Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

mercredi, février 06, 2019

SUR LE FILDU COUTEAU


OLIVIER PY CHANTE

Les Premiers adieux de Miss Knife

Marseille, la Criée, 2 janvier 2019
en partenarait avec Marseille-Concerts 
Le genre de l’Art
L’Art n’a pas de sexe. En a-t-on subi des colloques exclusivistes à la mode d’une époque pourtant généreuse luttant pour l’égalité des sexes, mais en tentant paradoxalement de nous en refuser l’accès pour motif invalidant d’identité virile,  où l’on se plaisait à traquer, à tracer les signes de ce qui serait une écriture « féminine »,  avec des flux, des reflux deleuziens, érigeant même Violette Leduc, l’assignant, la consignant, la confinant en modèle du genre pour cause de lesbianisme, comme si le goût, le penchant, la préférence sexuelle étaient définitifs et définitoires de la complexité d’un être, d’une personne sociale, d’une personnalité artistique. Où classer les Rimbaud, Verlaine, Montherlant, Aragon, et autres pour leur bisexualité ou d’autres encore, comme Proust pour leur homosexualité, pour en rester à l’écriture, sans parler des Michel-Ange et autres ?
Femmes sur scène
Les arts de la scène ont toujours cultivé le masque et le travesti mais les femmes y ont subi les interdits d’une Église politique, moins libérale que ses propres canons conciliaires si on les examine sérieusement, interdites de scène dans le théâtre européen. Pour éviter l’immoralité des femmes, les rôles féminins y furent joués très longtemps par de jeunes garçons, et l’on sait le massacre moral de jeunes mâles pour en faire des castrats chanteurs durant des siècles. Fait figure d’exception l’Espagne où un décret de 1587 autorise les femmes sur les planches, annulant une interdiction de 1586 qui montre donc qu’elles n’en étaient pas forcément absentes au préalable.

Miss Knife
C’est pourquoi, au-delà de l’humour, le retour d’hommes comme dernièrement Fau et Py à des rôles de femmes sur scène est à la fois un retour à une pratique ancienne et une revendication contemporaine et éternelle de l’Art au-dessus des sexes et des préjugés. D’ailleurs la Miss Knife de Py, dans une sorte de mise en abyme, qui chante les chansons de Py qui la chante, est pure création théâtrale, pure représentation, personnage féminin au-delà du masculin du créateur et acteur, au-delà de l’homosexualité avouée de la personne : en conséquence, elle ne se peut juger qu’ici et maintenant, incarnation d’une personnalité dont la seule transcendance est la scène. La fusion du créateur à sa créature, de l’interprète à son rôle empêche toute confusion entre la personne et le personnage même si, parfois, se glisse un petit décalage, un décalque qui fait douter de l’identité, réelle ou jouée, du locuteur : « Je m’adresse à une espèce en voie de disparition : les hétérosexuels de base, les passifs et les menteurs », ou un jeu sur « Intermittentes » et « tantes ». Mais rien de gras, rien de grave, rien de graveleux, dans la bonne humeur et la belle vitalité de Miss Knife, aucune caricature de la femme ou de l’homosexuel : elle est Elle, là, pleinement, tout en condensant, en Une, singulière, les expériences plurielles de nombreuses femmes. Elle nous fera rire sans jamais être ridicule ni ridiculiser personne, telle qu’en elle-même : Miss Knife. Qui doit peut-être son nom tranchant à Mackie the Knife, de Brecht et Weill, version anglaise ou américaine à la mode, tel Johny Hallyday.
Diadème sur perruque platine sur robe lamée or bien ouverte sur des bas-résilles sur talons hauts : sur, sur, sur, sur, surcharge, surdétermination des attributs de la star au féminin ; longs pendants d’oreilles encadrant des cils charbonnés de rimmel et bouche sanglante de rouge, pectoral de strass à défaut de diamants coulant du cou à la taille, rutilante, Miss Knife, à elle seule, saluée en musique par ses musiciens, envahit la scène.

Tout sourire, toute chaleur, tout le corps, bras, gestes, en mouvements dansants, en rythme sur le tempo et accents de la musique, des airs souvent « latinos », elle étincelle, éblouit, mais, tout en semblant l’exaltation, l’extatique jamais statique incarnation de la star triomphante, son texte, d’entrée, sous l’auréole de la gloire, sous les fleurs de l’apparente réussite, en énonce, dénonce les épines, le mythe mité, le Martyre sous les roses, la rançon du succès, si succès il y eut.
Et, en clôture, en fin, ce sera, malgré la lune de Pampelune et son poétique jardin, comme tombe le rideau sépulcral de la scène de la vie baroque, l’inéluctable constat : « la nuit s’achève, tout s’efface », « la vie passe, tout s’efface », bref : « la vie brève ».
Mais quelle vie ? À coup sûr, sur le fil de cette lame de son nom, le fil du rasoir : la mort, qui hante tous ses propos depuis cette proposition annoncée d’entrée, son credo, son « carpe diem » :
« S’il faut mourir un jour, / Il faut apprendre à vivre ».
Mais encore, comment apprendre à vivre ? Dure leçon de la vie : sous les feux de la rampe qui font exister ce brillant insecte, cette éblouissante femme qui s’exhibe dans ses trois divers costumes fastueux en tapageuse et aveuglante image de la réussite, offerte à la consommation du public, il y a la consumation de l’artiste, l’ombre des coulisses, le mépris insultant des critiques, les tournées minables dans des hôtels une étoile, la solitude, la vraie vie, sans sécurité, la difficultés « des fins de mois qui durent trente jours », des Intermittentes, scandée par une marche funèbre.
Tout semble vu au passé, un bilan affectif désespérant, « les amours sans promesses », catalogue à la Villon des Neiges d’antan, « Que sont mes amants devenus ? ». Aussi affligeant du point de vue artistique : rétrospective d’une carrière, dérisoire sous le clinquant de ses faux ors, perception du temps qui fuit, des rides qui arrivent et la peur du verdict final d’un public absent, le couperet : « Ringard ». Les trépassés, les suicidaires, la corde pour se pendre, la nuit noire, les oubliés de l’Histoire, c’est tout un champ sémantique de la désespérance qu’avec sarcasme, un rire amer, mordant les mots, chante et distille Miss Knife. Même son bis « Padam, padam, padam », aura un cri de désespoir testamentaire : « comme si tout mon passé défilait.»
Voix naturelle d’homme pour cette femme, timbre chaud d’un grave corsé à un aigu non corseté, à part quelques faussets plaisants, puissante, sonore, débordant la scène et abordant la salle, sans besoin de micro, Miss Knife si elle sait se faire remarquer, sait aussi se faire entendre, avec le luxe de la « Romance à l’étoile » du Wolfram du Tannhäuser de Wagner en français. Préludé pour la deuxième partie en standard de jazz délicatement inventif par les musiciens, remarquablement interprété en chanson entre confidence et grande vocalité, on ne peut s’empêcher d’y sentir un aveu sentimental d’une douloureuse douceur : le germanique « sterne », ‘star’ en anglais, devient ‘étoile’ donc, comme une parenthèse de rêve mélancolique de cette deuxième partie, dans le texte de Wagner, un salut et envoi à quelqu’un, qui n’est plus de ce monde, devenu un ange dont on espère la protection. Subtil renvoi mémoriel à ce nostalgique « Paradis perdu », dont semble ne pouvoir guérir Miss Knife, ou à l’être cher disparu qui la hante, et qu’elle chante de déchirante façon : « J’entends ta voix ! »
Apparemment sans se prendre au sérieux, Miss Knife qui, à l’en croire « aime désespérer la jeunesse », mais les autres aussi, chante des choses graves. D’un air triomphant, femme parlant des femmes, par-dessus les sexes, elle s’adresse en fait à tous ; elle chante, au-delà de drames féminins du quotidien, « les défaites », les échecs de la vie à aimer malgré tout, où le « rôle est toujours trop court. » Sous la dérision, les rires, les paillettes, les aigrettes, les robes multiples, ce n’est pas un homme en femme, c’est le tragique de la vie qui est travesti.
Adieux ? Ce n’est qu’un au revoir, on l’espère.
En partenariat avec Marseille-Concerts,
La Criée, 2 janvier 2019
OLIVIER PY CHANTE
Les Premiers adieux de Miss Knife
Avec Olivier Py chant ;  Julien Jolly, batterie, Olivier Bernard, saxophone et flûte ; Stéphane Leach, piano ; Sébastien Maire, contrebasse.
Textes Olivier Py. Musiques Stéphane Leach sauf Martyre sous les roses, J’ai bien roulé ma bosse et Les jardins de pampelune, musique Jean-Yves Rivaud. Romance de l’Étoile textes et musique : Richard Wagner.
ON POURRA RETROUVER OLIVIER PY ET MISS KNIFE         
DANS

Mam’zelle Nitouche,  comédie vaudeville d’Hervé
A Avignon, Opéra Confluence
Samedi 16 mars, 20h30 et dimanche 17, 14h30
Cette production du Palazzetto Bru Zane avait été présentée à Toulon et j’en avais fait un compte-rendu enthousiaste sur classiquenews et mon blog :
http://benitopelegrin-chroniques.blogspot.com/2017/11/le-feu-couve-au-couvent.html

Photos :
1. Rebecca Greenfild
2 et 3 : Éric Deniset



samedi, février 02, 2019

LA VIE EN ROSE (BONBON)




Névrotik Hôtel
Comédie musicale de chambre



Chambre, oui, d’hôtel et rose comme un bonbon ou un smashmallow qui, s’il ne dégouline pas des murs, c’est qu’ils ont la rigidité du carton-pâte rigidement découpé et peint tels les décors de Picasso pour les Ballets russes ou de Cocteau sous l’Occupation. Pompeuse entrée de rideaux de vrai ou faux théâtre, de guingois, mur de traviole pour un lit et appliques murales en simili style Louis XV stylisé, fétiche épate-bourgeois, ou plutôt Louis Caisse Lévitan pour la sous-catégorie populaire d’un peuple qui, pour avoir guillotiné un roi, ne s’en remit jamais, béatement admiratif et nostalgique des fastes de la royauté. Le tout abondamment, hyperboliquement fleurdelysé au pochoir pour que nul n’en ignore. Un angelot baroque doré sur la table de nuit et, de l’autre côté, un téléphone rose hollywoodien. Deux chaises aux pieds de biche de même faux style viennent compléter la chambre.

Fait irruption, éruptive, une dindonnante dondon, plantureuse plante plus à craquer qu’à croquer dans sa robe végétarienne, Marylinisée comme on dirait caramélisée, blond plus filasse que mousseux, escarpins dorés, embagouzée et emperlouzée : tous les voyants attributs multipliés de la vieille star trop tard durée, de la diva déchue de sa divinité, aussi branlante malgré son armature apparente que ces lignes déclinantes du décor. Gestes et prolifiques formes impériales et voix impérieuse, restes d’une majesté et autorité perdues, capricieuses et tyranniques exigences exercées désormais sur les sans grade, l’invisible standardiste de la réception ou le groom grimé, mince moustachu, cintré dans son uniforme rose de petit soldat de plomb, dont elle va faire, à son corps défendant, ou défendu, sinon un souffre-douleur, un mercenaire acteur de jeux de rôle de ses fantasmes apparemment jusque-là inassouvis, peut-être, faute encore d’atouts, comme un va-tout de la dernière chance,  vaisseaux brûlés d’un dernier voyage sans retour.


Gestes et générosité théâtralement larges, elle offre pourboires et contrat comme elle jouerait les restes de sa fortune à la roulette, sûrement russe dans on ne sait quel désespoir qui perce sous les discours emphatiques, déclamatoires, d’abord sur la laïcité, contre le communautarisme, avec une revendication zinzin de zen bouddhique à la mode et, plus tard, une belle tirade sur le préavis avant licenciement ou démission. Pleine d’effets, la voix fait défiler des registres, de tête, de poitrine, dans une rhétorique stylisée du mélange des genres sexuels, mais sans caricature, adhérant au personnage et non visant une personne.

Puis Lady Margaret, puisqu’il faut l’appeler par son nom, Lady Margarine pour le groom, son « boy » facétieux, se lance dans une chanson sur la mer visible de la fenêtre de cet hôtel normand à la Proust, loin de celle de Trénet mais qu’on ne peut manquer d’avoir pour horizon mémoriel. Le texte est intéressant par ses trouvailles mais difficile à suivre dans ses jeux verbaux, et à mémoriser par une musique qui, en revendiquant ce répertoire n’en a pas pour autant la simplicité musicale qui accroche et reste.  Les deux personnages, tour à tour, seront solistes ou duettistes dans des airs dont les vers, difficiles à retenir, sont pleins de fantaisie, avec des rives, des dérives phoniques parfois oulipiennes, et œdipiennes, telles les déclinaisons de « mer » en « mère », allusion au rapport maternel inconsciemment incestueux entre les deux, où le son vague, divague, extravague, ou bien la logique des rimes fatalement en —ex du  Printemps au Sussex (clin d'œil sexuel grivois?) , ou encore le Syndrome de Stockholm.


C’est intelligent, subtil, peut-être trop pour être bien perçu, comme les clins d’œil ou allusions dont est semé le texte, Barrage contre le Pacifique de Duras ou son Amant asiatique, qui révèle soudain, après l’hystérie du tableau du Mont Blanc, la faille du personnage d’amour blessé par un amant indien mythifié dans l’Himalaya de sa perte. Ce qui explique peut-être le nom de Lady Marguerite, autre Marguerite Duras, dont le couple final avec le jeune Yann Andrés modèle implicitement celui sadomasochiste avec le groom.

Les deux acteurs sont remarquables, Michel Fau laissant entrevoir le vrai sous le faux, la fragilité désespérée sous le masque de la matrone autoritaire et, sous l’apparente fragile raideur du groom, Antoine Kahan s’avère un athlète tout muscle qui peut, appuyé sur deux avant-bras, jouer l’angelot cambré des rêves de la finalement touchante Lady Margaret , sans doute une grande âme trahie par la vie. Plus que chanter à proprement parler si en termes lyriques sérieux on parle, tous deux jouent à chanter, et bien, variant intentions, intonations et couleurs.

À jardin, les trois musiciens, piano, violoncelle qui tapisse les airs, accordéon aux envolées parfois symphoniques, s’amusent parfois à meubler les scènes d’effets dramatiques dignes d’accompagnements de films muets expressionnistes. Les musiques des chansons, il faudrait les réécouter pour formuler un jugement plus fondé, toujours belles dira-t-on globalement, mais on n’a rien retenu pour accrocher, du premier coup, l’oreille. Par ailleurs, comme les divers rôles du jeu contraint, hégélien de la maîtresse et de l’esclave, avec son inévitablement renversement dialectique, on n’en perçoit pas la logique dramatique et la continuité, scènes décousues, juxtaposées, de même les chansons, enfilées comme des perles auxquelles, paradoxalement, manquerait le fil.

Névrotik Hôtel
La Criée,
Du 23 au 26 jnvier
Avec Michel Fau, Antoine Kahan
 Piano : Mathieu El Fassi.  Accordéon : Laurent Derache. Violoncelle :  Lionel Allemand
Mise en scène Michel Fau
Trame et dialogues :  Christian Siméon. Chansons : Michel Rivgauche, Julie Daroy, Pascal Bonafoux, Jean-François Deniau, Christian Siméon, Hélène Vacaresco, Claude Delecluse et Michelle Senlis Musiques Jean-Pierre Stora Décor Emmanuel Charles Costumes David Belugou Lumières Joël Fabing. Maquillages Pascale Fau. Perruque : Laure Talazac. Assistant à la mise en scène : Damien Lefèvre. Collaboration artistique : Sophie Tellier
Production ScenOgraph, Scène conventionnée théâtre et théâtre musical - Figeac, Saint-Céré - Festival de Figeac / Production déléguée C.I.C.T. - Théâtre des Bouffes du Nord 

Photos : Marcel Hartmann


MUSIQUE DES SAISONS


Enregistrement 24/1/19, Culture en Provence

RADIO DIALOGUE RCF

(Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

N° 356, semaine 4

DISQUES

         Voici un disque sorti l’an dernier, encore si proche, en novembre, mais de tout temps, bon ou mauvais : son sujet musical est, justement, les saisons Si fidèlement voué au baroque, le label Ambronay, dans sa « Collection jeunes ensembles » effet, a publié ce CD Les Saisons, par l’ensemble Prisma.  

 L’époque baroque, si sensible au passage du temps, s’est passionnée, en peinture et en musique, aux saisons. En lettres, aussi, le jésuite Baltasar Gracián divise son Criticon, que Schopenhauer considérait le plus grand roman allégorique de toute la littérature, en quatre parties quatre saisons de la vie humaine. En musique, bien sûr, on n’échappe pas aux quatre Saisons de Vivaldi, et les mélomanes plus érudits connaissent celles de Haydn, classiques, et celles de Tchaïkovski, post-romantiques.
L’originalité de ce disque est d’avoir associé des musiciens plus rares de l’immense constellation baroque du XVIIe siècle, les plus connus des spécialistes étant Falconieri et Merula. Les morceaux choisis ne se réfèrent pas explicitement aux saisons, cependant, leur atmosphère, leurs échos, sont comme une sonore évocation implicite de ces moments de l’année qui scandent certes notre vie, mais aussi nos humeurs, nos affects.
Chacune des quatre Saisons de cette année musicale est introduite par un court prélude écrit par les interprètes eux-mêmes comme une improvisation sur un instrument particulier dont le timbre suggère un état de la nature au fil de l'année. De plus, chaque saison est personnifiée par un vent dominant, les quatre vents mythiques, fils d’Aurore et d’Astréos : Zéphyre, suave brise du printemps, Notos des orages d’été, Euros des tempêtes d’automne et enfin le glacial Borée de l’hiver, le mistral, le vent maître en somme.
Le printemps, personnifié par Zéphyre, est naturellement porteur de chants d’oiseaux et c’est la douce langueur fleurie de vocalises virtuoses de la flûte à bec qui l’introduit, introduisant à son tour un morceau de Palestrina. Écoutons un extrait qui chevauche ainsi les plages 1 et 2 :
1) PLAGE I ET 2
L’été, c’est Notos mais, avant qu’il ne déploie son ardeur en brusques changements de tempo au violon dans une pièce de Marco  Ucellini, l’introduction improvisée me semble plutôt une belle sieste interrompue par l’intempestive intrusion d’un moustique, plaf, écrasé!, mais en voici un autre et sans doute une escadrille de mouches :
2) PLAGE 6
La vie, la nature, donc vitalement, naturellement, déroule le cycle humain inévitable des saisons de notre vie : enfance et jeunesse du printemps, plénitude solaire de l’été  et, avant la fin de l’hiver qui glace notre sang et notre existence, il y a la maturité déjà mélancolique de l’automne, tout ancré, inscrit dans notre corps et nos humeurs. Et c’est Le vent d’automne, Euros, personnifié par une superbe improvisation au luth sur les inévitables Feuilles mortes de Kosma qui introduira insensiblement un morceau de Tarquinio Merulla. Nous écoutons cette belle introduction :
3) PLAGE 14 
Borée, enfin le vent final, introduit une improvisation à la viole de gambe, effets chromatiques, de silences, incertitudes de la vie sur son dernier parcours, l’hiver, ses frissons et frimas, grincements de dents ou de porte de la vie qui se referme. Écoutons le prélude qui introduit une pièce de Biagio Marini :

4) PLAGE 16

 Le cycle des saisons se conclut par des variations sur l’air de la Mantovana, d’Uccellini et Marini, bouclant la boucle du cercle et cycle des saisons sans fin, annonçant le retour du printemps. Et nous y revenons bien vite avec ce savoureux duo de la poule et du coucou de Marco Uccellini, sur lequel nous nous quittons :

5) PLAGE 4

CD raffiné et séduisant du label Ambronay, « Collection jeunes ensembles »  Les Saisons, par l’ensemble Prisma.  


vendredi, février 01, 2019

VIVE LA VEUVE !




Die lustige Witwe (1905)

LA VEUVE JOYEUSE

Opérette en 3 actes DE

FRANZ LEHÁR
Livret de Victor LÉON et Léo STEIN

d’après  L'Attaché d'ambassade (1861) d’Henri Meilhac


            Oui, vive la Veuve ! On ne criera pas pour autant « Mort aux maris ! » par prudence, presque chacun l’étant, l’ayant été ou le sera. Encore que la disons Pension de réversion que le vieux Palmieri de Marsovie laisse en mourant élégamment très vite à sa jeunesse d’épouse Missia, plus que le budget restauré de la petite principauté d’Europe centrale ruinée, une constellation de millions, ferait le bonheur d’une myriade internationale de prétendants, soupirants aspirant à sa main pour restaurer leur fortune, ou la faire, pour la dilapider en restaurants chics parisiens avec champagne à gogo et gogo girls en campagne, dans cette capitale du monde et de la fête qu’est ce Paris de la fin du XIXe siècle où tout le monde se retrouve, mondains comme fripouilles, entre le Maxim’s cher déjà à tel Président d’hier, cher à faire rire jaune même un gilet  d’aujourd’hui, et lieux de plaisirs racaille et canaille des hauteurs de la Butte à putes de Pigalle et Montmartre. Mais, pour éviter l’évasion fiscale de la Veuve, fatale aux finances de la Marsovie, l’Ambassadeur à Paris complote pour lui donner pour époux un Marsovien non venu de Mars, le Prince Danilo, attaché d’Ambassade, peu gourmé gourmet, gourmand d’affriolantes gourgandines parisiennes, apparemment peu tenté par la tentante Veuve, dont on apprendra que son cœur battit autrefois pour elle, avant que celui du mari n’en claqua d’amour.


         Bref, léger, très léger argument du vaudeville initial d’Henry Meilhac (1830-1897), prolifique auteur, viveur et noceur, fréquentant réellement le monde de la fête du Gai (pas encore officiellement gay) Paris qu’il décrit. Avec son complice Ludovic Halévy, rencontré un an avant cette pièce, en 1860, il commencera une intense collaboration de près de vingt ans, semée de chefs-d’œuvre, les livrets érudits et comiques des plus célèbres opérettes de Jacques Offenbach, La Belle Hélène (1864), La Vie parisienne (1866), La Grande-duchesse de Gérolstein (1867) et La Périchole (1868) et, naturellement, Carmen de Georges Bizet (1875), etc. Une œuvre prolifique, rentable, qui permettait à ce célibataire endurci de vivre sa vie sans veuve à laisser ni à désirer pour son argent.


         Ici, l’argument est bien mince, encore aminci par la nécessité d’une adaptation pour la musique, qui allonge toujours le temps des textes. Mais cette pauvreté dramatique est habillée, enrichie d’une musique qu’on a beau connaître semble-t-il depuis toujours tant elle a une sorte d’évidence intemporelle de la mémoire collective et individuelle, qu’on est toujours étonné de la redécouvrir dans la fraîche beauté de sa paradoxale et déjà ancienne éternité.

        
     On retrouve donc l’Odéon, seule maison en France entièrement vouée et dévouée à l’opérette et, dans le foyer, à des récitals d’airs d’opérettes (Une heure avec… un ou deux grands chanteurs) hors des pièces de théâtre en tournée.  C’est avec un plaisir à la fois enfantin et érudit que l’on découvre de simples décors en carton peint d’un temps où le théâtre s’acceptait humblement comme théâtre, avec ses voyants artifices, et l’on se dit que Mozart, notamment avec sa miraculeuse Flûte enchantée populaire, devait en connaître de semblables. Ici, de symétriques colonnades à boulons d’architecture industrielle du temps, et, en fond de lumières changeantes, une Tour Eiffel contemporaine, chef-d’œuvre métallique d’industrie, illuminée par le miracle aussi contemporain de la « Fée électricité ». Les costumes, de l’Opéra de Marseille, comme toujours, seront élégants, d’époque aussi mais avec, dans les scènes de liesse nationale, d’un folklore imaginaire d’Europe centrale de fantaisie pour cette fantasque Marsovie, une minuscule parcelle imaginaire du vaste Empire austro-hongrois qui va bientôt voler en miettes : comme les fastes du Titanic, ceux de cette Belle Époque feront aussi naufrage avec cette folie suicidaire d’une Europe en Guerre de 14-18. Mais la musique, elle, surnagera et vivra pour notre bonheur.


         À la direction musicale Bruno Membrey la traite amoureusement, la caresse, suivi avec une effusion affective par un Orchestre de l’Odéon au mieux de son engagement et l’on apprécie la finesse des timbres mis en relief de certains pupitres. Le Chœur phocéen de Rémy Littolf fait plus que jouer le jeu : il joue avec un contagieux plaisir dans le rythme très musical, sans temps mort qu’Olivier Lepelletier, autre spécialiste de ce répertoire respectueusement servi, donne à sa mise en scène, avec une distribution où, du dernier comparse aux rôles principaux, chacun, sans s’économiser, contribue avec bonheur au nôtre par son engagement et son talent. D’ailleurs, les « Bis ! » qui fusent de la salle et les généreuses reprises par toute la joyeuse troupe des couplets de la fin, à n’en plus finir, sont une gratitude, une reconnaissance par le public, de tout ce travail élaboré à la fois individuellement et collectivement.

Même des figures, de simples silhouettes sont campées avec une précision loufoque, ainsi les comparses Pritschitch (Jean-Luc Épitalon) et Bogdanovitch (Michel Delfaud), paire devenue trio avec le Kromski d’Antoine Bonelli qui n’a même pas besoin de chanter : il lui suffit de ralentir une syllabe, de dénouer lentement le ruban de la missive, pour déchaîner les rires, tous en peine d’épouses encanaillées. Dans ce domaine, sans non plus chanter, Simone Burles est une, lubrique Praskovia lancée à l’assaut sexuel du Prince Danilo. Dans un finale festif endiablé, Carole Clin est une Manon menant Maxim’s de main de maître, pardon, de maîtresse, et  à la cravache !

Avant de reprendre dans ce lieu même sa Gaby Deslys marseillaise qu’il a ressuscitée, Christophe Born est un Guatémaltèque haut en couleurs et timbre de voix de ténor, duo avec la voix de baryton du D’Estillac de Frédéric Cornille, remarqué à l’Opéra dans Traviata, joyeuse paire de compères prétendants intéressés de Missia.  

Dans la catégorie mari aveugle, stentor à grande gueule tonitruante sur ventre trônant et moustaches avantageuses, Olivier Grand est un Baron Popoff inénarrable de suffisance et de naïveté face à sa femme. Et quand celle-ci est la piquante Caroline Géa, qui fut aussi ici une digne et remarquable Fille de Madame Angot, l’Ambassadeur marsovien a intérêt à veiller à ses quartiers de noblesse : la belle Nadia, jouant les mutines, câlines et coquines Zerlina, allusion musicale de la pièce à Don Giovanni, veut et ne veut pas, ne veut pas et veut, très lyriquement en forme, finit tout de même, comme dans les Noces de Figaro, autre clin d’œil, par entrer dans le propice « joli pavillon » que lui chante et ouvre, d’une superbe voix d’amant postulant, Camille de Contançon, un élégant, romantique et ardent ténor Christophe Berry. Il est vrai que ledit pavillon a la forme d’un éventail qui, comme dans Tosca, a sa part dans l’intrigue.


Fort heureusement, la générosité de Missia, la Veuve, la sauvera du déshonneur conjugal dans lequel elle veut et ne veut pas sombrer mais on sent bien qu’elle succombera un jour. À moins qu’elle ne soit vite veuve de son pouffant Popoff d’époux.

     Voulant et ne voulant pas non plus succomber, lui aux charmes de la Veuve, du moins l’affirme-t-il, Danilo, le Prince décadent,  est incarné par Régis Mengus, qui fut ici un superbe Ange Pitou dans la Fille de Madame Angot. Il lui prête sa prestance et un beau timbre de baryton large et chaud, et un talent d’acteur qui sait donner comme une distance même en chantant son crédo libertin, nimbant sa voix d’un grain de mélancolie : vanité, vacuité de cette vie ou chagrin secret de l’amour désintéressé raté dans sa jeunesse avec Missia : « Manon, Lison, Ninon… » ne sont sans doute que la ronde des figures interchangeables, même dans leur sonorité  qui riment, mais  ne riment à rien, de l’amour sûrement avec un grand tas mais non de l’Amour avec un grand A de la Missia perdue, pauvre, retrouvée riche mais perdue pour le sentiment, qui ne s’achète pas.


         Cette Veuve que l’on dit joyeuse, toute riche qu’elle soit de feu son mari, ne l’est pas plus qu’il ne faut et garde le sourire et la tête froide au milieu des assauts galants de galants par l’odeur du fric attirés. Ils ont beaux jouer les boys empressés de comédie américaine lui offrant, espérant plus, des joyaux dans une scène où elle est érigée en Marylin Monroe, elle ne chante pas pour autant Diamants are girl’s best friends, Danilo, l’amour de jeunesse étant pour elle un trésor d’une autre trempe. Elle n’est même pas coquette, c’est plutôt lui le coquet caquetant comme un coq dans le poulailler de ces dames vénales qu’il n’a même pas eu à conquérir mais à prendre ou même à ramasser. Pourtant, que d’atouts déploie, sans outrancière ostentation, la Missia de Charlotte Despaux ! Bonne actrice, blonde, belle sans agressivité,  physique de poupée, elle a une voix facile, ample, au médium fruité, aux aigus chaleureux, menée avec un art consommé du chant :  sa ballade de la légende de Vilya, « la dryade aux yeux mystérieux », est un moment de poésie, un appel, un rappel au passé d’un amour vivant à Danilo.


         La musique déroule, dans un enchaînement voluptueux, airs solistes, duos, ensembles, danses, d’une grande beauté. Le septuor « Ah, les femmes, femmes, femmes ! »  y est le plaisant couplet d’une misogynie neutralisée par son excès même, scandé avec un grand dynamisme. La danse ne pouvait manquer, marquée du sceau d’Offenbach dont le souvenir passe aussi dans l’œuvre avec ses satiriques politiques cancaniers et les érotiques cancans et french-cancan. Mine de rien, avec sa mine naïve et sa candide chevelure, le Figg de Jacques Lemaire entre dans la danse avec des transes de trans ou travesti levant la jambe, déchaîné au milieu du déchaînement chorégraphique réglé par Esmeralda Albert où Adonis Kosmadakis est un Valentin le Désossé plus souple et démantibulé que nature. À s’en démantibuler les mâchoires de rire.
 
La Veuve joyeuse de Franz Lehár
Marseille, Théâtre de l’Odéon,
19 et 20 janvier 2019

Direction musicale : Bruno MEMBREY 
Mise en scène : Olivier LEPELLETIER
Chorégraphie :  Esmeralda ALBERT 
Missia Palmieri  : Charlotte DESPAUX
Nadia : Caroline GÉA 
Manon :  Carole CLIN
Praskovia : Simone BURLES 
Prince Danilo : Régis MENGUS 
Baron Popoff : Olivier GRAND
Camille de Contançon : Christophe BERRY
Figg : Jacques LEMAIRE 
D’Estillac :  Frédéric CORNILLE
Lérida : Jean-Christophe BORN 
Kromski : Antoine BONELLI 
Pritschitch : Jean-Luc ÉPITALON 
Bogdanovitch :  Michel DELFAUD
Danseurs : Esmeralda Albert, Doriane Dufresne, Léha Henry, Adonis Kosmadakis, Mathilde Tutialis.
Photos : Christian Dresse
1. Deux prétendants et l'Ambassadeur (Born, Cornille, Grand );
2. Le coq et ses poulettes (Mengus et girls);
3. Missia et Danilo (Despaux, Mengus);
4. "Vorrei e non vorrei…", mais j'y vais (Berry, Géa); 
5.  "Diamants are girl’s best friends" (Veuve et prétendants);
6. Dignitaires marsoviens (Grand, Lemaire, Bonelli);
7. "Heure exquise…" (Missia, Danilo); 
8. Cancan final.




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