Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.
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jeudi, juillet 20, 2017

DE LA MISE EN SCÈNE AUJOURD'HUI


ACADÉMISME DES MISES EN SCÈNE SOI-DISANT MODERNES.

TAILLER DES VESTES[1]



Du costume de scène aujourd’hui
Suprême élégance : être à l’aise partout, en smoking ou costume d’Adam. Si le débraillé règne aujourd’hui en maître parmi les spectateurs d’un théâtre qui a perdu sa valeur sacrale de célébration rituelle d’une société qui n’a plus le sens du sacré mais celui du consacré, on éprouve cependant une certaine lassitude à le voir installé sur scène. Si l’ennui naquit un jour de l’uniformité, que peut naître de l’uniforme qui règne depuis des décennies sur la scène en matière de costume ? Voilà près de cinquante ans que, sous prétexte de nous les rapprocher, de les moderniser, on nous joue les œuvres d’hier en vêtement d’aujourd’hui.

Petite panoplie vestimentaire
La surprise anti-conformiste de l’anti-culture des années 68 put faire en son temps son nécessaire choc au théâtre. Mais l’effet se défait, et ce qui est révolutionnaire au départ, installé, répété comme un pieux devoir de musée, devient une routine d’un illusoire épate-bourgeois : un académisme. Et le singulier d’une forme, généralisé, n’est plus qu’un uniforme. Avec dix ans de retard, la tendance s’emparait de l’opéra.
En 1976, Patrice Chéreau se faisait huer à Bayreuth pour une Tétralogie habillée en années 30 avant de devenir un « must » acclamé pendant vingt-cinq ans dans le même lieu. Les metteurs en scène germaniques, suisses ou belges, comme s’ils avaient mis trente ans à digérer Chéreau, nous resservent depuis le plat rance et réchauffé d’opéras habillés en tout sauf à l’époque du sujet, ce qui est d’une bien étrange pédagogie quand on veut initier des jeunes à la scène lyrique qui risquent d’égarer leurs repères chronologiques en découvrant le mythique Orphée de Monteverdi en smoking 1900, Agamemnon en débardeur et chapeau melon, Phèdre en tee-shirt, Hercules de Hændel en tee-shirt de marine et chemisettes multicolores par la grâce disgracieuse du metteur en scène ; ils peuvent en perdre leur latin en voyant les Romains de Poppée habillés de pyjamas orientaux, Jules César, en explorateur africain entouré d’officiers de la Wehrmacht, les chevaliers médiévaux de Rinaldo, en terroristes palestiniens. On a vu Tristan en complet veston ; pour Mozart, on a eu Cosí dans un Mac Do, La Clémence de Titus en habits Louis XIII et années 30 ailleurs ; un frigorifique Don Giovanni « Ikea » et « Findus » jouant à saute-moutons sur des caisses. Don Juan a été noir à Harlem, « golden boy » dans les françaises tours de la Défense, avec un Commandeur « manager » en fauteuil à roulettes, géniale idée reprise pour le Scarpia de Tosca ; des Noces de Figaro se situent dans un hall d’hôtel lugubre de Berlin-est et s’habillent en tendance « Tati » tandis que Suzanne accompagne le poétique duo sur la brise avec la Comtesse à la machine à écrire et que les récitatifs sont soutenus au synthé ou en tapotant sur des verres par un personnage nouvel inventé, « le récitativiste », qui commente l’action. La Princesse Eboli chantait joyeusement sa chanson sarrasine en repassant dévotement les catholiques calçons de Philippe II dans Don Carlo, rêvant sans doute de ravager ceux de l’Infant qu’elle aime.
On a eu le « tout à l’époque de la création de l’œuvre » à la mode Ponnelle (réussie) des années 70. Mais pour quelques réussites, rares, des initiateurs, on se perdrait à énumérer la longue série de spectacles, imités, copiés, plagiés jusqu’à la nausée, affligés de ces tics devenus du toc. Ce qui pouvait passer pour novateur à l’époque est devenu, cinquante ans après, un conformisme, un académisme affligeant. C’est devenu la solderie permanente, l’interminable fin de série des vieux modèles sempiternellement repris sous prétexte de neuf depuis 68. Ce n’est plus de la mode, c’est du copié/collé dont on rougit pour les auteurs, guère embarrassés apparemment de répéter la répétition de la répétition.

L’imagination contre la répétition
Il ne s’agit pas de dénigrer la recherche en art qui, s‘il n’avance pas, recule. Les travaux de laboratoire, en ce domaine sont nécessaires, du moins quand le public n’est pas le cobaye général d’expériences singulières de nombriliques metteurs en scène à la mode.
Transposer une œuvre d’hier à une prétendue modernité d’aujourd’hui suppose beaucoup de méfiance quant à son pouvoir : une œuvre ancienne peut m’être aussi contemporaine qu’une contemporaine peut m’être lointaine et étrangère. Mettre en relief excessif sur scène la modernité d’une pièce implique qu’elle ne parle pas d’elle-même ; si sa modernité va de soi, la souligner, est un pléonasme. C’est un frein à l’imagination qui n’a même pas à aller chercher l’universel, l’intemporel, le contemporain dans la Rome antique puisque, appuyés, surlignés, tout mâchés, prédigérés, on les lui offre sur un plateau débordant d’intentions, si totales qu’elles en deviennent totalitaires. Le spectateur est ainsi traité avec le mépris ou la condescendance paternaliste qu’on a pour un enfant ignorant auquel on sert la becquée mâchouillée qu’on l’estime incapable de comprendre et de déguster tout seul.
Le physique nous est imposé par la nature ; le costume relève d’un choix, d’un goût, dit autre chose : ce que je suis vraiment, non ce que je parais malgré moi. L’Un se dissout dans l’uniforme. C’est donc l’imagination qu’il faut raviver : un Bakst, un Picasso, un Dufy, une Sonia Delaunay, Léonor Fini, Bernard Buffet pour Carmen, etc, inventèrent des décors et des costumes : d’authentiques créations, des œuvres d’art en soi. Ils ne se contentèrent pas de se fournir au fripier du coin.
Étrange paradoxe : une époque qui se gargarise de cultiver la différence, qui apparemment respecte l’Autre, n’a de cesse, sur scène, que de l’assimiler au Même en ramenant platement l’hier singulier à l’aujourd’hui le plus quotidien.
De qui est cette phrase :
« Si au costume de l'époque, qui s'impose nécessairement, vous en substituez un autre, vous faites un contresens qui ne peut avoir d'excuse que dans le cas d'une mascarade voulue par la mode. » De qui sont ces lignes ? De Baudelaire.

De la mise en scène comme placage
Ainsi font-ils tous
         On se perdrait à faire la liste des « mises en scène » où, faute de fouiller la signification de l’œuvre, d’analyser son tréfonds, fond et forme, on se contente d’en habiller, d’en déguiser arbitrairement le sens pour faire du sensationnel.
Un seul exemple, cette Despina, soubrette frondeuse des deux belles oisives de Cosi fan tutte, pestant contre sa condition de domestique en une époque tout de même révolutionnaire, annoncée dans telle production comme leur cousine : si elle est de la même famille, de la même classe, de la même caste, où est sa révolte ? Ignorance historique et culturelle des metteurs en scène ? Je me suis étonné, dans diverses critiques sur divers Cosí, ramenés à une soi-disant modernité ou actualité, même à l’époque mussolinienne, de n’avoir jamais vu cet opéra interrogé dans sa même époque, son contexte, si riche : la Révolution française qui secoue un monde ancien face au frivole échange, à la libertine partie carrée des fiancés, à toute l’insouciance et l’inconscience d’une société aristocratique qui danse, en 1790, sur un volcan (littéralement, le Vésuve du texte) dans une Naples agitée aussi de convulsions révolutionnaires, où règne Marie-Caroline sœur de l’empereur Joseph II, commanditaire de l’opéra, et de Marie-Antoinette qui court vers la guillotine. La cruauté froidement expérimentale de l’épreuve et ses déguisements révélateurs, très Marivaux, le cynisme assez Laclos (Les Liaisons dangereuses), digne du libertin à l’œil froid de Sade, disparaît pratiquement toujours sous le déguisement moderniste imposé à l’œuvre. Et ne parlons pas de la généalogie commune absurdement imposée naguère à Aix aux personnages de Don Giovanni.
         Pourtant, à Aix même, on a vu ce qu’apportait une étude subtile de l’Alcina d’hier de Hændel à une belle et profonde vision d’aujourd’hui : deux femmes hantées par le vieillissement, désir de réparer des ans l’irréparable outrage, recherche éperdue, perdue d’avance, de l’éternelle jeunesse et de l’amour.

Les cas Carmen : cacophonie coruscante
Deux exemples récents : la   Carmen itinérante « de » Calixto Bleito, puisqu’on remarquera qu’on ne semble plus guère attribuer un opéra à son compositeur mais à son metteur en scène qui occulte le musicien et ne parlons pas des librettistes qui, finalement, passent au second plan par le premier conféré à celui qui n’est, après tout, qu’un simple régisseur qui n’a pas à usurper le premier rôle. L'on accordera au moins, à Bleito, une interrogation intime de l’œuvre : le contexte de cette soldatesque de légionnaires, ici franquistes, hommes entre hommes, sans femme, et taraudés de désirs violents, est bien issue du texte, comme le danger des femmes guettées par des vautours, symbolisées par la fragile petite fille au risque des prédateurs. Mais, pour le reste, avec son apparente modernité, le traitement de l’héroïne en vulgaire allumeuse, qui joue le jeu des hommes et guère celui des femmes, enlevant d’emblée sa culotte et chevauchant et violant Don José, avec son outrancière modernité, balayant cinquante ans d’interprétations affinées, dignes et nobles des Berganza puis Uria-Monzon, renvoie à l’époque bourgeoise de la création où la critique vomissait Carmen et ses « fureurs utérines ». Quant à la scène, on aura apprécié : voie de garage pour Mercedes, non l'amie de Frasquita, mais les berlines Benz en plein et peine sur scène. Heureusement, il y a une cabine téléphonique sans doute pour appeler un garagiste. Ou un taxi. Où l’esprit, à défaut de la lettre, de Mérimée et Bizet.
En revanche, on chercherait en vain, dans la Carmen « de » Dmitri Tcherniakov, à Aix 2017, la moindre interrogation du livret ou de la musique qui justifierait sa proposition scénique. Encore une fois, dans l’incapacité de citer ou solliciter le vrai texte, il lui en substitue un autre, d’une remarquable platitude, et son traitement n’en est qu’un mauvais : la frondeuse tragédie d'une femme libre devient le vaudeville mou d'un homme impuissant. Aveu du metteur en scène ? De Bizet, on passe à Offenbach. La force anarchiste, féministe, de Carmen, réduite à n’être qu’une image de piquante pin-up pour stimuler une virilité défaillante, est ramenée à la thérapie bourgeoisement, socialement balisée, médicalement contrôlée, sans doute remboursée par la Sécurité Sociale, dans une sorte de talk-show aux invités heureux de se vautrer publiquement sur scène.
Je concède à un artiste metteur en scène tous les droits sur une œuvre : c'est sa liberté. Mais à la liberté correspond la responsabilité et on attend de l’intelligence, celle de l’œuvre ; dans ce cas, on la cherche encore, malgré les extraordinaires chanteurs acteurs. Le « renouvellement » ne peut se faire que par une lecture nouvelle interne, intrinsèque, de l'œuvre qui, elle, demeure immuable si c'est un chef-d'œuvre, parlant à tout le monde et à tous les temps, sans ces artifices étrangers au fond et à la forme. Un metteur en scène cultivé peut et doit poser, apposer une grille de lecture à une œuvre pour en faire surgir des sens nouveaux, non imposer ces grillages externes superficiels qui n’en concernent pas le fond, pour cultiver une infantile originalité.
Or, ces types de mise en scène, fuyant la profondeur intime de l'œuvre, dans l'incapacité de l'analyser sérieusement, ne sont qu'un placage arbitraire, extérieur. Bref, un déguisement épisodique, épidermique, et non une réelle étude nouvelle. C'est un triste symptôme de la pauvreté superficielle du temps : on prend l'écorce pour la substance.
Cependant, à entendre les applaudissements moutonniers par lesquels ces propositions sont accueillies, on se dit que, finalement, nombre de spectateur prisent ces « mises en scène » sans doute parce qu’elles ont le mérite de leur faire supporter et de les distraire de l’œuvre qu’ils étaient apparemment venus voir, sinon entendre.[2]



[1] Article paru dans la revue culture du CNRS en 1992, CAES Magazine, N°65, simplement rafraîchi de quelques références nouvelles.
[2]  Bien sûr, juge et partie dira-t-on ? Non : légitimité critique de parler d’une œuvre sur laquelle on a réfléchi, longuement. Je me souviens du numéro de la Revue Autrement, Carmen, « Figures mythiques » dirigé par Élisabeth Ravoux Rallo, Paris, 1986 dans lequel j’ai publié un essai, fondé sur le texte et la musique, sur l’ambiguïté sexuelle de Carmen que j’avais intitulé : « Entre chien et loup de la sexualité », p. 50-75.

mercredi, juillet 06, 2011

LE CID (personnages historiques et légendaires)


LE CID
(II)

(Autour des personnages)
CHIMÈNE, URRAQUE
Chimène est tout sauf une faible femme. On l’a vu à propos de sa demande de vengeance au roi contre Rodrigue, qui a tué son père.
Mais une fois mariée, aimée et aimant son époux, elle ne récrimine pas moins contre le roi qui accapare trop le Cid pour ses guerres, la délaissant.
Enceinte du Cid, Chimène écrit vertement au souverain dans ce romance que je traduis* :


Pardonnez, mon beau Seigneur,/ si je parle franchement :
En ayant gros sur le cœur,/ je ne sais faire autrement.
Quelle loi du ciel ou sur terre/ vous permet pour un si long temps
Qu’il y a que durent vos guerres /de m’ôter un époux aimant ?
Lorsque enfin vous le lâchez, /il est si couvert de sang
Qu’il fait peur à regarder /tant il paraît répugnant,
Et, à peine dans mes bras,/ il s’endort incontinent,
Rêvant toujours de combats/puis repart soleil levant,
En sorte qu’il sert mieux son roi/ qu’il ne sert femme et enfant,
Laissant dans le désarroi/ ce pauvre manoir vacant.
Pleurant, je l’obtins de vous,/ dans ma solitude pensant
Gagner un père, un époux : / l’un est mort, l’autre est absent.
Comme c’est mon seul trésor/ que vous m’ôtez cruellement,
Tout comme s’il était mort,/ je le pleure tout vivant.
Si c’est pour mieux l’honorer,/ cela suffit maintenant :
Je préfère moins d’honneur/ et un mari plus présent.

Elle finit par une sorte de chantage sentimental :

Je suis enceinte, Seigneur,/ j’entre à neuf mois à présent
Et peuvent causer malheur/ tous ces pleurs que je répands.




RÉPONSE DU ROI À CHIMÈNE
J’entends les griefs contre moi/ dans ce que vous m’écrivez,
Causés par le noble emploi/ qu’à Rodrigue j’ai donné.
Vous dites qu’il laisse les armes, /quand son roi le lui permet,
Indifférent à vos charmes/ tant il rentre exténué
Et que votre âme regrette/ que votre époux, harassé,
Au lieu de vous faire fête,/ s’endorme à votre côté.

Il fait cette remarque ironique :

Si enceinte, belle dame,/ de ce bon Cid vous n’étiez,
Je croirais de son sommeil /ce que m’en avez conté.

j’emploie Rodrigue à la guerre: / il a pu s’y distinguer.
Ce n’était qu’un hidalgo/ et que vous beaucoup moins né,
Mais il est monté si haut/ qu’il a su vous mériter.
De Burgos à Valladolid,/ on l’acclame désormais
Par le nom glorieux de Cid/ que les maures lui ont donné.
Cependant, sans époux /alors que vous accouchez,
Vous aurez auprès de vous/ votre roi attentionné.
J’arrête ici cette lettre, / mais sans cesser de prier
Que vous assiste la Vierge /à votre heure d’accoucher.

L’INFANTE URRAQUE
Mais qu’en est-il de l’Infante Urraque dont nous parle longuement le romancero et que Guillén de Castro, que suit Corneille, fait une amante malheureuse de Rodrigue, mais qu’on oublie un peu. C’est un personnage extraordinaire, le plus original du drame, une féministe avant l’heure. Revenons un peu en arrière.
Le jeune Rodrigue est armé chevalier par le roi, assisté de la reine et de l’Infante Urraque : c’est dire qu’on l’a distingué. Cette princesse semble avoir eu des vues sur lui, le petit nobliau : non pas une mésalliance, mais une alliance avec ce jeune guerrier prometteur qui peut se tailler un royaume chez les maures. Car il faut savoir que, pour ne pas morceler les héritages qui revenaient à l’aîné, on mettait les cadets dans les ordres ou on les envoyait faire fortune à la guerre. Quant aux filles, pour éviter les exorbitantes dots, on les mettait au couvent. L’une des infantes y sera cloîtrée, on n’en parlera plus.
Or, le roi Ferdinand 1er de Castille, vient d’unifier sous sa couronne une grande partie de l’Espagne chrétienne du nord. Mais, par testament, il morcelle son récent empire en le partageant entre ses trois fils, oubliant ses filles. Avec la conscience tranquille du devoir paternel accompli, le voici qui meurt paisiblement devant sa cour, son clergé. Mais voici Urraque qui fait irruption dans la chambre mortuaire, y portant le scandale avec ces provocantes paroles que nous rapporte le romancero que je traduis :
- Vous voulez mourir, mon père ?/ que saint Michel ait vôtre âme !

Balancée cette rude formule de politesse, la mort d’un roi guerrier est l’affaire de l’Archange guerrier, pas la sienne, sans autre forme d’émotion, Urraque se lance dans la contestation du testament :

Vous faites don de vos terres / par caprice et par toquade :
À don Sanche, la Castille,/ Castille de haut parage
À don Alphonse, Léon, / avec Asturies et Sanabre,
À don Garcí, Portugal,/ et la Galice appréciable,
Et moi, parce que suis femme, / vous m’ôtez mon héritage !

Voilà le crime du vieux roi. Un « hidalgo », c’est le ‘fils de quelque chose’, cette chose, dont on est le fils, c’est la terre dont on porte le nom, la particule « de » attestant la possession : duc, comte de… Être sans terre, au Moyen-Âge, c’est donc être rien, n’avoir ni feu ni lieu. Urraque en tire la choquante conséquence : puisqu’elle n’a aucune terre à elle, elle ne peut qu’aller de terre en terre, errer, seulement propriétaire de son corps, dont elle disposera à son gré comme le roi de ses terres, avec un subtil distinguo religieux que je laisse apprécier :

J’irai donc de terre en terre/ dans l’erreur de femme errante
Et ferai don de mon corps/par caprice et par toquade,
Aux chrétiens, gracieusement,/ et aux Maures, pour le vendre.

Elle ajoute l’injure à l’outrage puisque, bonne fille, elle ne répond pas au mal de son père par le mal, puisque, l’argent gagné en se prostituant avec les riches musulmans, dit-elle, elle l’emploiera:

Afin de dire des messes /pour le salut de votre âme.

L’âme du roi en a sans doute bien besoin après ce à quoi il réduit sa fille. En tous les cas, le moribond semble arraché de sa léthargie par ces violentes paroles :

Le roi demanda alors:/ - Qui est celle qui ainsi parle !
l’archevêque répondit:/ - Votre…fille, doña Urraque…
- Silence, fille, silence !/ Ne dites chose semblable !
Car femme qui parle ainsi/ mérite que le feu l’arde !

Mais Urraque ne sera pas punie du bûcher : in extremis, le roi son père lui laisse en apanage la ville forte de Zamora avant de mourir. Ce qui va causer une tragédie fratricide.
Le roi à peine mort, don Sanche, l’aîné, devenu roi de Castille, pour réunifier le royaume au nom du droit d’aînesse attaque ses frères, aidé par le Cid qui est son vassal. Garcí est battu, enfermé dans une prison dont il ne sortira plus jamais. Le cadet, Alphonse, battu aussi, s’enfuit à Tolède où le roi musulman lui accorde l’asile (il en fera la conquête plus tard).
Et voici le Cid, chef des armées de don Sanche son suzerain, faisant le siège de Zamora où règne l’infante Urraque dont il fut sans doute le fiancé. Au plus fort d’une attaque presque victorieuse, imaginez Urraque, en plein combat, surgissant dans une barbacane, une tour avancée de la ville assiégée, et arrêtant l’assaut du Cid par ces paroles violentes de reproche et de tendresse, comme une parenthèse de paix évoquant leur passé sentimental au milieu de la guerre :

- Arrière, arrière, Rodrigue, / Castillan plein d’arrogance !
tu devrais te souvenir/du doux temps de notre enfance,
où l’on t’arma chevalier/ devant l’autel de Saint-Jacques,
que le roi fut ton parrain, / toi, Rodrigue, jeune page ;
ma mère t’offrit le cheval, / mon père t’offrit les armes,

Et, après l’évocation de ce que l’ingrat Rodrigue doit à ses parents, Urraque évoque cette image de dévotion amoureuse pour ce jeune héros, elle, l’infante, à genoux devant lui, le petit nobliau :

Je te mis éperons d’or/ pour que ta gloire fut plus grande,
Pensant t’avoir pour époux…

Et elle soupire amèrement au souvenir de ce qui se passa, elle évoque l’image de la rivale Chimène et, peut-être un calcul intéressé de Rodrigue préférant une riche héritière à une infante déshéritée :

/ Hélas, je n’eus cette chance !
Tu me préféras Chimène, /fille du comte Loçane ;
Elle t’apportait l’argent,/ je t’apportais la puissance.
Au profit d’une vassale, / tu délaissas une infante.

L’effet est radical chez le Cid assaillant qui accuse le coup :

Rodrigue, entendant ces mots, / se tourne avec deuil immense :
- Arrière, arrière, les miens, / mes chevaliers, ma piétaille !
Rude flèche j’ai reçu / du haut de la barbacane ;
L’haste n’avait point de fer / mais m’a percé de sa lame.
Rien ne pourra plus guérir/ la blessure de mon âme.

À partir de là, le Cid refuse de porter les armes contre Zamora. Mais le roi Sanche de Castille, qui attaquait frères et sœur, est assassiné, sans doute à l’instigation d’Urraque, avec la complicité probable d’Alphonse qui devient l’hériter de tous ces royaumes. Le Cid lui demande alors de jurer publiquement qu’il n’est pas régicide. Le roi s’exécute et exile le Cid, qui entre dans une autre légende en partant conquérir Valencia pour son monarque ingrat.
Urraque règne avec son frère cadet et certaines chroniques et légendes avancent même, qu’à la façon des pharaons égyptiens et selon une tradition zoroastrique, elle l’aurait épousé pour assurer son pouvoir.
Voilà l’héroïne un peu oubliée par Corneille et Massenet à laquelle je tenais à rendre hommage.

Mes traductions des romances sont parues dans les Cahiers d'études romanes,II, 1976, Université de Provence I.
Photos Christian Dresse :
1. Chimène heureuse (Béatrice Uria-Monzon);
2. Chimène déchirée.

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