre scène, une nouvelle production de Cléopâtre, le dernier opéra de Jules Massenet. Et cette reine d’Égypte historique, mythique et légendaire, est incarnée, et de quelle intense et charnelle façon, par la mezzo-soprano Béatrice Uria-Monzon.
Il suffirait à ceux qui ne la connaîtraient pas, pour ébaucher un portrait de Béatrice Uria-Monzon, d’une peinture, d’un tableau, d’une photo : il n’y aurait qu’à la voir, la regarder et tout serait dit en ne disant mot. Elle est d’une remarquable beauté. Mais en rester à la beauté physique de la personne serait faire injure à sa personnalité en l’enfermant dans le cliché, ou le cadre pictural, d’un personnage : femme et belle. Et tais-toi, bien sûr.
Mais cette belle femme-là, il n’y a pas qu’à la regarder, il faut l’écouter : elle parle, et bien, elle joue  et chante, très, très bien : le talent, l’art —et il n’y a pas d’art sans travail— viennent couronner le don de la nature. Béatrice Uria-Monzon est donc un ensemble unique sur scène d’une présence qui donne sens, sensualité, corps et voix, aux personnages qu’elle incarne. On fera donc grâce, on s’épargnera les clichés qui la poursuivent pour la décrire, grande et belle brune hispanique « à la peau mate », on évitera cet « œil noir », ce regard « de braise », dont on la gratifie à longueur d’article depuis qu’elle a redonné vie, de saisissante façon, à Carmen, en l’arrachant à tous les oripeaux d’une tradition caricaturale, qu’on a parfois tendance à lui faire endosser personnellement, comme si le personnage s’était emparé de sa personne.
Elle a certes apporté à ce rôle non seulement son physique séduisant, mais sa subtilité séductrice, le physique sublimé par l’intelligence, le corps, par l’esprit : beauté plastique, mais noblesse de l’allure, mise à distance par la figure, l’espièglerie de ce nez mutin, le sourire, l’ironie, de cette Carmen « toujours railleuse » qui, si elle se prend au tragique, ne se prend pas forcément au sérieux.Voici ce que j’en écrivais dans une critique :
« Dire de Béatrice Uria-Monzón qu’elle est Carmen semble un pléonasme : couleur de la voix, finesse et intelligence de la gitane aristocratique par nature, beauté hiératique et souriante, démarche naturelle de reine, elle en incarne la dignité au-dessus de toute contingence du monde vulgaire. »
En effet, avec elle, nul grossissement du trait sur scène, rien qui pèse ou pose, nul effet de hanches, de seins ni de sons poitrinés de façon vulgaire.On aura reconnu la fameuse habanera dont peu de gens connaissent que Bizet l’emprunte à son ami espagnol, le compositeur Sebastián Iradier, maître du genre, professeur de musique de l’Impératrice Eugénie. D’autres passages de l’opéra sont inspirés, bien sûr par la rythmique du folklore espagnol et le prélude du dernier acte de Manuel García, le célèbre compositeur, chanteur et professeur de chant tout aussi espagnol, père de la Malibran, image mythique de la diva romantique, et de Pauline Viardot García, tout aussi grande chanteuse et muse de nombre de compositeurs français. Bref, Carmen, l’Opéra le plus joué au monde est français par ses auteurs, Mérimée et Bizet, mais espagnol par son sujet et son inspiration.Alors, est-ce un hasard si Béatrice Uria-Monzon, ce magnifique produit d’une hybridation franco-espagnole, en est une incarnation qui s’est imposée comme naturellement dans le monde entier sur les plus grande scènes ? On compte, parmi les meilleurs Carmen de notre temps, Victoria de los Ángeles et Teresa Berganza qui en renouvela le personnage à Edimburgh. Mais ce sont deux espagnoles chantant un opéra français nourri de musique d’Espagne, poissons dans l’eau dans la part hispanique de leur culture, mais mal à l’aise parfois dans la francité, surtout lorsqu’on use la partition originale avec les passages parlés de l’opéra-comique qu’est cette œuvre. Béatrice, par contre, habite l’opéra dans ses deux dimensions, par le style français si particulier qu’elle maîtrise admirablement, et par sa dimension hispanique. Elle est la plus françaises des cantatrices et la plus espagnole des chanteuses françaises.Car elle a l’Espagne au cœur, et comme une blessure aussi. Sa voix vibre un peu en évoquant ce père chéri et admiré, le peintre Antonio Uria-Monzón (1929-1996) dont elle porte fièrement le nom. Enfant, il a vécu de plein fouet la guerre civile, voyant son père assassiné sous ses yeux, et, adolescent, il subit le franquisme. En 1952, il quitte l’Espagne avec un ami, riches simplement d’un âne et de leur peinture, grâce à laquelle ils vont vivoter d’abord, puis vivre enfin. Puis c’est le mariage dans le sud-ouest avec une française de cette région proche de l’Espagne. Enfance heureuse de Béatrice dans une grande famille de cinq filles et un garçon, bercée, enflammée par les rythmes espagnols. Une Carmen très personnelle, dont Béatrice, ayant approfondi le personnage nous révèle aussi que cette femme qui clame son droit à la liberté, qui meurt en proclamant sa liberté, est tout de même enfermée dans «des idées étroites et arrêtées, presque caricaturales. » Et, en effet, n’est-ce pas Carmen qui, malgré un excès de féminisme même libertaire, est enclose dans la réalité du machisme qu’elle ne remet pas en cause, dans la soumission fatale à un destin auquel elle ne tente pas d’échapper ? Subtile lecture de cette fine interprète, passée par l’Histoire de l’Art, qui approfondit ses personnages par la lecture dans la vie monacale, le sacerdoce qu’est le chant, la grande solitude du chanteur passant de l’hôtel au théâtre, avec la nostalgie et le souci de sa famille, dans l’exigeante discipline de la forme requise par la performance sur la scène.Loin des clichés mondains des divas en Rolls dans des palaces de rêve et des somptueuses réceptions. Elle, qui a incarné des reines, des princesses, mezzo o soprano, Didon, Cléopâtre, Amnéris, Santuzza, Chimène Eboli, Tosca, etc, de retour à ses racines de sa terre d’Agen, tête dans les étoiles et pieds sur terre, va faire ses courses seule à Auchan. Car à notre époque, dans notre société faite par les hommes pour les hommes, une femme, fût-elle une diva même la plus féminine du monde, est souvent obligée, surtout quand qu’elle se retrouve seule, de jouer l’homme et la femme au foyer conjointement, sinon conjugalement.
Ainsi, Béatrice de retour chez elle, n’hésite, pas, à user de la tronçonneuse, à conduire le tracteur, à veiller et surveiller sa propriété, ou, superbe Walkyrie, à chevaucher quelquefois sa moto pour courir à une répétition à l’opéra. Bien que la prudence l’ait contrainte à renoncer à ce moyen de locomotion, si utile dans les villes, mais émotion ou commotion inutile pour ceux qui l'attendent : dans la jungle de l'asphalte, le danger rôde pour une héroïne d'opéra plus que sur une scène tragique.

EXTRAITS DE CRITIQUES DE BENITO PELEGRÍN 
SUR BÉATRICE URIA-MONZON DANS CE BLOG

Aïda de Verdi, Marseille, 09 décembre 2008
http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.fr/2008/12/aida.html
la si belle aussi Béatrice Uria-Monzon […] prend ce rôle, un brin trop grave pour elle, avec cependant une présence et même aisance de reine, un sens dramatique d’immense tragédienne, crédible dans sa jalousie, tendre et cauteleuse avec Aïda, grandiose de révolte désespérée lors du jugement, filant des nuances déchirantes d’humaine pitié.
Adalgisa

Carmen de Bizet, Chorégies d’Orange, 05 août 2008
 http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.fr/2008/08/choregies-d-carmen.html

Dire de Béatrice Uria-Monzón qu’elle est Carmen semble un pléonasme : couleur de la voix, finesse et intelligence de la gitane aristocratique par nature, beauté hiératique et souriante, démarche naturelle de reine, elle en incarne la dignité au-dessus de toute contingence du monde vulgaire. Il faut la voir se soustraire avec grâce, glisser avec un mouvement de tête méprisant et élégant d'entre les bras visqueux des hommes. Et, enfin, enfin, face à Don José, c’est une vraie Espagnole qui danse et on ne comprend pas qu’il lui résiste.
Carmen

Récital Marseille concert, 27 juin 2010
 http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.fr/2010/06/recital-beatrice-uria-monzon.html
plastique superbe et de sa sombre voix au timbre charnu, chaudement mais discrètement, élégamment sensuel.
Port aristocratique, beauté altière sans ce nez mutin, ce sourire radieux et ces yeux sombres mais rieurs sous le chignon brun : la personnalité, d’une noblesse naturelle, le personnage, n’occultent pas la personne et sa directe simplicité. Béatrice Uria-Monzon dit son plaisir de se retrouver à Marseille où elle vint se perfectionner au CNIPAL.
On s’attendait à une diva, une déesse au sens propre, et l’on découvre une femme. Mais belle à tous les niveaux.

4 février 2011 Cavalleria rusticana, Marseille
 http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.fr/2011/02/cavalleria-rusticana-i-pagliacci.html
Que dire de plus de Béatrice Uria-Monzon, admirée déjà à Orange, grande chanteuse défiant le grand air colossal par un jeu intense, doublée d’une superbe actrice nuancée dans l’intimité des gros plans de la télévision ? Dans la proximité affective d’une salle, ni effectivement trop loin ni trop près, son chant et son jeu demeurent toujours aussi justes et frappent toujours aussi fort émotionnellement et tout dans le respect de la musique, sans effets extérieurs.
Santuzza
Fière beauté blessée dans sa dignité et son honneur de femme, autre noblesse populaire, elle n’hésite pas à torturer le velours coloré et soyeux de son mezzo, pour prêter à Santuzza les tourments pathétiques de la femme bafouée, sorte de Don José féminin tentant vainement de retenir l’être aimé qui l’abandonne : errant, tournant, courant, dans une sorte de folie qui explique le paroxysme meurtrier de la dénonciation au mari, elle prie, supplie, caresse, s’abaisse, mendie l’amour, menace, maudit et tue l’amant volage par personne interposée. Le rôle est le plus lourd vocalement, orchestralement, d’une rare violence dramatique : un récit pathétique (« Voi lo sapete, o mamma »), et deux duos d’un dramatisme intense, avec l’amant volage puis avec le mari trompé. La grande tessiture de mezzo ou soprano Falcon lui permet de passer de graves sombres et angoissés à des aigus déchirants dont l’expression, douleur, jalousie, rage, remords ne nuit jamais à la beauté. Comme je le disais déjà, elle a une authenticité qui justifie le vérisme dans son universelle humanité. Dès son entrée, serrée dans son châle noir, se heurtant comme un pauvre oiseau à l’interdit de l’église, de ses tabous, symbolisés par ce Christ gisant aussi souffrant qu’elle, bouquet de fleurs en mains en supplique, elle est la tragédie en marche qui espère encore le salut et, penchée sur le corps de l’amant tué, en parallèle du Christ gisant, elle devient, autant que Mamma Lucia, la Mater dolorosa : l’image de l’humaine douleur, la femme tenant entre ses bras non plus l’enfant, non plus l’amant, mais le fils mort. Dernier regard enfin, d’interrogation, d’incompréhension, mépris, haine ou amère dérision, à ce Christ impuissant, insensible et sourd à sa douleur, dont elle semble découvrir le creux.

Le Cid de Massenet, 5 juillet 2011
 http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.fr/2011/07/le-cid-de-j-massenet.html
Chimène
Mais, quand Chimène est chantée par Béatrice Uria-Monzon, on est assuré aussi de l’inverse : on a eu les yeux de Rodrigue pour cette Chimène-là. À sa noblesse naturelle, à sa dignité physique, la grande mezzo, qui évolue en soprano dramatique Falcon, atteint ici une grandeur épique : la voix est souvent sur la corde, avec la prudence du mezzo forte, mais le timbre est toujours charnu, sensuel et les aigus terribles sont vaillamment attaqués avec franchise et sortent avec éclat et plénitude dans le forte. Elle bouleverse dans « Pleurez, mes yeux… » et on n’oublie pas son air des larmes dans sa Charlotte du Werther du même Massenet.

Tosca de Puccini, Avignon, 5 juin 2012
http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.fr/2012/06/tosca.html
l’irrésistible Floria Tosca de Béatrice Uria-Monzon, présence scénique éblouissante dans sa jupe constellée d’azur puis souveraine scénique dans une impériale robe, couronnée d’un diadème de rubis passionnés, aussi juste dans le geste, toujours élégant et significatif, que dans l’expression mobile, sans grossissement, d’un visage, d’un regard, qui appellent le détail intime de la caméra et du grand écran : une grande actrice. Comme celui de Mario, tout d’une pièce et guère évolutif, le rôle de Tosca n’est guère profond psychologiquement, d’une passion un peu sommaire et mécanique. Cependant, en complicité avec la metteur en scène, Uria-Monzon fait de ce personnage trop simple une vraie personne sombrant brusquement de la scène de la comédie à celle de la tragédie, menée par les événements : coquette, capricieuse, primesautière, badine, mutine dans le I plus qu’impérieuse, ravageuse et jalouse diva, méprisante, haletante de douleur dans le II, haussée à l’archétype héroïque de libertaire tyrannicide dans le III. Évolution sensible même de la gestique galante du début au geste grandiose de la fin.
Tosca
Mais, la grande actrice, la cause est entendue, était attendue en cantatrice dans cette prise de rôle hardie qui marquait un passage de sa tessiture de velours sombre de mezzo vers l’éclat satiné d’un soprano dramatique aigu. En fait, à bien écouter sa voix depuis qu’on la connaît, Uria-Monzon est un soprano Falcon, c’est-à-dire un soprano dramatique au grave et médium corsés avec un aigu héroïque et vaillant. Et l’on reconnaît ici, malgré les appréhensions, la réussite convaincante dans ce rôle : aigus aisés d’une belle couleur, assis sur toute la solidité d’une voix maîtrisée par une technique sans faille, avec la vibration émotionnelle de prise de risque et de rôle. Un succès indubitable.



















samedi, avril 27, 2013

PORTRAIT D'INVA MULA


PORTRAIT D’INVA MULA,  

SOPRANO

Nous l’avions déjà applaudie à l’Opéra de Marseille à en 1999 dans le Falstaff de Verdi et, en 2000, dans l’Atlantide du Marseillais Henri Tomasi, aux côtés du Marseillais Luca Lombardo. Nous venons de l’admirer chez nous dans sa prise de rôle, la Desdemona d’Otello de Verdi. 

Partie de son Albanie natale pour une carrière internationale, la soprano Inva Mula court le monde, de scène en scène prestigieuse mais nous offre régulièrement la chance de la voir et de l’entendre dans notre région puisqu’elle est une familière de l’Opéra d’Avignon et des Chorégies d’Orange. Et il faut la voir et l’entendre pour le croire : cette délicate et petite personne, une sorte de petit Tanagra, ces adorables statuettes grecques de jeunes et jolies femmes fragiles et graciles, au pied du mur, au pied du mur colossal du théâtre antique d’Orange, oui, il faut l’entendre emplir de la douce rondeur de sa voix, sans forcer et sans rien perdre de sa délicatesse, le demi-cercle de pierre grandiose de cet amphithéâtre de plein air à l’échelle des titans. Miracle de la technique vocale qui défie les grands espaces, même les vents contraires, pour nous apporter le bienfait apaisant de la brise de la musique, du souffle du chant.
L’an dernier, à Orange, lors de la Fête des musiques de juin, elle fit encore l’admiration de tous car, à peine accouchée d’une petite fille, elle était là pour fêter la musique et le public de sa blonde voix de miel. Après le spectacle, on la retrouvait souriante, rayonnante, le panier berceau de son enfant à la main, pour discuter aimablement avec ses admirateurs.
 Je la retrouve dans le foyer de l’Opéra de Marseille pour les auditeurs de Radio Dialogue, et je retrouve encore le charme de cette présence, de cette petite princesse de porcelaine, blonde aux yeux bleus, souriante, modeste, qui n’accepte de s’avouer diva que sur scène et dévoile, suavement, qu’elle est aussi maman aimante d’un jeune adolescent. Car même les déesses éternelles de l’opéra ont des rêves éternels de femme simple : une famille et des enfants à aimer. Elle, qui vole de succès en succès sait lucidement les caprices du destin et les fins de carrière de certaines reines de la scène à laquelle elles ont tout sacrifié, qui connaissent dramatiquement l’éclipse du succès et l’échec d’une vie sans foyer, sans famille, sans enfants. Un jour, taraudée du remords d’être une mère trop absente de la maison pour suivre pas à pas la scolarité de son garçon, elle lui demanda s’il ne préférait pas qu’elle abandonne ses tournées pour rester attentivement auprès de lui. Fort heureusement pour nous,  ce jeune garçon, ce fils aimant, lui déclara fort généreusement qu’il préférait que sa maman fût une star. Il faut dire que lui aussi se rêve musicien. Digne tradition dans cette digne famille, l’époux de notre soprano est Pirro Tchako, chanteur et compositeur albanais aussi. Mais Inva n’exclut pas de tout abandonner un jour pour s’occuper de sa toute petite Nina dont le berceau n’est pas très loin de nous.

Écoutons-la, savourons la beauté si tendre de cette voix mœlleuse ne serait-ce que dans un extrait de Gianni Schicchi de Puccini, dirigée par Ivo Lipanoviç  à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Zagreb, dans l'un de ses disque qui s’appelle Il bel sogno , ‘le Beau rêve’, référence à un air de la Rondine de Puccini. Ici, c’est dans le rôle de Lauretta, dont l’air commence par  « O mio babbino caro… » , ‘Ô, mon cher papa’.
‘O, mon cher papa’… Rien ne pouvait mieux convenir à Inva dont le prénom même est un palindrome, c’est-à-dire un mot qu’on peut lire indifféremment de droite à gauche et inversement, comme Roma/Amor , baptisée en palindrome du prénom de son père : AVNI, qui a donné INVA, prénom qui est donc unique ! Et non seulement à cause de cela « O mio babbino caro… » : son père était un prestigieux baryton albanais, très populaire, ayant reçu la décoration suprême d’ « Honneur de la Nation ». Inva vient d’ailleurs de se voir décerné ce même titre que reçut Avni à l’occasion du grand concert qu’elle a organisé pour les cent ans de l’indépendance de l’Albanie, gagnée sur les Ottomans en 1912.
L’Albanie c’est ce petit pays balkanique, « Pays des aigles » (qui nous envoie ce rossignol), face à la botte italienne, entre la Grèce au sud, le Monténégro au nord et le Kosovo et la Macédoine à l’est. Inva Mula naît à Tirana dans une famille de musiciens et chanteurs puisque son père épouse une grande soprano russe, Nina, (d’où le nom de sa petite fille), et ce couple lyrique est à l’origine, en 1955, de ouverture de l’Opéra d’Albanie, y important et imposant le grand répertoire. De sa mère, qui fut son professeur, Inva a hérité la technique et la discipline rigoureuse de tous les jours pour cultiver sa voix.  La mort de sa mère il y a deux ans, bien que russe, eut les honneurs de funérailles pratiquement nationales tant elle était appréciée en Albanie, non seulement pour ses qualités d’artiste mais aussi humaines, puisque la maison de ces chanteurs était ouverte aux plus nécessiteux aux heures sombres de la dictature.

Toute petite, étudiant le piano comme sa sœur, Inva chantait toujours, si bien que son père se mit à lui composer des chansons. Le résultat fut que la petite Inva, à dix ans, était une star que les enfants reconnaissaient dans la rue, éclipsant la gloire populaire de son père qui s’en émerveillait.
Très vite, la jeune Inva vole de ses propres ailes comme soliste, accumule les lauriers de concours internationaux dont le fameux Operalia de Plácido Domingo, le célébrissime ténor espagnol, ce qui lui vaut une magnifique tournée internationale avec lui et, j’en témoigne, une maîtrise parfaite de la langue espagnole : elle chante et l’Espagne l’accueille à bras ouverts, de Madrid à Barcelone tant dans ses rôles d’opéra que des airs de zarzuelas et des mélodies espagnoles. Mais, en France, à l’Opéra Bastille, elle semble chez elle tout comme dans les plus fameuses scènes lyriques du monde, de la Scala au Met en passant par le Covent Garden de Londres.
Inva Mula, aussi bonne chanteuse que parfaite comédienne, a exploré avec succès tous les grands rôles de soprano du grand répertoire lyrique italien et français notamment, de Manon, à Micaëla, en passant par Marguerite, Gilda, Traviata, etc, sans parler de ses concerts ouverts sur d’autres répertoires. Elle a aussi été l'interprète vocale de Lucia di Lammermoor, chantée par la diva Plava Laguna dans le Cinquième élément, le film de Luc Besson. Nombre de disques témoignent de son talent, dont un de mélodies de Liszt et d’Obradors, compositeur espagnol qui mérite d’être mieux connu en France. Nous la quittons à regret et l'on garde en mémoire un dernier extrait de son disque des répertoires français et italiens, Il Bel Sogno, chez Virgin Classics. Elle est Mimi, de la Bohème de Puccini, qui dit « Adieu, sans rancœur… » et nous, nous lui disons, « Au revoir, de tout cœur ».

Photos inva-mula©berisha.jp

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