Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

mercredi, août 27, 2025

IVRESSE AUTORITAIRE DU POUVOIR

 

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Cublai, gran kan de’ Tartari,

Opéra héroico-comique en deux actes (1788)

d’Antonio Salieri

par Christophe Rousset et Les Talens Lyriques.

2 CD Label Aparté

            On ne plaisante pas avec le pouvoir, même plaisant, alors quand il est déplaisant ! Même dans la Vienne plutôt libérale du despote éclairé Joseph II, Da Ponte doit supprimer, sur la scène, la fameuse tirade révolutionnaire de Figaro des Nozze di Figaro de 1786, musique de Mozart, livret suivant de près le Mariage de Figaro. En France, Beaumarchais subit trois ans d’attente et de bataille contre la censure pour voir monter finalement, en 1784, sa pièce écrite entre 1775 et 1778, interdite par Louis XVI au moment même où on allait la représenter, ce qui n’empêchera pas son triomphe, en ces années prérévolutionnaires.

Rentrant de Paris où il vient de triompher en 1787, avec Tarare, la pièce de Beaumarchais dont il tire un opéra, une tragédie en musique sur un tyran oriental imaginaire, Salieri achève à Vienne sa comédie lyrique, héroïque et comique, une satire politique, Cublai, gran kan de’ Tartari, ‘Cublai, le Grand Khan des Tartares’. Le livret est de Giovanni Battista Casti, rival souvent victorieux de Da Ponte dans la fonction de poète de la cour impériale de Vienne. Casti, est un esprit brillant et caustique des Lumières, à la pointe de la revendication libertaire des temps. Il a eu des missions diplomatiques officielles en Prusse et Russie et connaît les rouages et les roueries politiques, les intrigues des cours sous le masque fastueux des apparences, qu’il arrache dans ses livrets. Après un autre opéra politique qu’il fournit à Salieri, Catilina (1790-1792), sur le célèbre et sinistre personnages qui complotait pour renverser la République romaine, dont Cicéron dénonça la conjuration, Giovanni Battista Casti, sympathisant de la Révolution française, finira expulsé de Vienne en 1796 comme jacobin. Il mourra à Paris en 1803. Lord Byron et Stendhal témoignent, par leur appréciation, de la qualité de ses vers.

L’opéra est achevé en 1788. En 1789, la Révolution française éclate remuant l’Europe. Mais le réformateur empereur autrichien Joseph II, que certains considèrent comme révolutionnaire à l’instar de Gustave III de Suède qui sera assassiné en 1792, interdit l’opéra de Casti/Salieri, non pour des raisons internes mais de politique extérieure : en effet, en 1788, année de l’opéra, l’Autriche rend effective son alliance avec la Russie, assaillie par les Turcs toujours menaçants.

Or, même situé dans un mythique Catay, l’œuvre est une satire mordante du pouvoir absolu des monarchies, notamment à travers le rôle-titre du Grand Khan, évocation burlesque de Pierre le Grand de Russie. Né en 1672 à Moscou et mort en 1725 à Saint-Pétersbourg, la spectaculaire ville théâtre qu’il fit construire en un lieu impensable, des marécages de la Baltique, le tsar est une figure historique sacralisée. Grandiose visionnaire, Pierre voulait européaniser la Russie et s’y prit de façon autocratique et souvent violente. Mais Casti, dans son texte, le travestissant en Gran Khan chinois, en fait une cocasse satire. Ainsi, à la fin du premier acte, Cublai ordonne à tous les hommes de son royaume de se raser, allusion, sans doute au poil près, à l’impôt sur la barbe instauré par le tsar Pierre. Les peuples sont souvent chatouilleux quand on touche à leurs coutumes : je signale qu’en 1766, les Espagnols se soulevèrent à cause des mesures de modernisation vestimentaire imposées par le ministre Squillace du roi réformateur Charles III, qui voulait leur faire abandonner le grand chapeau à larges bord et la longue cape, qui pouvait effectivement cacher des armes, au profit de simple habit à la française, jaquette et tricorne. Pas de chance pour les despotes éclairés de ce siècle ! Moins, éclairés, aujourd'hui, on voit, hélas, de sombres présidents de vieilles démocraties, tourner en despotes guère démocratates… 

Éclairé, Cublai ne l’est guère : grossier, fumeur, buveur, belliqueux, cruel. Mais amoureux de l’Italienne Memma, il est sensible à la beauté de la princesse Alzima, promise par lui-même à son fils. Interprété par Mirco Palazzi, avec une brève entrée solennelle, il chante de façon bourrue les charmes de sa future brue, rêvant même d’épouser la fiancée de son fils :

1) PLAGE 7 

Mais son fils, le faible Lipi, chanté par une femme, ne veut pas se marier. Le conflit du Khan avec son héritier pouvait être aussi perçu comme un rappel de celui du tsar avec le tsarévitch, que Pierre le Grand, déçu, n’hésita pas à faire mourir sous la torture. Et le couple d’italiens ironiques, Memma, qui tourne la tête du Khan et son amant Bozzone, rappelle les deux proches favoris de Pierre le Grand. Alors, l’œuvre de Casti et Salieri, jugée trop politiquement sensible dans un contexte d’alliance entre l’Autriche et la Russie, fut censurée avant même sa création. 

Pourtant, sans être un opéra-bouffe à la mode du temps, l’œuvre possède des passages vraiment comiques. Ainsi, Memma, profitant des armes de ses charmes sur le redoutable Khan, lui arrachant la loi contre les barbus, est la seule à oser le critiquer ouvertement, à l’affronter, à se battre même avec lui, le tournant en bourrique pour éviter qu’il ne tourne plus mal avant de renoncer, exaspérée, à changer en mieux ce babouin. Nous écoutons, par Ana Quintans, un extrait de son réquisitoire rageur contre le tyran qu’elle lui débite face à face après une dispute homérique :

2) PLAGE 18 

De quoi désespérer Orcano, gardien rigide de l’étiquette, qui se lamente de n'être aimé de personne à cause de son métier :

3) PLAGE 9 

Ces personnages comiques feraient de cette œuvre un opéra-bouffe s’il n’y avait la sagesse philosophique de Bozzone et, surtout, le couple noble de héros, la princesse Alzima et Timur, qui s’aiment en secret. Ce dernier, par la voix du ténor Anicio Zorzi Giustiniani, exprime son amour et sa douleur de la voir promise à un autre :

·       4) PLAGE 29 

Mais c’est lui qui succédera avec sagesse au trône du détestable Cublaï en épousant celle qu’il aime. Chantée par Marie Lys, nous nous quittons sur l’air virtuose de l'héroïne, exprimant son indignation de cette peu courtoise cour :

5) PLAGE 31 : FIN

On oubliera donc la menteuse figure de Salieri donnée par le beau mais fallacieux film Amadeus de Milos Forman, qui en propage une légende noire inventée, au profit, de ce très grand compositeur qui ne fut pas un rival jaloux de Mozart mais un maître respecté, à l'écoute de cette œuvre atypique, aux airs très courts, qui préfigure les bouffonneries musicales de Rossini sinon d'Offenbach.  

Émission N°807 de Benito Pelegrín du 26/05/2025 

https://www.rcf.fr/culture/la-culture-en-provence 

vendredi, août 15, 2025

PROMESSES TENUES

 

https://open.spotify.com/intl-fr/album/3MLWHTqO5SsGDDIBeZaWma

 

Backstage

Kevin Amiel, ténor

 Orchestra sinfonica G. Rossini, direction Frédéric Chaslin

Un CD Aparte

Pourquoi nommer en anglais Backstage, qui signifie en toute simplicité « Coulisses », un album se réclamant, en plus, de l’italianité lyrique et de la française, sans aucune référence à l’anglaise ? Sans doute Kevin Amiel, même avec cette maladresse de titre, veut-il nous livrer l’arrière-plan l’élaboration qui en a précédé la production.

Ce disque, était initialement pensé, ou rêvé « en toute humilité ! », dit Kévin Amiel, comme un hommage à LucianoPavarotti, grand ténor au répertoire et style certes limités à notre goût, et peu scénique en vérité, mais dont le timbre miraculeusement lumineux et la bonhommie, en firent sans doute l’un des plus populaires des chanteurs ayant démocratisé l’art lyrique.

C’était avant le Covid, qui a marqué une réelle frontière pour tant de monde, mais avec la reprise de la vie active, des activités artistiques, le projet, interrompu par la pandémie, relancé avec le soulagement pour les artistes des premiers concerts post-confinement, le CD arrive enfin à terme.

Mais, plus qu’un simple et chaleureux hommage extérieur à un grand ténor admiré, c’est à l’évidence aussi un portrait intérieur de Kévin Amiel à travers un véritable éventail lyrique à son image vocale actuelle, qui lui permet de laisser parler, chanter des émotions traduites par les multiples héros de la scène qu’il incarne à travers le seul échantillon d’un air. Il y mêle donc à l’hommage une introspection et exploration de sa sensibilité artistique qu’il offre, pour la première fois au disque, à un public qui le découvre.

         Nous l’avions découvert et applaudi tout jeune ténor, après Avignon, à Marseille, à l’Odéon, temple de l’opérette, en 2016, dans le rôle de Pâris de La Belle Hélène d’Offenbach et, à l’Opéra en 2020, dans le rôle touchant, au genre masculin vraisemblable de Siebel (chanté par une soprano travestie dans l’original) dans la version audacieuse du Faust de Gounod de Nadine Duffaut. Opérette et opéra, deux pôles lyriques et scéniques où il évoluait avec aisance, y déployant une facile légèreté et une juvénile fraîcheur de timbre.

La voix a mûri, le médium élargi, enrichi, sans rien perdre de ses superbes aigus, comme dans cet air tragique où, se croyant trahi par Lucia, que l’on a en réalité forcée à épouser un autre, Edgardo vient sur la tombe de ses aïeux pour maudire l’infidèle et clamer son désespoir dans la Lucia di Lammermoor de Donizetti, culminant sur un aigu, un contre ut déchirant que l’on va écouter :  

 

1) PLAGE 3: DE 5’40’’À 7’30’’

         Né à Toulouse, où l’accent solaire, rond et plein, de voix souvent naturellement bien placées, est déjà une musique, ville riche en grands chanteurs, Kévin Amiel, en est une sympathique incarnation. Tout jeune ténor, il fut lauréat de plusieurs concours lyriques (Voix Nouvelles 2018, Vienne 2019, Opéra de Marseille, Marmande, Béziers…) Il eSt très tôt distingué comme Révélation classique par l’ADAMI en 2011 et l’AROP, Association pour le Rayonnement de l'Opéra de Paris en 2013, puis nommé aux Révélations des Victoires de la musique classique en 2020.

Dans cet album, le ténor se mesure aux grands airs populaires de ténor du XIXe siècle de Donizetti, Verdi, Puccini pour les compositeurs italiens, Gounod, Massenet et Delibes pour les français. À part l’air déchirant de Macduff, déplorant la mort de ses enfants assassinés du Macbeth de Verdi, c’est un programme sans grande surprise dans ce répertoire archi-fréquenté de ténor, à l’image aussi du répertoire assez limité de Pavarotti.

Mais, dans le répertoire français, où il ne semble pas que le grand Italien se soit beaucoup aventuré, écoutons un extrait de la Mireille de Gounod d’après Frédéric Mistral. Kévin Amiel, dans un air peut-être désormais un peu léger pour sa voix actuelle, nous fait apprécier la parfaite diction française moderne, avec des r naturels imposés par Alagna. Vincent, le pauvre vannier, affolé du départ de Mireille, partie d’Arles pour aller implorer à pied les Saintes-Maries de la Mer, avec tout le désert de la Crau à traverser en plein cagnard —nous savons ce que c’est en pleine canicule— implore les anges du Paradis de protéger celle qu’il aime :

 

2) PLAGE 13

 

Comme ce soleil obsédant, on dirait que Kévin Amiel en cherche dans son timbre la luminosité, italienne comme celle de son maître Pavarotti, méditerranéenne à coup sûr, mais très claire au détriment peut-être de la couleur.

    La voix, homogène en volume sur l’ensemble de la tessiture, est bien conduite. Elle a gagné en largeur de médium qui lui donne une assise solide pour la franchise vaillante des aigus. On apprécie qu’il conserve de la tradition française un usage de la voix mixte qui lui permet des nuances de tendresse comme dans l’air célèbre de Nemorino de L’Elisir d’amore de Donizetti, « Una furtiva lagrima » où, démentant la mélancolie de la musique, le héros, jusque-là vaincu d’amour par la cruauté que lui oppose sa belle, sent son triomphe dans la larme furtive qu’il a vu perler de ses yeux. Un extrait :

 

3) PLAGE 14 

 

À la manière d’un récital public, qui termine, après les grands airs lyriques, par des morceaux plus légers, Amiel propose l’étourdissante et humoristique Danza de Rossini et la célèbre chanson napolitaine Core ‘ngrato, chantée dans la graphie napolitaine mais, malheureusement, à l’image de Pavarotti, avec l’accent italien standard, dénaturant la couleur de la langue et de l’air. En effet, une oreille, attentive à la musique et à la sensualité de l’accent napolitain, entend que les voyelles de fin de phrase a, é ou o de l’italien du nord, se prononcent toutes comme un e presque arrondi en o, ce qui donne une plénitude colorée au son car on sait, comme le disait Élisabeth Swarzkopf que, dans le chant, le a, le i et le é fermé sont des voyelles sèches, pauvres en harmoniques, et qu’il faut les colorer par des voyelles plus sombres comme le o ou le u. C’est peut-être ce dosage d’un peu de couleur vocalique qu’on peut regretter à ce bel album de Kévin Amiel.

Il finit sur « Je t’ai donné mon cœur » de l’opérette Le Pays du sourire de Franz Lehàr, comme un éventail, une carte de visite et un appel d’offre de ses possibilités interprétatives. Frédéric Chaslin le soutient efficacement avec l’Orchestra sinfonica G. Rossini, et l’on appréciera la sourde trame dramatique qu’il tisse dans l’air déjà suicidaire du Werther de Massenet dans les « Stances d’Ossian » » par lesquelles nous les quittons :

 

4) PLAGE 12

 

Émission N°813 de Benito Pelegrín du 26 juin 2025 


 

lundi, août 11, 2025

ESPAGNE SANS ESPAGNOLADE


Granada,

Elsa Grether, violon, Ferenc Vizi, piano

label Aparte

 

            Granada, Grenade, la célèbre ville espagnole, n’est pas ici le centre de ce CD magnifique : elle est l’épicentre, la métaphore qui globalise une Espagne musicale visitée par ces deux artistes. C’est un voyage sentimental, et virtuose, au cœur de l’Espagne musicale par deux Européens des limites linguistiques de l’Europe et de la langue latine : Elsa Grether, Française, est née à Mulhouse, proche donc de l’Allemagne et Ferenc Vizi, est né en Transylvanie, Roumanie, mais tous deux ont choisi pour leur programme l’Espagne, pointe extrême européenne.

Elsa Grether est une violoniste française à la belle carrière. Elle a voulu ce CD aux couleurs de l'Espagne pour rendre hommage aux origines de son grand-père.

Pour ce projet, elle est accompagnée d’un partenaire déjà ancien de concert, le pianiste Ferenc Vizi qui, depuis longtemps, creuse lui aussi ses racines, mais  roumaines de musique traditionnelle comme le prouve son CD, label Satirino, Czardas Fantasy , un enregistrement de rhapsodies hongroises et de musiques tziganes où ne pouvait manquer, naturellement, Liszt qui, se proclamait Tzigane lui-même, érigeant les Csardas en symbole national. D’ailleurs, c’est près de chez nous, au Théâtre des Salins, la Scène nationale de Martigues, qu’avec l'ensemble hongrois Cifra, Ferenc Vizi a créé le programme Rhapsodies - Liszt et les Tziganes que le succès fera tourner sur un grand nombre de scènes et de festivals.

Elsa Grether et Ferenc Vizi, déjà compagnons de concert, ne pouvaient que se retrouver au service de cette musique nationale, mais sans nationalisme.

En effet, des compositeurs ici convoqués, je dirais qu’ils ont l’Espagne au cœur et la tête en France. La plupart d’entre eux, Manuel de Falla (1875-1946), Joaquín Nin (1879-1949), Joaquín Turina (1882-1949) ont parfait leur technique musicale en France, fréquentant les musiciens français les plus novateurs, comme Debussy, Ravel, Paul Dukas, Vincent d'Indy. Les plus anciens rentrent en Espagne en 1914, à cause de la guerre, mais Enrique Granados (1867-1916), périt en 1916, dans le torpillage par les Allemands du bateau qui le ramenait de New-York où avait triomphé son opéra Goyescas. Seul Joaquín Rodrigo (1901-1999) y rentre en 39, à la fin de la Guerre civile espagnole, au moment du triomphe franquiste. Xavier Montsalvatge (1912-2002), coupé de la scène musicale européenne par l’isolement franquiste, est tenté par le wagnérisme et le dodécaphonisme, mais correspondant avec Olivier Messiaen et Georges Auric, il changera, peut-être grâce à leur contact  d’esthétique musicale. Quant au plus ancien compositeur du disque, Pablo de Sarasate (1844-1908), c’est le légendaire violoniste virtuose dont parle même Sherlock Holmes, grand transcripteur d’œuvres lyriques pour son instrument dont l’archicélèbre Fantaisie de concert sur Carmen. Donc, des Espagnols tous reliés à la France.

De Joaquín Nin, écoutons la vivacité endiablée de son Andaluza, sur la chanson connue du Vito, utilisée par nombre de musiciens. Ce nom de Vito n’est pas une simple onomatopée comme le suggère l’auteur du par ailleurs très documenté livret François-Xavier Szymczak, mais trouve à mon avis son origine dans la maladie dite de San Vito, en français la danse de Saint-Guy (La maladie de Huntington), maladie de la danse ou dansomanie, caractérisée entre autres, par des mouvements incontrôlés des membres. Et l’on a des témoignages médiévaux d’épidémies de danse interminable et incontrôlée :

1) PLAGE 1 

Mais la musique espagnole, très diverse dans ce pays morcelé, aux régionalismes très affirmés, est loin de se réduire à la seule scène andalouse, comme cette Sonata pimpante de Joaquín Rodrigo. Universellement connu pour son fameux Concierto de Aranjuez pour guitare et orchestre, Rodrigo, aveugle depuis ses trois ans, compose en braille, dicte à un copiste et vérifie ensuite le tout avec sa femme, pianiste. C’est son beau-fils violoniste qui lui avait demandé un morceau brillant pour clore ses concerts. Si, naturellement, la couleur espagnole générale est toujours présente comme fond, son adagio n’est guère andalou En voici un extrait :

2) PLAGE 7 

Dans ses célèbres Sept chansons populaires espagnoles, l’andalou Manuel de Falla nous promène dans la Péninsule Ibérique, ici des rives de l’Atlantique dans cette rêveuse Asturiana, où le piano semble verser des larmes sur la ligne mélodique mélancolique du violon qui demande consolation : 

3) PLAGE 14 : 1’26’’

Puis il propose la vitale et bondissante Jota, danse typique de l’Aragon, dont voici un bout :

4) PLAGE 15

Évidemment, on ne résiste ps à revenir à l’Andalouse du Catalan Granados de ses Danses espagnoles, le malheureux qui mourut noyé en voulant aider sa femme lors du torpillage du Sussex par un sous-marin allemand :

5) PLAGE 16 : 1’30’’

Nous saluons ces deux artistes qui allient prouesse technique et sentiment, intellect et empathie, dans leur interprétation complice et jamais rivale, toute en nuances, où des lignes chantantes semblent parfois suspendues dans l’air, pour s’épandre ensuite en irrésistibles rythmes contagieux. Nous les remercions de nous épargner par leur délicatesse une version coloriste de notre couleur locale, de nous offrir une Espagne musicale sans espagnolade.

Nous les quittons sur deux airs qui n’ont pas de patrie puisqu’il s’agit de berceuses, donc chant universel d’une mère, la première, andalouse, de Manuel de Falla, la Nana :

6) PLAGE 11 

Et la seconde est la berceuse de Xavier Montsalvatge pour endormir un négrillon où sa mère lui chante innocemment ravie que, si l’esclavage est aboli, il ne fait que changer de servitude. J'avais traduit ce texte  en version chantable, pour un concert  de Dany Barraud, de l'Opéra de Paris, qui fut transmis par France-Musique :

Ninghe, ninghe, ninghe,

Il est petit, si petit, le négrito,  

Qui ne veut pas dormir,

Noix de coco sa tête,

Graine de café,

Aux jolies bouclettes,

Aux jolies mirettes,

Comme deux fenêtres, regardant la mer. 

 Tu n’es plus esclave, 

Et si tu es bien sage, 

Notre maître assure

Qu’il va t’acheter 

Un joli costume

 Pour être son groom. 

Ninghe, ninghe, ninghe, 

Dodo, petit nègre, dodo, 

 Noix de coco sa tête,

Graine de café

 

7) PLAGE 21 : FIN

 

ÉMISSION N°809 DE BENITO PELEGRÍN, 12/06/2025

https://www.rcf.fr/culture/la-culture-en-provence 


dimanche, août 03, 2025

C'EST RIMBAUD QU'ON ASSASSINE

 

Baptiste Cogitore

L'Enfant comète

Hanuš Hachenburg

Prague, 1929 - Birkenau, 1944

Co-éditions Plon /Rodéo d’âme, 260 pages




Il y a des lectures dont on ne sort pas indemne, dirait-on banalement, avec cette expression standardisée dans la critique, comme si lire, voir tranquillement un inconfortable spectacle dans un confortable fauteuil chez soi ou dans une salle, était un risque autre que de fiction, jouer à se faire peur à soi-même. De même, je déteste cette autre expression abusive, indécente : « pris en otages » parce qu’une grève paralyse un transport, apportant certes une gêne à des usager, des consommateurs, mais qui ne vont pas le payer de leur vie, qu’on ne va pas tout de même pas fusiller, ou retenir prisonniers jusqu’à leur mort comme, hélas, l’Histoire, et même la plus brûlante, nous en donne d’affreux témoignages. Non, on ne risque rien à lire ce livre nécessaire à l’oublieuse mémoire d’aujourd’hui des horreurs du passé, que certains nient ou que d’autres, les reniant en apparence, sont prêts, ignorance ou indifférence, à laisser renaître : l’Histoire les jugera aussi, si une morale différée leur importe. Mais ce livre, je défie quiconque a un cœur, une conscience, de le lire sans l’émotion du sujet, sans celle de l’auteur qui la communique au lecteur.

Moi-même, dans mon émission, présentant ce livre bouleversant sur cet enfant martyr, victime de la barbarie nazie—hélas, parmi des milliers d’autres, mais lui, jeune poète, jeune Rimbaud en herbe, herbe qu’il ne verra pas pousser, j’avertissais mes auditeurs de Radio Dialogue :

 

« Je ne suis pas sûr, je vous l’avoue, de contenir mon émotion et j’espère qu’on me pardonnera. Mais c’est un devoir intellectuel de la tête du critique, et aussi un impératif moral du cœur qu’on ne peut, qu’on ne doit pas dissimuler en l’occurrence. »

 

Déjà, avant la pandémie, mes amis Frédéric Carenco, directeur de festival et Bernard Grimonet, metteur en scène, désireux de monter la saynète comique et macabre, On a besoin d'un fantôme d’Hanuš Hachenburg, une courte pièce pour marionnettes de quelques pages, m'avaient demandé d'écrire un texte complémentaire autour des enfants juifs raflés par la police française en 1942 dans la région, pour la monter au Mémorial de la Déportation des Milles, puis à la Maison de la culture d'Aix. Pourquoi le cacher ? Ne cessant de pleurer, j’en étais tombé malade. Palpitant d’émotion, le livre de Cogitore m’autorise cet aveu, communiant avec lui.

L’Enfant comète, ouvrage biographique de Baptiste Cogitore, consacré à l’adolescent poète Hanuš Hachenburg (1929-1944), est de ceux qui remuent durablement, à la fois par la force de leur contenu et par la densité humaine qu’elles transportent et l’émotion que l’auteur ne cherche heureusement pas à dissimuler. Parler de ce livre, c’est d’abord reconnaître une émotion, une douleur, une révolte aussi, qui ne se dissipent pas dans le commentaire mais vibrent à chaque ligne. L’auteur du livre, journaliste, réalisateur et chercheur, n’a pas tenté d’enfouir cette émotion ; au contraire, il la met au service d’une vérité, d’un témoignage, d’une protestation par-delà le temps. Il maîtrise la rigueur de l’enquête sans cacher le tremblement du cœur. C’est peut-être ce double mouvement – intellectuel et moral – qui fait de L’Enfant comète un récit si juste, qui touche la tête et le cœur.

Baptiste Cogitore, minutieux et attentif, au terme d’une minutieuse enquête, reconstitue donc l’histoire d’un enfant parmi tant d’autres, victime de la barbarie nazie. Mais cet enfant-là, Hanuš Hachenburg, n’était pas seulement une victime : il était un poète, un jeune Rimbaud tchèque, une âme éblouissante qui écrivait dans l’ombre, avec une lucidité qui glace, une sensibilité qui bouleverse. Le livre ressuscite sa mémoire, fait entendre à nouveau sa voix, et pose cette voix comme un défi aux ténèbres de l’histoire.

Le livre de Cogitore est le fruit de dix années de recherches. Un travail patient, opiniâtre, fait d’archives, de témoignages de survivants, d’allers-retours entre mémoire et histoire. L’initiative de ce projet trouve aussi ses racines dans une rencontre intellectuelle et artistique : celle de Claire Audhuy, alors doctorante à Strasbourg en 2013, spécialisée dans les arts du spectacle en contexte de résistance. En explorant les archives du ghetto de Theresienstadt (ou Terezin), le fameux et faux décor érigé par les nazis comme modèle de camp de concentration pour leurrer l’enquête, bien superficielle, de la Croix-Rouge, elle tombe sur le journal clandestin Vedem  (« Nous menons » en tchèque ) et, dans le dernier numéro, sur une courte pièce de théâtre pour marionnettes, intitulée On a besoin d’un fantôme, signée d’un nom qui, signant éditoriaux, poèmes, réflexions, revient souvent dans le périodique : Hanuš Hachenburg.

À partir de cette découverte, la trace du jeune poète va émerger lentement mais sûrement. Le texte est traduit du tchèque, publié, accompagné de poèmes et de dessins, et connaît même une vie scénique sous la forme d’un spectacle monté par des lycéens sous la direction de Claire Audhuy. Le nom d’Hanuš, jusque-là oublié, sort de l’oubli grâce à ces deux chercheurs engagés. En 2015, la pièce est publiée par les éditions Rodéo d’âme[1], avec une préface de George Brady, rescapé du même ghetto. L’hommage devient collectif, et la mémoire, vivante.

 

Hanuš Hachenburg est né en 1929 à Prague, dans une famille aisée. En 1938, sa mère le place dans un orphelinat juif – pour des raisons qui nous échappent encore aujourd’hui. Le destin s’assombrit très vite : à 13 ans, Hanuš est déporté à Theresienstadt, ce ghetto présenté par la propagande nazie comme un « camp modèle », où les artistes juifs sont forcés de participer à une cruelle mascarade culturelle destinée à berner la Croix-Rouge. Derrière cette vitrine fallacieuse, c’est l’horreur, la privation, et surtout, l’attente de la déportation vers Auschwitz.

C’est là, dans ce lieu de mort ralentie, avant la mort expéditive, qu’un groupe de jeunes garçons, soutenu par un professeur de littérature tchèque, Valtr Eisinger (lui-même mort à Buchenwald), crée un espace de résistance : la « République de SKID » et son journal clandestin Vedem. Pendant deux ans, ces enfants écrivent, dessinent, inventent. Huit cents pages seront sauvées. Hanuš, lui, devient une figure centrale du journal : poète, critique, conteur, esprit lumineux parmi les ombres. Il y signe plus de vingt poèmes, dont certains ont une profondeur, une clairvoyance presque dérangeante, bien rares chez un enfant de cet âge. Le prometteur poète et auteur de quinze ans fut fatalement promu : promis à Auschwitz. Déporté en décembre 1943, Hanuš y sera assassiné en juillet 1944. Il avait quinze ans.

 

Le cœur du livre de Cogitore, c’est aussi une restitution de l’œuvre d’Hanuš, reproduite dans une anthologie entre les pages 145 et 170. Le lecteur y découvre des poèmes d’une densité étonnante, des réflexions sur l’art, des récits, des critiques. Il y a là une sensibilité d’une acuité rare, une conscience tragique, mais jamais désespérée. Il écrit, par exemple, ce vers lucide et terrible :

 

« Ma mère me fit naître / Pour que je puisse pleurer. »
(Vedem, n°11, p. 28)

 

Ce vers à lui seul résume la précocité, la douleur, mais aussi la puissance poétique de cet enfant. Il écrivait pour ne pas disparaître, pour résister à l’anéantissement. Vedem, le journal artisanal, d’abord à la machine, puis à la main faute de bande d’encre, est une œuvre collective de jeunes garçons en sursis, mais aussi un cri d’humanité. Un des derniers textes, On a besoin d’un fantôme, comme prophétique, est une pièce à la fois ironique, absurde et profondément lucide en quelques pages. Hanuš y mêle l’humour noir et la révolte. C’est un théâtre de marionnettes, mais c’est aussi un théâtre de l’âme, une forme de dernier appel au monde d’un gosse, d’un enfant de 14 ans….

Le titre du livre de Cogitore, L’Enfant comète, n’est pas une métaphore poétique gratuite. Hanuš, ce petit prince juif de la littérature, dont l’enfance a été happée par l’Histoire, est bien cette comète, un éclair dans la nuit, un cri dans le silence mais, au lieu d’être, foudroyante, c’est elle qui est foudroyée. Ce livre d’amour, tente de lui rendre justice, ne se contente pas de raconter une incernable vie, il la rêve, il la ressuscite par fragments, avec les armes de l’écriture, de l’image, de l’imaginaire et de la sensibilité.  

L’Enfant comète est plus qu’un livre. C’est un acte. Un geste d’amour envers un enfant disparu, un cri contre l’oubli, une ode à la résistance par la poésie. Dans l’enfer du ghetto, Hanuš et ses compagnons avaient décidé de ne pas se taire. Ils écrivaient, dessinaient, imaginaient. Dans cet acte gratuit, inutile aux aveugles yeux des bourreaux, résidait toute leur dignité. Grâce à ce livre, cette dignité nous est transmise et oblige, engage encore aujourd’hui ceux qui en héritent, à la mission de transmettre à notre tour la mémoire, avec celle exemplaire d’Hanuš, de tous les enfants fauchés, oubliés, effacés. De tous les êtres qu’on a cru écraser : dans les pires ténèbres, des comètes peuvent encore passer et laisser une traînée lumineuse derrière elles. Parce qu’un poème peut survivre à la mort. Cette leçon, c’est un enfant qui nous la donne.

         Dans ce livre, intellectuel, érudit par le sérieux de la documentation, mais si sensible par l’attachement de l’auteur à son sujet, ce jeune garçon sacrifié, Baptiste Cogitore s’étonne devant l’œuvre, l’admire, s’indigne de ce destin tronqué : il frissonne, il tremble. Je résume : nous pleurons avec lui. 

 

Cet ouvrage a reçu le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. 

 

 

ÉMISSION  RCF N°808 du 12 juin 2025 DE BENITO PELEGRiN

https://www.rcf.fr/culture/la-culture-en-provence

 





 



https://fr.wikipedia.org/wiki/Vedem#cite_note-1, disponible (www.rodeodame.fr claire.audhuy@gmail.com 06 65 55 75 30) ainsi qu’à la Fondationdeportation.files.wordpress.com.


 

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