Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

lundi, août 04, 2008

Festival de Pourrières

L’Opéra au Village

Nuits romantiques de Pourrières
Couvent des Minimes



Au temps de Nohant
Belle manifestation animée par des bénévole mais servie par des artistes professionnels triés sur le volet, voilà six ans déjà de Festival et, en trois : les turqueries au début du XIX e siècle en 2006, les chinoiseries en musique en 2007 et, de cet Orient proche ou extrême, nous passons ici à ces Nuits romantiques pour l'atmosphère et l'époque, invités à Une soirée musicale chez George Sand, suivie de Cendrillon, opéra de salon de Pauline García Viardot. Encore une œuvre rare recréée par un modeste mais ambitieux festival.
Après un convivial repas à thème adéquat, menu berrichon, sous les sages marronniers en ligne sous le mur rempart du couvent, dans le cloître intime du couvent des Minimes (XVI e s.) de Pourrières, où un arbre joue le S baroque en tendant vers le ciel son nuage de feuillage, nous avons le privilège de voir exhumée cette œuvre délicate.

Une soirée musicale chez George Sand
Mais d’abord, une première partie, théâtrale et musicale chez la « Bonne dame de Nohant », chez George Sand (1804-1876), la romancière, journaliste et première femme moderne, anti-conformiste, scandaleuse et républicaine, qui réussissait l’exploit d’attirer chez elle, dans ce lointain Berry, tout ce qui comptait dans la France romantique de son temps, résumé, dans ce spectacle joliment introductif et instructif, autour de Pauline García Viardot, l'inspiratrice de Consuelo, à Clara Schumann, Eugène Delacroix, Rossini l’ami de la famille García, Yvan Tourgueniev, l’adorateur fidèle, sans oublier les enfants de la diva.
L’atmosphère musicale est donnée par le violoncelle gémissant de Virginie Sauveur, dont la plaintive voix sur « J’ai perdu mon Eurydice » suggère déjà la sûreté du goût musical de Pauline qui, en plein XIX e siècle fit exhumer par Berlioz et sauva l’Orphée de Gluck.
Quelques portraits sur les murs redoublent les présents et rappellent les absents, dont Chopin, Lizst et le père grandiose et terrible de Pauline, Manuel García, en Otello de Rossini. Jolie trouvaille, la galerie du cloître,s es trois arcades fermées de portes vitrées, ornée d’une allée de petits buis taillés, bleutée de rêve nocturne ou ensoleillée de joie, donne de la profondeur à la scène, une simple table, des chaises et le piano, puis lethéâtre de marionnettes célèbre de Maurice, le fils de Sand, où Tourgueniev (Paul Crémazy) et Delacroix (Pierre Espiaut) se livrent, en fausset à une hilarante parodie de la scène des bijoux de la Marguerite du Faust de Gounod, dont Pauline (Anne Tsirone) a donné une dramatique et sensible version de Marguerite au rouet de Schubert, accompagnée au piano par Clara Schumann (Isabelle Terjan qui le tiendra remarquablement toute la soirée), qui avait musicalement rendu présent Liszt grâce à sa Méphisto valse.
Par la grâce de la voix off de Christelle Neuillet, qui avait déjà présenté Pauline Viardot dans une conférence et signe ce texte avec Bernard Grimonet qui assure aussi la mise en scène simple et efficace, inventive, avec de simples signes et moyens, ce salon devient une évocation, bien nourrie en documentation et iconographie visible, d’une soirée musicale à Nohant : George Sand avec ses amis qui ont marqué la culture universelle, époque heureuse sans télévision dont le trop d’images tue l’imaginaire, où des artistes savants savaient imaginer et jouer entre eux comme des enfants et avec des enfants. Le narratif, en général, tue le théâtre mais, là, nous avons juste un tableau, en musique aussi, qui déjoue la chronologie biographique, qui se joue des dates (Guerre de 70, Stravinsky…), qui situe et rend justice, finalement, à ces deux grandes dames, Sand et Viardot, dans un environnement et une atmosphère qui suscitaient et expliquaient, sans le souligner, cette Cendrillon, un divertissement qui trouvait là, ensuite, son contexte, sa justification intime et son exacte adéquation d’une forme à un contenu : modeste et pudique « petite forme » d’un grand esprit, exactement adaptée aux dimensions et limites humaines du salon, aux élèves, aux amis, sans grossissement ni développement, sans prétention ni grandiloquence, en toute simplicité mais avec le raffinement aimable et gentiment naturel que de cette réalisation a su trouver pour lui rendre sa dimension.

Pauline García Viardot (1821-1910)
Pauline était la fille cadette de l'irascible et irrésistible Manuel García, chanteur célébrissime, créateur du rôle d'Almaviva du Barbier de Séville de Rossini (auquel il semble aussi avoir collaboré à en juger par tous les rythmes hispaniques de l'œuvre), professeur de chant, compositeur, père de Manuel, le futur inventeur du laryngoscope et professeur de chant aussi, de María, la Malibran. Sans avoir la beauté de cette dernière, Pauline en eut cependant le talent vocal, le charisme. Sa culture musicale en fait un maillon essentiel de la musique du XIX e siècle au XX e. Sa longue vie et sa longue vue de l'histoire de la musique, passionnée de celle du passé mais aussi de celle de son temps et de l'avenir, lui ont fait jouer un rôle considérable de mécène et d'égérie, de relais capital, que l'on redécouvre aujourd'hui.
La stricte éducation musicale donnée par son père, avec une technique vocale extraordinaire héritée de celle des virtuoses castrats du XVIII e s., se doublait de connaissances littéraires, de la maîtrise des langues (espagnol, français, italien allemand, anglais, puis russe et grec!), de la pratique du dessin et même de la couture pour les robes de scène, sans oublier équitation et patinage. Élève de Liszt, amie de Chopin dont elle transcrivit avec lui des mazurkas pour voix, elle hésite entre le piano et le chant où elle reprend, à l'instigation de sa mère, cantatrice également, l'héritage de sa sœur infortunée, María Malibran, chantant autant les contraltos que les sopranos aigus. Égérie musicale des grands compositeurs de son temps (de Berlioz à Gounod en passant par Saint-Saëns et Massenet…) elle ne fut pas que la grande cantatrice qui, en plein XIX e siècle ressuscite Gluck et garde la flamme belcantiste des castrats, de Mozart et de Rossini, elle a laissé, comme sa sœur d'ailleurs et son père Manuel García, nombre de compositions, notamment des mélodies, que l'on recommence à découvrir (Voir, ci-dessus ma critique d’un récital du Festival Côté cour).
Ainsi, en 1904, cette féerie en trois tableaux, sur un texte d'elle-même, composée pour ses élèves.

Cendrillon
Agréablement intégré à la soirée de Nohant comme une récréation donnée par les enfants de Pauline à l’occasion de la venue à Nohant de leur père, Louis Viardot, le spectacle lyrique réunit logiquement les mêmes acteurs, devenus tous chanteurs par la grâce, apparemment, d’une baguette de fée. Bonne fée dans la vie de Pauline, Sand devient ici la fée marraine de Cendrillon et a le soprano léger cristallin, poétique et acrobatique, de Monique Borrelli dont le premier air de Reine de la Nuit bénéfique scintille d’étoiles au piano que fait miroiter délicatement toujours Isabelle Terjan. Avec la même cohérence Pauline devient Cendrillon, interprétée avec un charme nostalgique par la même Anne Tsirone, peut-être pas contralto mais soprano à couleur dramatique et aisance dans l’aigu qui rend crédible et attachant le personnage : sa cantilène du début, aux modalismes médiévaux, est un clin d’œil à la chanson de la Cenerentola, la Cendrillon de Rossini, « Una volta c’era un re… », preuve de la maîtrise des styles de Pauline dont des harmonies sont parfois avant-gardistes. Les deux sœurs chipies sont campée avec humour par une nouvelle et une ancienne du CNIPAL Bénédicte Roussenq, mezzo, et Karine Verdu, soprano, déjà accorte Gouvernante berrichonne dans le salon.
Côté hommes, déjà coquin Rossini, Pierre-Villa Loumagne est un cocasse et vocalisant père bouffe, voix grave pour personnage qui l’est peu. Allure et voix, Paul Crémazy, Tourgueniev charmeur, devient un Prince des plus charmants, ténor ancien du CNIPAL auquel son ex-condisciple Pierre Espiaut, espiègle Delacroix, devient ici spécial valet travesti en Prince, avec toujours la même veine et verve vocale et théâtrale. Duos, trio, sextuor sont d’une belle facture, toujours concis, avec des souvenirs d’Offenbach et, naturellement, comme chez celui-ci, des rythmes espagnols de Pauline Viardot qui noubliera jamais qu’elle était García. Tout ce beau monde est dirigé de façon pimpante et fraîche par Luc Coadou dans un respect délicat de l’œuvre.
Autre trouvaille de la fluide mise en scène de Grimonet, les changements (minimes) de décor se font à vue, les tableaux du salon retournés deviennent miroirs du palais, les buis de la galerie, sont portés sur scène, par une magnifique chorale qui chante a cappella des airs du Berry notés par Sand, Chopin, et surtout Pauline Viardot lors des séjours à Nohant, et même une comptine. Les costumes, somptueux et de bon goût sont faits par un atelier de bénévoles, tout comme le joli décor.
Bref, ces soirées, couronnées de succès sont une preuve éclatante que si l’état déserte honteusement le champ culturel (sauf les grandes manifestations qui n’en ont pas tellement besoin), de simples citoyens manifestent la nécessité collective de la culture.

Cendrillon, opéra de Salon de Pauline Viardot,
Pourrières, 17, 19, 21, 22, 24 juillet 2008

Luc Coadou, direction musicale ;
Bernard Grimonet, mise en scène et scénographie ;
Monique Borrelli (George Sand, la fée) ;
Paul Crémazy ( Tourgueniev, le Prince) ;
Pierre Espiaut (Delacroix, Barigoule) ;
Bénédicte Roussenq (Armelinde)
Karine Verdu ( Françoise, Maguelonne) ;
Anne Tsitrone (Pauline Viardot, Cendrillon) ;
Pierre Villa-Loumagne (Rossini, Baron de Pictordu) ;
Virginie Sauveur, viloncelle ;
Isabelle Terjan (Clara Schumann, piano) ;

Chœur : A. et É. Monray, L. Recchia, Ph. Brochec, Éd. Caillol, C. Costanzo.

Décor sous la direction de Jean de Gaspary : Méliani/Pichet/ Sirot/ Noguet ;
Costumes : M. Caillol, C. Dilberger, É. Grimonet, D. Hercelin, M. Musset, J. Boresi.

Photos du Festival :
1. Cendrillon (Anne Tsirone) ;
2. Princes sinon consorts, contorsionnées (Crémazy, Espiaut) ;
3. Arrivée à la cour ;
4. réception à la cour.




samedi, août 02, 2008

Festival Côté Cour

CÔTÉ COUR, CÔTÉ CŒUR

Côté cour
Succédant à « Voix Off », à l’ombre du Festival d’Aix-en-Provence, le Festival « Côté Cour » crée en 1998 par Georges Cayla qui nous a quittés, poursuit son solaire chemin sous les étoiles, illuminant de spectacles et concerts originaux et conviviaux de qualité des lieux rares et exquis de la ville, villas, cloîtres, jardins, musées. Ambiances délicates et chaleureuses qui se terminent, après le spectacle, autour d’un buffet avec les artistes.
Belle ambition affichée et paris tenus : faire découvrir des voix nouvelles, présenter un large éventail musical qui va du flamenco au jazz, du fado au tango, en passant par le Baroque jusqu’à la musique contemporaine. Et, côté jardin et cour et clou de ce Festival, la création d’un opéra peu connu d’un compositeur célèbre : déjà Mozart, Campra, Pergolèse, Händel, et cette année, ce rarissime bijou juvénile de Rossini, L’Occasion fait le larron, un marivaudage en quadrille, un chassé-croisé amoureux, dans le goût du XVIII e siècle, aigre-doux des sentiments.

Côté jardin
Récital à trois, deux voix et un piano : de Naples à Séville, villes sœurs par l’histoire espagnole et, ce soir, par la musique et la voix de deux superbes soprani, Brigitte Peyré et Muriel Tomao, unies ici par la grâce de la remarquable pianiste Marie-France Arakélian. Les ayant accompagnées séparément, elle a voulu jumeler leur voix pour ce concert choisi et pour notre bonheur de cette triade complice.
Muriel Tomao, voix large, dorée, cuivrée dans le médium ; Brigitte Peyré, voix drue, argentine, sachant colorer doucement son grave ont, avec une grande souplesse alterné le premier et le second soprano, le dessus et le dessous, très musicalement, dans cet ensemble de duos scandés de solos brillants. Le trop modeste Bernard Colmet, metteur en scène discret, met en jeux ces textes -même contre eux-mêmes en les détournant- mais toujours dans le respect de la musique, en orfèvre, faisant jouer nos deux cantatrices en véritables actrices, avec un humour bien venu, intégrant aussi la pianiste à ces légères facéties.
La première partie, italienne est ouverte et close sur Rossini : la fameuse Regata veniziana fait de nos deux divas des chattes pour le beau Tonio et des tigresses pour le pauvre Beppe et, en fin, une adorable Pastorella delle Alpi, une pastourelle délicate, une bergerette délicieuse, caquetante et cocotante, métamorphose irrésistiblement Peyré en chèvre bêlante de tout l’art de sa voix d’oiseau. Entre les deux, des airs napolitains de Donizetti, très vocaux, duos à la stimulante émulation jouée en rivalité intempestive, une dramatique Visione de Tosti par Peyré et, du même, un voluptueux Marecchiare, par Tomao qui semble respirer large le large napolitain, détournée en rageuse et orageuse sérénade contre la Castafiore perturbatrice.
Pendants d’oreilles, éventail et « mantón de Manila » (grand châle) aux épaules, et voilà la partie espagnole avec toute cette vocalité virtuose populaire de grande envolée baroque débutée par le pétillant De España vengo de Luna perlé de jubilantes roulades par Brigitte, qui contraste avec l’Adela de Rodrigo, mélancolique élégie sur la mort d’amour que Muriel nous murmure avec une poignante et rêveuse intériorité qu’elle retrouvera, en tragédienne pudique, dans La canción de la Infanta, poétique texte ancien castillan admirablement mis en musique vocale et piano par Pauline García Viardot, dont nous aurons encore une habanera, invitation au voyage, langoureuse bercée de vagues alanguies, par nos deux divas. que l'on a envie de suivre On saluera encore, influence certaine des García et de Viardot, un superbe boléro de Saint-Saëns (El desdichado), en bis, un air espagnol de Gounod, véritable aquarelle musicale végétale, et, pour les musiciens espagnols, la voluptueuse et nostalgique habanera de Penella, la piquante tarentelle tarentule de Giménez, piquetée de « ay ! » cocasses. Le boléro de Barbieri sur un bandit de grands chemins, chanté par les deux femmes émoustillées, est exemplaire de la subtile lecture détournée de Colmet qui culmine dans une chanson espagnole de Rossini (si hispanisé dans sa vocalité) où un banal madrigal devient une vraie saynète bouffe. Servi par trois belles interprètes, on en redemande.
Sans tambour ni trompette mais en musique, grâce, jeu et talent, un récital-spectacle qui honore de son originalité cet original festival.

Festival Côté Cour,
Aix-en-Provence, Jardin du Musée Granet ?
17 juillet,
De Naples à Séville (Airs italiens et espagnols)
Brigitte Peyré, soprano ,
Muriel Tomao, soprano,
Marie-France Arakélian,
Bernard Colmet, mise en scène.

Photos fournies par Florence Cayla :
1. Marie-France Arakélian, Brigitte Peyré, Muriel Tomao ;
2. et 3 : Brigitte Peyré et Muriel Tomao.

mardi, juillet 29, 2008

III e FESTIVAL DES MUSIQUES INTERDITES

III e FESTIVAL DES MUSIQUES INTERDITES
(II)
Opéra de Marseille
12 juillet

Après ce temps fort hors du temps en rappelant l’horreur d’un temps, d’un camp, le lendemain 12 juillet, ce fut une soirée consacrée à trois autres musiciens frappés d’interdit Nicolae Bretan (1887-1968), victime du stalinisme, Paul Aron Sandfort (1930-2007), rescapé de Terezín, et Viktor Ullmann (1898-1944) qui n’en revint pas après sa déportation à Auschwitz. Ce concert avait également été présenté à Terezín le 22 juin.
La première partie de la soirée, présidée par sa fille Judit, fut un hommage au grand compositeur Nicolae Bretan, Hongrois pour les Roumains, Roumain pour les Hongrois, né en Transylvanie, marié à une juive dont toute la famille fut exterminée. Ballotté d’une nationalité à l’autre, c’est dans la musique qu’il fit sa résidence sur terre, composant 210 lieder en hongrois, roumain et allemand, réunis sous le titre significatif de Mein Liederland (‘La terre de mes chants’). Premier baryton à l’Opéra, il compose trois chefs-d’œuvre de concision, en un acte, Lucifer (1921), Golem (1924) et Arald (1942), trois contes poétiques et philosophiques, pour quatre personnages, dont il écrit lui-même les livrets. Ce sont ces deux derniers dont nous avons le privilège de la création en France en forme de concert.

Golem et Arald
Golem est une belle histoire biblique de cet embryon, cette substance informe d’argile selon le sens hébraïque. Un rabbin arrive à le former et à l’animer presque comme un homme ainsi que Dieu avait fait d’Adam : l’homme démiurge, créateur, rivalise ainsi avec Dieu, son Créateur. Comme Frankenstein, comme des robots de notre temps dans tant d’histoires, la créature créée de la sorte se révolte et manifeste un désir complet d’humanité qui lui sera refusé, ici, l’amour de la fille de Löw, son Docteur fou qui l’a créé. C’est inverse de la poupée mécanique, Olympia, fabriquée par Coppélius dont s’amourache le poète dans les Contes d’Hoffmann : l’homme tombait amoureux de la créature artificielle, ici, c’est la créature artificielle amoureuse d’une humaine, drame romantique de l’amour impossible qui hante aussi les légendes de sylphides, ondines et autres Roussalka amoureuses aux dépens de leur vie d’un beau Prince, que l’on retrouve aussi chez la Brünnhilde de Wagner hasardant sa divinité car humaine, trop humaine. Conflit entre l’homme et le divin.
Cela est servi par une musique fluide, très lyrique, d’une tonalité très élargie, aux harmonies subtiles miroitantes, d’une grande richesse de timbres instrumentaux, sensuelle, immédiate. Le discours vocal, mélodique, est continu sans géométrie formelle sensible d’air à découpe, d’une grande force, dans un orchestre très nourri, très symphonique. On ne s’étonnera pas que la voix de baryton, comme celle du compositeur, y soit très sollicitée : Jean-Philippe Lafont, en Golem, maîtrise le torrent de sa voix chaude jusqu’à l’humble supplique, rugit de menace, tonne et murmure avec une touchante vulnérabilité de colosse humanisé quémandant sa totale humanité, posant des questions existentielles universelles : à quoi bon avoir été créé, pourquoi des yeux, des bras, pour n’étreindre que le néant? Jean-Luc Viala exprime avec une grande sensibilité, de sa voix tendre de ténor, le dilemme du rabbin créateur presque dépassé par sa créature et père aimant, défendant sa fille, enjeu du conflit, une Delia Noble, gracile et belle silhouette, soprano léger, toute faiblesse et fragilité. Sorte de servant infernal du Maître, Roman Vocel, en une brève intervention, met en lumière l’ombre profonde de sa voix.
Après ces 45 minutes intenses, les 25 minutes d’Arald, légende poétique, épique, moins humainement universelle, débutent par une sorte de chevauchée fantastique, dans une effervescence héroïque où passe le frémissement, orchestré à une échelle grandiose, de Roi des Aulnes de Schubert. Réminiscences ou citations, on a du mal a décider par rapport à des situations complexes, moins archétypales que dans la première œuvre, on sent passer des souvenirs mélodiques de Carmen et des questions de Sigmund à Brünnhilde sur le Walhalla dans la Walkyrie de Wagner. Sans air de forme close, il y a tout de même, un grand retour formel, du texte et de la musique, presque à la fin dans la bouche du Mage qui revient sur lui-même. Encore une fois, le baryton y a la voix essentielle et le même quatuor vocal sert ardemment cette épopée lyrique.
Économe en gestes pour déployer les richesses de ces deux partitions, Antoine Marguier, pour la troisième fois à sa tête, enflamme l’Orchestre Philharmonique de l’Opéra de Marseille et la salle d’une baguette incandescente.
Le format bref de ces œuvres que nous avons le privilège de découvrir, est un mince handicap qui peut se résoudre en les programmant, pour des raisons d’affinités géographiques et historiques avec le bref Château de Barbe-Bleue de Bartok ou La Vie brève de Manuel de Falla, opéras courts trop absents de nos affiches.

Le Rabiot
La deuxième partie de la soirée était d’abord consacrée à la création française de Nachschub (‘le rabiot’) de Paul Aron Sandfort, déjà jouée à Terezín, Manchester, Londres et Berlin. Décédé il y a un an à Hambourg, cet auteur, dramaturge et compositeur, après que son père, réfugié, fut arrêté à Paris par la police française puis exterminé, fut interné à 12 ans à Terezín où il fut trompette dans l’orchestre du fameux et terrible Requiem (celui de Marseille était dédié à sa mémoire) et dans un opéra, car le miracle de l’humain c’est l’activité intense de vie artistique, de vie donc, de ce camp. Libéré en 45 par la Croix Rouge danoise (car cet « apatride » né en Allemagne avait la nationalité danoise), en 1947, il écrivit ce poème déchirant sur son expérience d’enfant dans ce camp dont il fit, en 2007, cette sorte de mélologue ou mélodrame dans la tradition tchèque ancienne de Jiri Benda (1722 - 1795), un poème récité sur et entre la musique écrite pour un septuor constitué, ici, par les Solistes de l’Orchestre Philharmonique de l’Opéra de Marseille, le poème étant confié à l’émouvante Dominique Koudrine.
On n’évoque pas sans serrement de cœur ce texte d’un adolescent sur son expérience d’enfant martyr comme ces milliers ou millions d’autres, ces queues d’espoir devant la cuisine, l’espérance des déchets, des épluchures pour subsister, survivre, l’horreur désespérée d’arriver quand la maigre pitance est terminée, le froid, la peur, que la récitante, avec ses simples intonations, quelques gestes sobres réglés par Michel Pastore sous des lumières blêmes de Roberto Venturi, nous assène, de sa douceur, en plein cœur.
Encore une fois, trop d’émotion pour juger l’œuvre, la course folle d’apocalypse des cordes stridentes du début, les gémissements de la flûte, une harmonie qui n’arrive pas à se construire. Et le pourrait-elle face au mur d’incompréhension contre lequel on se casserait indéfiniment la tête : POURQUOI ?

Sonate de Terezín
Disciple de Schönberg, sans être jamais inféodé à son atonalisme et sérialisme, Viktor Ullmann était un compositeur célèbre quand il fut interné 26 mois à Terezín, dont il ne sortira en 1944 que pour un camp de la mort. C’est dans ce lieu tragique et miraculeux qu’il composa une vingtaine d’ouvrages, dont deux symphonies, un opéra (L’Empereur d’Atlantis ou le Refus de la mort…), un mélodrame sur un poème de Rilke et trois sonates pour piano, dont la dernière en juillet 44. Il fut gazé le 18 octobre.
La vie chevillée au corps traverse donc cette œuvre taraudée par l’urgence, belle, puissante, servie avec ferveur par Vladik Polionov au piano. On cherche à se raccorder, pour évacuer l’émotion, à son jeu formel subtil, d’une modernité échappant aux assauts d’un modernisme officiel, de pousser la tonalité dans ses extrêmes limites atonales mais il faut renoncer car revient toujours la lancinante interrogation. Je me dis qu’il faudrait une autre écoute, sereine, qu’on rêve dans un festival de piano, tout en sachant impossible une écoute du texte pianistique coupé de son contexte historique et biographique.
Le grand Baltasar Gracián, persécuté à sa manière pour le crime de se vouloir artiste, écrivain, envers et contre tous, écrivain, écrivit :
« L’art fut peut-être le premier emploi de l’homme dans le paradis. »
Nous avons ici la preuve que c’est vrai aussi en enfer.

Photo : Viktor Ullmann

Samedi 12 juillet, Opéra de Marseille
Création de deux opéras de Nicolae Bretan sous la présidence de Judith Bretan, en collaboration avec l’Opéra de Bucarest et The Nicolae Bretan Fondation.

Nicolae Bretan
Golem et Arald, création française ;
Direction musicale: Antoine Marguier
Avec : Delia Noble, Jean-Luc Viala, Jean-Philippe Lafont, Roman Vocel ;
choeur Adfontescanticorum, direction Jan Heiting ;
Orchestre philharmonique de Marseille .

Paul Aron Sandfort
Le Rabiot, création mondiale dans le cadre du
III e Festival des musiques interdites.

Viktor Ullmann :
Sonate de Terezín
Avec: Vladik Polionov, piano,
Quatuor et solistes
de l’Orchestre philharmonique de Marseille

samedi, juillet 26, 2008

IIIE FESTIVALS DES MUSIQUES INTERDITES (I)

III e FESTIVAL DES MUSIQUES INTERDITES
Opéra de Marseille

11 juillet
De dégénéré à interdit
« Interdites » mais ardemment défendues par Michel Pastore, son Conseiller culturel, et le Consul d’Autriche à Marseille, Jean Léopold Renard. De Marseille, de cette enclave d’une Autriche revenue d’un électrochoc électoral qui choqua l’Europe, ces deux hommes, adonnés avec passion à la tâche d’en revisiter le passé, se sont donnés la mission d’exhumer et de faire revivre tout ce pan du patrimoine musical européen exécré, excommunié et exécuté par les nazis sous le titre infamant révélateur de : Entartete musik, ‘musiques dégénérées’. « Dégénéré » : ‘qui s’écarte du ‘gène’ réputé bon (aryen), ‘qui sort du rang’ (formé par qui ?), qui s’écarte de la règle, de la norme (décrétées par qui ?), de la loi (édictée par qui ?). Bref, tout qui ne va pas, qui ne file pas droit dans la bonne direction assignée par le Pouvoir, vers le bon sens signalé par l’index, dans le sens unique obligatoire d’un art officiel et d’une société aux ordres où tout ce qui n’est pas interdit est obligé, tout cela est forcément (par la force) décrété insensé, le fou étant naturellement l’Autre, étrange et inquiétant, le non politiquement correct, le non bien-pensant, le non-conforme et conformiste, en somme, le déviant, le dévoyé, sorti de la bonne voie et remis sur les rails uniformes (vert-de-gris) conduisant à Auschwitz. Ou aux asiles psychiatriques staliniens. Dictatures du monde entier, unissez-vous : même combat contre la culture libre et la libre pensée.
On imagine la ferveur, la foi de Pastore et des associations qui ont soulevé des montagnes et permis de se fédérer en une plateforme européenne pour pérenniser recherches et colloques sur ces musiques étouffées auxquelles ce Troisième Festival vient apporter un oxygène vivifiant, soutenu par l’ARES (Association pour l’enseignement et la Recherche de la Shoah en France), la République tchèque, l’Opéra de Bucarest et, ici, l’Opéra de Marseille qui offre fidèlement un lieu et un orchestre.

Verdi à Terezín
Forteresse autrichienne du XVIII e siècle que le régime nazi, déjà en pleine déroute, voulut ériger en « ghetto modèle : le tout confort possible pour cette antichambre de la mort, camp de transit direct pour Auschwitz-Birkenau, camp modèle d’extermination industrielle de masse, fonctionnant jusqu’à la fin.
1933 et 1937 : les expositions d’ « Art dégénéré » (entartete Kunst, selon l’expression de Goebbels) montées par les nazis condamnaient tous les courants de l’art moderne, Impressionnisme, Cubisme, Dadaïsme, Expressionnisme, Futurisme, Abstraction, illustrés par Cézanne, Kandinsky, Miró, Picasso, Matisse, Soutine, Chagall, etc. œuvres confisquées, détruites, qui vont rejoindre les autodafés de livres interdits. Suit l’exposition de Düsseldorf en 1938 : Entartete musik. Si l’on n’a pas oublié non plus, on ne s’interdira pas de rappeler tout ce que la modernité culturelle européenne doit à une élite culturelle « juive » d’Europe centrale : Freud, Mahler, von Hoffsmanthal, Kafka, Schönberg, Berg, Korngold, etc.
On ne s’étonnera donc pas qu’aux confins de Berlin, Vienne, Prague, dans ce camp de Terezín de Bohême, prévu pour 5000 internés mais y entassant 80 000 déportés, se retrouve un grand nombre d’artistes, dont nombre de musiciens, interprètes ou compositeurs dont le seul crime est d’être nés. Juifs. Parmi eux, le chef d’orchestre tchèque Rafael Schächter qui, malgré la faim, le froid, la misère, aide à la survie grâce à la musique. Pour donner le change à l’opinion internationale enfin éveillée au sort des Juifs, les nazis permettent au chef de monter le Requiem de Verdi, spectacle paravent cynique et pervers donné pour la visite de la Croix Rouge et devant les dignitaires nazis, dont Eichmann, en 1944, alors que la machine à tuer ronronne à plein rendement. Schächter prépare orchestre, choristes, les quatre solistes, recommençant inlassablement, formant des remplaçants quand les convois incessants de la mort diminuent impitoyablement ses effectifs. Lui aussi prendra le train pour Auschwitz. Messe de Requiem catholique, messe des morts écrite par un athée et jouée par des Juifs devant leurs bourreaux pour masquer le génocide…

Verdi Requiem à Marseille
Josef Bor, un juriste tchèque, survivant, fut témoin des répéitions et en a laissé un terrible récit dans un livre (Éditions du Sonneur) dont Michel Pastore a tiré un texte sobre, une sorte d’oratorio pour une voix parlée soliste qui fait le lien entre les parties de l’œuvre, jouées ou rejouées dans l’ordre ou le désordre de l’exécution (mot terrible !) des répétitions à Terezín, selon la présence ou l’absence des solistes partis successivement dans les convois de la mort. Donc (seule restant jusqu’au bout la soprano) pour quatre solistes requis, sept exécutants, les uns venant remplir le vide laissé par les partants. Traduit en tchèque, ce Verdi Requiem fut donné en première audition le 21 juin à Térezín même, avant de venir à Marseille
Le récitant, c’est Fabrice Luchini, chemise blanche, voix nue, dans une simplicité complexe qui contient (de) l’émotion, qui détaille les phrases, mord syllabe par syllabe les mots, avec crudité et lucidité, commente les parties de l’œuvre qui s’affichent en latin sur un écran avec un sens terrible : « Dies irae » (‘jour de colère’), « Libera me… » ('Libère-moi de la mort éternelle au jour de colère terrible') et ce « Recordare » dédié au souvenir que le chef place au début, comme un défi et une dédicace à ceux qui sont déjà partis, et le « Lacrymosa » sur les larmes à la fin. Jamais Messe des morts ne porta mieux son nom.
Que dire de cette interprétation, ou, plutôt, célébration, cérémonie musicale retrouvant le sens profond et puissant de cette Messe des morts devant une salle comble, vibrante, bouleversée, en larmes souvent ? Les mots semblent alors dérisoires et le jugement doit laisser parler l’émotion. Tous les interprètes, du chœur à l’orchestre, on les sent conscients de cette sorte de mission de résurrection exceptionnelle et font corps autour du chef Cyril Diederich qui les enflamme, insuffle la tempête ou l’apaisement. Marie-Ange Todorovitch est la mezzo au timbre à la couleur « boisée », égal et rond, pétri d’humanité chaude, douloureuse et noble et Veronika Hajnova, à qui elle laisse la place après le départ vers l’ombre qu’on sait, plus fragile, dorée, déploie des envols mordorés d’âme souffrante. Jean-Luc Viala exprime une sensibilité frémissante en tendres touches, remplacé par la jeunesse éclatante et déchirante du jeune Jesús García. Jean-Philippe Lafont et Roman Vocel apportent la touche sombre de leur voix de ténèbres ardentes. Mais, lumineuse, avec un vibrato suave qui semble la vibration d’aile d’un ange, Sandrine Eyglier est une âme élue. Restée seule comme la chanteuse de Térézín qui chanta pour la première et dernière fois le Requiem devant ses bourreaux, elle est un pan de ciel descendu en enfer.

Photos :
1. Térézín ;
2. Auschwitz
3. Rafael Schächter.

jeudi, juillet 17, 2008

ENFER SANS DAMNATION

HELL

D’Emio Greco et Pieter C. Scholten
Festival de Marseille


L’art est difficile mais critiquer n’est pas aisé. Du moins quand le critique se donne le travail, peu facile, d’abord, de comprendre l’artiste, son propos, sa proposition puis d’en rendre compte en comptant, avec défiance, sur sa propre subjectivité car un sentiment ne peut passer pour un argument. Le pire est de céder à la facilité de la formule, du mot qui peut causer bien des maux s’il n’est pas pesé, léger à qui l’écrit, lourd chez qui il s’inscrit dans la vive chair de sa dignité et de son travail.
Ainsi, on ne tombera pas infantilement à pieds joints dans le piège du cliché facile du « l’enfer est pavé de bonnes intentions » qu’on a entendu, intention et tentation sottes et méchantes du lieu aussi commun que la fosse commune de l’enfer de la banalité à propos de Hell, ‘enfer’. Pour juger ce spectacle qui déménage d’abord et remue ensuite, il faut oublier certes une présentation malheureuse du programme qui l’annonce comme une festive réjouissance passant du hard rock à la comédie musicale, ce qui ne correspond qu’au dix premières minutes, follement endiablées et joyeuses, mais ne répond nullement à la longue suite : de la fête de la vie à sa défaite, la mort.
Dans une folle ambiance de discothèque, mais noire comme une messe, une kermesse funèbre, danse en noir, rythme infernal, pulsion, pulsation, frénésie, ivresse de vie mais guettée, hantée par une ombre. Puis sonnerie de glas, glaciation, ralentissement du rythme des corps et du cœur, grondements, grincements, crissements, sinistres grillons ou stridulations de cigales ; cris lointains d’enfant d’une lointaine enfance du début de vie : peut-être l’homme-roi dont le clairon qui annonce sa venue en ce monde n’est jamais que celui de ses pleurs, qui annoncent ce qui l’attend dans cette vallée de larmes, dans son parcours du berceau au tombeau. Pour qui sonne le glas ? Certes, dans des déflagrations, des mitraillades, les danseurs, fauchés dans leur envol, disloqués, tour à tour tombent sur le sol ; le frémissement de chair frappée au cœur qui se débat encore est saisissant : le protagoniste tremble, semble vivre sa mort, jusqu’au dernier souffle qui fait tressaillir les fibres ultimes de sa jambe. Mais dans cette pénombre d’angoisse, cette brume, le spot qui se promène sur les spectateurs, lentement, spectralement, éblouit, aveugle : éblouissement de la vie, aveuglement de l’existence, nous ne sommes plus une masse indistincte de spectateurs mais des acteurs aussi, des individus singuliers impliqués, chacun tour à tour désigné, éclairé par le spectre de la mort. On devine Le jeune homme et la mort, La jeune fille et la mort mais, dans cette médiévale et baroque danse macabre, c’est l’égalité de tous devant la mort, l’arbre dépouillé côté jardin, et, peut-être, du jugement d'un Dieu attendu comme le Godot de Becket, porte étroite du salut côté cour, à la volte et montants éclairés d’une double couronne d’ampoules.
Portés par toute la technique classique tournée et détournée vers un expressionnisme impressionnant (comme ces mouvements d’exercices à la barre périphérique exécutés au centre, en groupe), les danseurs sont prodigieux. Quand, avec la beauté du diable, nus, frémissants, ils se campent sous l’arbre décharné, chairs sculptées sous des lumières livides, on songe à la peinture flamande, à des groupes de Cranach l’Ancien, contemporain d’un Michel-Ange et de ses réprouvés du Jugement dernier : signature des deux chorégraphes, l’un du nord, l’autre du sud, unis par cet Enfer de Dante dont la Béatrice serait cette ombre errante.
Dans cette angoisse lugubre, la romance de Nadir des Pêcheurs de perles de Bizet, en tango, sonne comme un ciel rêvé entrouvert sur l'espace que les quatre notes du début de la Cinquième symphonie de Beethoven viendra balayer comme un inéluctable destin : beau et terrible, le nôtre.
Mais l’enfer, c’est les autres, le monde : moi et les autres, les autres et moi dans le je(u) spéculaire de la vie. Et dans ce hangar, temple d’un travail dans ce port déserté ou déshérité, cet enfer prend un sens aigu aujourd’hui : de l’enfer du travail d’autrefois, nous sommes passés à l’enfer du manque de travail.

En 2007, le Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse, a décerné à ce ballet le titre de « Meilleur spectacle étranger

Festival de Marseille 2 et 3 juillet 2008, Festival d’Avignon, 23 et 24 juillet
HELL (création 2006)
Chorégraphie : Emio Greco / Pieter C. Scholten ;
Conception lumières, scénographie et son : Emio Greco | Pieter C. Scholten ;
Lumières : Henk Danner ;
Costumes : Clifford Portier ;
Danseurs : Ty Boomershine, Victor Callens, Vincent Colomes, Sawami Fukuoka, Emio Greco, Nicola Monaco, Marie Sinnaeve, Suzan Tunca.


Photos : Laurent Ziegler

samedi, juillet 05, 2008

FESTIVALS 2008 (Orange, Roque d'Anthéron, Salon, Peynier, etc)

(F)ESTIVAL DANS LA RÉGION PACA

Estival se cache sous festival. Par la vertu de la consonance, de la paranomase dirait-on en bon terme rhétorique, on ferait presque des synonymes de ces mots. Or, ces festivités artistiques en un lieu et une période donnés n’ont pas de saison, tel le printanier Festival de Cannes ou le Festival permanent des deux saisons de Toulon, hiver été, dont la frontière entre les deux n’est que la belle étoile qui permet des concerts à l’air libre. Mais, la Région PACA étant devenue, sinon une terre de mission une Terre de Festivals, pour ceux qui ne veulent pas simplement bronzer ou toaster idiots, on survolera quelques festivités d’été, ces festivals estivaux –en bon accord grammatical.
D’abord, on saluera la belle diversité des programmations : des musiques savantes, anciennes ou contemporaines, au rock et aux musiques du monde, de l’art lyrique aux variétés, du théâtre le plus classique au théâtre de rue, de la danse contemporaine aux danses folkloriques, de la photographie au cinéma, l’éventail est aussi large que les prix. On remarquera ensuite, qu’Avignon a déjà été capitale européenne de la culture et que la région a deux autres villes candidates, Nice et Marseille, qui peuvent honnêtement y prétendre malgré l’étrange politique locale, reflet de la nationale, qui sabre paradoxalement les subventions de la culture et, dans la cité phocéenne, menace des théâtres, dont tel, vrai et rare foyer régional de création.
Dans la fonte des subventions décrétée d’en haut, on constate que l’Etat semble réserver ses subsides aux manifestations de prestige, abandonnant aux collectivités locales, qui assument déjà le financement des structures, un art et une culture du terrain attentifs aux publics moins favorisés et plus éloignés des grands centres culturels et artistiques, officialisant de la sorte une politique culturelle à deux vitesses, renversement historique des lois Malraux et leur rêve d’élitisme démocratique de l’art pour tous. Retiré de certains petits festivals, le Ministère en a signé la mort.

Culture intermittente
Un festival, fête à durée limitée, est donc, littéralement, une manifestation que je dirais « intermittente » si ce terme n’avait aujourd’hui fonction d’épouvantail : reposant en très grand majorité sur le travail, très précaire, des « intermittents du spectacle » (artistes et techniciens), voués au chômage plus qu’à la scène, les festivals ne peuvent survivre sans eux pas plus que les grandes villes festivalières ne peuvent économiquement vivre sans leur festival : 1€ investi dans la culture engendre 5, 30 € de retombées économiques induites.
Significatif : après la vague des annulations de festivals due aux grèves des intermittents il y a quatre ans, face au désastre économique de la Ville des Papes, la Maire réélue d’Avignon, UMP, fidèle du gouvernement qui mit le feu aux poudres en faisant exploser leur statut, appelait aussitôt à la concertation pour débattre du problème. Débattu, non résolu : on se souvient, 30 000 intermittents rayés, le double, prévus ensuite, puis le brouillard. De l’art de faire baisser, sinon le chômage des artistes, les statistiques. La culture, dans cette Région, entraîne 30 000 à 40 000 emplois par an dont seulement 12 000 permanents. Les intermittents sont donc largement employés…sans emplois fixes.
Quelque 50 festivals morts en 2006 faute de moyens, 305 restaient en 2007 ; aujourd’hui, 282 sur 279 communes. Mais concentrés presque tous en une saison. Donc, les lampions du festival éteints, certains lieux retournent à leur désert culturel après la floraison estivale. En dehors des grandes villes, la culture est donc bien intermittente. Echelle du phénomène : si le Festival in d’Avignon offre une cinquantaine de manifestations (lectures comprises), le off est le parent pauvre, proposant chaque année (de sa poche) plusieurs centaines de représentations par quelque 400 compagnies.

Festivals de…
Les festivals sont d’abord de…lieux : Festival d’Avignon, de Bargème, de Beaulieu, de Brignoles, de Gardanne, de Lacoste, de Marseille de Martigues, de Méouges, de Mimet, d’Olivary, de Peynier, de Ramatuelle, de Roubion, de Salon, de Serres, de Trigance, etc, presque à l’infini des villes et villages de la région. Ces lieux se précisent parfois vaguement In situ, se dessinent localement en Enclave, Village, Rues, Côté cour, l’Enclos, les IV colonnes, Parvis, Parc, en campagne, Festi’Val des Prés, des oliviers, dans les vignes, sous les pins, du Rocher, des collines, dans l’eau, etc, avec une prédilection populaire aristocratique pour les Châteaux (Amphoux, l’Empéri, Gréoux, Mandelieu, Peyrolles, Trets, Vins, etc), le Palais (des Bulles), un goût martial pour la Citadelle, la Courtine, ou, plus pieusement, dans une gradation monacale et ascétique, les Abbayes, la Chartreuse, l’Ermitage, et les chapelets d’églises et de chapelles. Tel autre se décline modestement Opérauvillage.
Certains festivals se déclarent poétiquement sous les étoiles, d’autres, précisent lumineusement nocturnes (Palais des papes, piétonnes, Vins) et, au cas où l’on n’aurait pas compris que jamais au grand jour, d’autres insistent : les nuits (blanches, estivales, guitares, Caroline, du Brusc, du Rocher, de Parons, de Juan, de Garoupe, de Nesque, de Fréjus, de Coudon, du blues, du jazz chaud, de Nice, etc). Sans doute à l’estranger frivole, on prend soin d’indiquer la direction du Sud et de bien souligner la saison : festival d’été, musiques d’été, soirées d’été, les estivales (Allauch, Aiguilles, Carpentras, Coudoux, Puyvert, Turriers ), les estivades, et, bien sûr, festival estival.
Si beaucoup de festivals affichent platement leur matière d’Art lyrique, de chorales, de guitare, de piano, de flamenco, de jazz, du livre, de théâtre, etc), d’autres proclament ou menacent : Gare aux oreilles!, Festival de musiques inclassables, Contre courant, musique en liberté, ou en remettent Encore plus fort! Certains se font ambigus, prometteurs: les journées particulières, peut-être complétées des nuits des falicomédies à phallique écho ou incitent à La folie des lacs.
D’autres déclarent une couleur un peu trop exclusive, semblant maladroitement réserver leur festival aux gens d’aqui. On lui préfère celui de Convivència, (coexistence), et tous les festivals métis dont celui, unanimiste et universaliste Tous humains sous les étoiles du Haut Verdon.

Photos
1. Le château de l'empèri, Salon ;
2. Peynier.

Lieux du cœur

Orange
C’est pourquoi, au moment de présenter quelques lieux intimes privilégiés, on saluera Orange et ses grandioses Chorégies, auto-financées à 90 %, condamnées au succès populaire par une municipalité que l’on sait, qui suspend sur sa tête l’épée de Damoclès d’une subvention, promesse tenue ou retenue. Le toit nouveau protège le mur de scène soumis au rages et aux ravages des vents et de la pluie. Puisse-t-il être un parapluie protecteur contre la ruine, sinon du temps, de notre triste époque politique.

Photo : Il trovatore de Verdi, 2006

Chorégies d’Orange
Du 12 juillet au 5 août 2008
Carmen de Bizet : 12 et 15 juillet, 21h45 : Plasson, Uria-Monzon, Jaho, etc.
Faust de Gounod, 2 et 5 août ; 21h30, Plasson, Alagna, Mula, etc.
Opéras :
Prix : 48 à 220 € ;
Requiem de Verdi : 19 juillet, 22 h.
Prix : 14 à 90 €.
Requiem de Fauré : 26 juillet, 21h30.
Prix : 14 à 30 € ;
14 juillet au Théâtre Antique, projection d’Orphée et Eurydice de Gluck, chanté par Roberto Alagna dans une production de Federico et David Alagna sur la scène des Opéras de Bologne et Montpellier. Entrée libre
Tél. : 00 33 (0)4 90 34 24 24


Festival international de Piano de la Roque d’Anthéron
Réduire le Festival de Piano de La Roque d’Anthéron à un feuillet, c’est résumer la forêt à un arbre et l’arbre à une feuille : 100 concerts en 5 semaines, le clavier dans tous états, du clavecin au piano-forte en passant par l’orgue et l’organe vocal de chœurs (Accentus de Laurence Équilbey accompagné par Brigitte Engerer), le jazz, les ensembles concertants, symphoniques…L’aristocratie mondiale du clavier démocratiquement offerte en un éventail qui embrasse de la musique baroque à la contemporaine en divers lieux dans.
Parc du Château de Florans : le doigté végétal de la nature en écho visuel à la touche délicate du piano. Le ciel, rougi par le couchant, à travers les ramures sombres des arbres du parc, c’est une amoureuse chair rosie sous la dentelle noire de la soie. Avec l'ombre avancée, les cigales mettent une progressive sourdine au profit des grenouilles du parc et les oiseaux, étonnés, entonnent des chants nouveaux pour le jour tout neuf des projecteurs. Sous la conque acoustique, nid inversé fait de coquilles d'œufs géants, posé sur la scène, grand oiseau noir prêt à l'envol, le piano ouvre son aile luisante de corbeau striée par les cordes brillantes.
La Roque a essaimé dans deux lieux tout aussi naturels : les carrières de Rognes et l’Etang des Aulnes, la pierre dorée et l’eau argentée. Coupée à angles vifs dans le beurre calcaire de la colline, la carrière étage ses cubes creux de ville géométrique virtuelle, dont les surfaces virent du jaune à l’or, au roux, dans la lumineuse patine progressive des crépuscules d’été. Des pins hirsutes griffonnés sur leur crête, quelque brouillonne broussaille tombant avec des nonchalances de chevelure, adoucissent la rigueur géométrique des lignes pures. Ici règne le jazz.
Les Aulnes se nichent dans un creux de la Crau, à Saint-Martin. Longue ligne de lauriers-roses, de peupliers verticaux au bout, le plan d’un vaste pré, une inflexion douce du relief et, en contrebas, un étang buvardant de ses eaux plates les teintes mourantes du soleil, lumineux miroir ensuite à un astre pour nous disparu. A gauche, une belle bastide restaurée ; à droite, une grange aménagée où la musique est chez elle.

Du 19 juillet au 22 août,
concerts de 11 à 21 heures
La Roque d’Anthéron (13640) et nombreux autres lieux

Tarifs : 15 à 51 €
Tél. : 33 (0) 4 42 50 51 15

Festival de l’Empèri (Salon)

Au cœur de la Provence, au creux de la Crau, la petite ville de Salon-de-Provence, de Nostradamus le mage, mérite hommage et arrêt. Du centre fleuri, de la Fontaine moussue, par une porte ancienne flanquée de murs, on monte vers le Château de l’Empèri. Juché sur un socle rocheux, dominant la plaine, c’est le fort le plus ancien de Provence, l'un des trois plus grands dans le style à la pure géométrie du Palais des Papes d’Avignon et de celui du Roi René à Tarascon. Sa haute tour semble un doigt pointé vers le ciel que ses créneaux semblent mordre. Mais bien qu’il abrite le Musée de l’Armée, dépendance des Invalides, des trésors napoléoniens, ce Château de l’Empire, peu belliqueux aujourd’hui, n’en reconnaît qu’un : celui, pacifique et universel de la musique. Une estrade dans un coin, contre les paupières rêveuses des arcades, la nuit tombe et s’illumine de musique.
En effet, dans sa cour Renaissance, quand le soir d’été dore encore les murailles, il abrite depuis 16 ans un Festival de Musique de chambre patronné par des noms prestigieux du monde de la musique et de la culture : Claudio Abbado, Daniel Barenboïm, Pierre Boulez, Michel Dalberto, Michel Portal, Lambert Wilson, etc : c’est dire programme et exigence sur les choix.
Concordant avec la Présidence française de l’Union européenne, le Festival se donne le point de concorde idéal avec Beethoven l’Européen, le passeur génial entre deux siècles, entre deux musiques, la classique et la romantique, musicien ouvrant l’avenir et homme des Lumières. Les affinités électives ouvriront l’éventail du programme jusqu’au cinéma.

Photos N. Tavernier :
1. L'entrée du château de l'empèri ;
2. Un coin de scène.


Du 27 juillet au 7 août, 21 heures
Château de l'Empèri

Montée du Puech

13300 Salon-de-Provence
Tarifs de 10 à 26 €
Tél. : 33 (0) 4 90 56 00 82

Festival de Peynier

Aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var, à deux pas de Rousset, de Fuveau et de Trets, à une vingtaine de kilomètres d’Aix, Peynier est un exemplaire petit village provençal : une vieille église romane (1098), un château XVII e siècle aux tours rondes dans le style de celui de Vauvenargues, de charmantes ruelles capricieuses, ombreuses, aux jolies façades peintes, ornées de lierre. Au sud, la chaîne verte de Regagnas, au nord, l’imposante barre calcaire de la Sainte-Victoire chère à Cézanne, aux creux bleuis ciselés par le vent. Dans ce champêtre décor, l’écrin d’un théâtre de verdure : quelques gradins comme des marches vertes vers une forêts de pins et de chênes de la Garenne. La musique aime les arbres qui le lui rendent bien en parfaite sonorité. En ce lieu, inauguré il y a deux ans, Les Nuits musicales de la Sainte-Victoire sont devenues un festival qui apporte, sur le pas de la porte, sur ce plateau végétal, la musique au village.
Pour sa troisième année, après le succès en 2007 de Tosca, le festival, réitère l’expérience en proposant, en version concert racontée, Madame Butterfly de Puccini les 25 et 28 juin. La distribution et le récit seront encore assumés par Ève Ruggieri, remarquable conteuse et qui a plus d’un jeune chanteur talentueux dans sa poche de programmatrice de divers festivals. Les 26 et 29, un Hommage à Luciano Pavarotti fera alterner films et deux ténors, présentés aussi par Ève. L’Orchestre de l’Opéra National d’Ukraine sera dirigé par Grigori Penteleïtchouk, Directeur artistique de ce petit mais ambitieux Festival.

Photo :
Éve Ruggieri, diseuse de charme.


Du 25 au 29 juin, 21 heures
Théâtre de verdure

13790 Peynier
Tarifs : 29 €
Tél. : 33 (0) 4 42 53 16 43
06 25 97 26 87

L'OpérAuVillage (Pourrières)
Six ans déjà de Festival et, en trois : les turqueries au début du XIXe siècle en 2006, les chinoiseries en musique en 2007 et, de cet Orient proche ou extrême, nous voici dans les "Nuits romantiques" pour l'atmosphère et l'époque, et dans Une soirée musicale chez George Sand. Chez la romancière, journaliste et première femme moderne, nous rencontrons l'inspiratrice de Consuelo, l'extraordinaire Pauline García Viardot, sœur de la Malibran, et son opéra de salon, Cendrillon dirigé ici par Luc Coadou et mis en scène par Bernard Grimonet.
L'égérie musicale des grands compositeurs de son temps (de Berlioz à Gounod en passant par Saint-Saëns et Massenet… n'était pas que la grande cantatrice qui, en plein XIX e siècle ressuscite Gluck et garde la flamme belcantiste des castrats, de Mozart et de Rossini, elle a laissé, comme sa sœur d'ailleurs et son père Manuel García, nombre de compositions, notamment de mélodies, que l'on recommence à découvrir. Une conférence
par Christelle Neuillet, aussi simple que documentée et illustrée musicalement et visuellement avec le concours Bernard Grimonet avait joliment présenté cette femme d'exception.
Dans le cloître intime du couvent des Minimes (XVI e s.) de Pourrières, où un arbre joue le S baroque en tendant vers le ciel, nous aurons le privilège de voir exhumée cette œuvre délicate après un convivial repas à thème sous les marronniers en ligne sous le mur rempart. Beau festival animé par des bénévole mais servi par des artistes professionnels triés
sous les volets.

Photos Savary

L'OpérAuVillage

880, Chemin de la Santé 83910 Pourrières Tél. : 04 94 78 50 35 06 86 92 10 63 www.loperaauvillage.fr Tarifs : 20 €, apéritif compris avec repas : 35 €…




mercredi, juillet 02, 2008

ZEITUNG


Zeitung

D’Anne Teresa de Keersmaeker

Sur le plateau, au fond, côté jardin, un piano noir de concert dont le creux accueillant d’épaule est animé de scintillante lumière rasante comme l’aile moirée d’un corbeau prêt à l’envol. Une douche frontale de froids néons, puis latéraux, éclaire, sans donner de chaleur, une vaste scène nue, meublée de quelques chaises et d’un fauteuil aux côtés moins parés que désemparés par des panneaux qu’on croirait de tableaux, mais à l’envers : envers d’un décor qui se refuse à l’être. Minimalisme affiché. La lumière latérale sculpte et creuse les visages et, dans le noir, un pinceau sur le piano exalte sévèrement le magnifique pianiste Franco.
Les costumes, on les oublierait dès qu’on les a vus, n’était-ce, sous ce hangar chauffé à blanc le jour par la canicule, brûlant encore de la chaleur de la nuit et de celle de ces danseurs, la pénible angoisse de les voir ruisselants de sueur, en robe longue, en veste et pantalons certains, en pull un autre.
La musique alternera des parties de piano, Bach et trois pièces de clavier de Schönberg et des morceaux enregistrés de ce dernier et surtout, en gros, du premier Webern : d’un Baroque géométrique à un néo-romantisme expressionniste effusif qui semble approfondir, explorer la nuit avec des explosions stellaires trouées d’espace, des éclats, des scintillements ; et les notes éparses de Schönberg distillées magistralement au piano par Franco s’enfilent tout naturellement dans le fil du collier déroulé de Bach.
La dizaine de danseurs, alterne une suite de numéros solistes compétitifs et quelques ensembles, improvise apparemment, se coule, se glisse dans la musique, tout leur corps, de la tête aux pieds semblant devenir notes capricieuses, capricantes, émancipées de la mélodie, de la logique de groupe, jouant solo, jouant, vivant, dans de vives accélérations, des ciseaux, des bonds, des pirouettes, des frémissements, des tressautements, les traits, les trilles, les mordants, las appoggiatures, tous les ornements de la musique baroque, baignant comme en apesanteur et sans mouvement dans le flot de la musique sérielle.
Malgré tous ces fils ironiquement déroulés (du temps, de la narration ?) on a la sensation d’une danse en pointillé, contenue, continue dans le discontinu des singularités mais qui s’agrège rarement en collectif, en pelote, suite d’aphorismes comme ceux d’un certain Webern, qui ne s’érige jamais en facilité narrative ni émotive : la danse se regarde danser, dans sa pureté mais aussi sa limite.
Car, bannie l’émotion si ce n’est celle, secourable de la musique, c’est une démonstration de savoir-faire qui sait se faire savoir et valoir, un cours qui ne s’érige jamais en discours mais le problème est qu’on a beau avoir miraculeusement ou monstrueusement repoussé les limites physiques des corps, le répertoire, le vocabulaire chorégraphiques, en demeurent tout de même humainement limités et, sur cette trop longue durée de temps, les improvisations les plus inventives tombent inévitablement dans ce qui paraît, peut-être injustement, des répétitions, la trop grande subtilité, la tension, se diluant dans les contraintes d’une réception où l’attention du spectateur, dans un hangar surchauffé, ne peut rester à vif près de deux heures durant. Bref, les danseurs ont beau, à la fin, effilocher le long tapis central, dérouler de temps en temps des fils, la danse abstraite le reste et, sans le fil narratif, la bobine globale de Zeitung paraît un peut longuette.

Photos : Herman Sorgeloos.


Zeitung, Festival de Marseille, 29 juin 2008
Concept : Anne Teresa De Keersmaeker et Alain Franco
Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker
Piano : Alain Franco
Musique : J.-S. Bach, Schönberg, A. Webern
Vocabulaire de danse en collaboration avec David Hernandez
Décors et éclairages : Jan Joris Lamers
Costumes : Anna-Catherine Kunz
Dansé par et créé avec
Bostjan Antoncic, Tale Dolven, Fumiyo Ikeda, Cynthia Loemij, Mark Lorimer, Moya Michael, Elizaveta Penkóva, Igor Shyshko, Sandy Williams.

lundi, juin 30, 2008

FESTIVAL DE MARSEILLE 2008

LE FESTIVAL DE MARSEILLE
S’ANCRE AU CŒUR DU PORT


Le Festival de Marseille fête Marseille : depuis 1996 qu’elle en assure la direction, Apolline Quintrand en assume l’âme, profondément marseillaise et universaliste, loin de tout folklore superficiel, intimement près d’un sentiment et d’une sensation de cette ville sentie dans son histoire et vécue dans son présent, de sa puissance passée à sa ruine et sa volonté de renaissance.

Âme et lieux du Festival
Ce fut d’abord par des thématiques méditerranéennes puis élargies d’une cité ouverte aux quatre horizons de la rose des vents et par l’implantation dans des lieux symboliques de l’histoire de Marseille.
D’abord, dans la Vieille Charité du génial et malheureux Pierre Puget, architecte baroque local rejeté par Versailles. Étages de paupières rêveuses d’arcades aveugles, avides de regard sur la coupole ovoïde coiffant le théâtre intérieur de la chapelle aux colonnes serrées, bâtie dans cette rare pierre rose de l’Estaque et Carro prisée par les Romains, où l’on puisa pour la Tourette, la Tour du Roi René et le fort Saint-Jean, épuisée aujourd’hui : l’histoire pétrie dans la chair d’une pierre.
De la pierre encore vive, au béton du petit et doux théâtre de la Sucrière Saint-Louis : humble écrin au cœur ouvrier des quartiers nord, blotti au pied de l’austère forteresse des Raffineries de sucre, hélas récemment fermées, où des arbres anciens, témoins d’amère et amène mémoire ouvrière marseillaise, semblent veiller encore sur l’immense et désormais inutile gare de triage d’Arenc d’où les rails infinis partent pour nulle part.
Le Festival, qui faisait danser la chair dans la pierre, l’éphémère dans l’éternité, trouva aussi un cadre mouvant, émouvant, dans le théâtre végétal du parc Henri Fabre, alliant la danse à la chorégraphie naturelle des arbres immenses, autour de la majesté d’un micocoulier géant. Tout cela, je l'ai dit, écrit, mais il faut le répéter.

Enfin le port…
Puis coup de génie généreux, en 2008, sans renoncer à d’autres lieux, le Festival s’est ancré dans le saint du saint de Marseille, au cœur du Port Autonome, le cœur encore battant de la puissance marchande de Marseille, le cœur blessé de sa ruine après la perte des colonies, le cœur saignant de durs conflits actuels sur la réforme, le cœur palpitant de la question de ce renouveau espéré dont la tour en construction de la CMA-CGM semble amorce rêvée ou cauchemar de pierre si elle échoue.
C’est dans le Hangar 15 qu’ont lieu symboliquement nombre de spectacles et une exposition tout aussi emblématique venue du CND : La danse est une arme, l’art sorti de sa tour d’ivoire égoïste, est toujours un combat généreux au cœur de la cité, une interrogation individuelle sur le destin collectif.
Alors que le conflit sur la réforme statutaire des ports n’est toujours pas réglé, syndicat et direction se sont au moins accordés pour cette rencontre inédite dans le respect de la mémoire et du présent portuaire. Le Festival a surmonté la lourde gestion logistique, des contraintes douanières, policières (obligatoires) pour amener, par bus ou bateau, ces pèlerins nouveaux venus, joyeux et recueillis, émus souvent, dans ce navire inverse à quai, dans cette immense et austère cathédrale du travail en tôle ondulée, posée sur un môle devant une gigantesque grue hachurées sur le ciel telle une tour gothique à l’échelle des temps, face à la jetée du large qui semble en contenir son désir d'évasion sur les flots, au couchant, où des transats et des tapis à même le sol permettent ce face à face méditatif avec la mer. Ou avec le présent et le passé de Marseille.
On embarque au Vieux-Port, pas pour Cythère ni le Château d’If ou le Frioul, au milieu des voiliers serrés comme de sages moutons d’un troupeau marin bien gardé, on laisse derrière soi la joie facile de carte postale de la Vierge de la Garde, de la Mairie, puis les forts, le Pharo et, entre jetée du grand large et littoral flanqué par l’immense Major et ses rondes coupoles maternelles, l’on pénètre dans le port commenté par un invisible officiant : quelques grands et blancs navires, pour la Corse essentiellement. Mais où sont les bateaux à perte de vue d’autrefois amarrés le long de cette jetée presque vide ? On respire largement mais le cœur se serre et des images affluent et refluent entre aujourd’hui et hier, de ce Marseille entre ruine et renouveau qui dérive sur la rive au rythme de la navigation de la navette. Je l’ai écrit , je peux le répéter (1) :
« Docks déserts, usines délabrées, vieux silos en ciment désertés de grains perdus, anciennes minoteries autrefois regorgeant de farine, de riz ; huileries, savonneries, raffineries de sucre qui gardent encore, au souvenir, le tenace parfum, l'odeur rance, le relent du coprah, de l'arachide, du colza ou de la canne à sucre. Qui conservent des noms effacés des façades fantômes : Pâtes Scaramelli (aujourd’hui Panzani), Biscuits Coste, Huileries Roux, Sucres Saint-Louis, Savon le Chat, Savon l'Abeille, Javel Lacroix, Réparations navales Terrin... Hangars vides, entrepôts désaffectés, friches industrielles, vestiges, encore présents, d'une grandeur déchue comme l’ancienne gare maritime décharnée. Il n'en reste souvent que des toits défoncés, des pans de murs debout et des fenêtres vides, des ouvertures hagardes sur un passé enfui. »
Le regard et l’espoir s’accrochent sur les docks restaurés que le soleil éclaire, sur les tours promises, quelques silos repeints, la nouvelle Gare maritime, des conteneurs carrés, colorés comme un jeu de cubes enfantin pour une adulte résurrection à la fois ludique et fantastique.
Le Festival de Marseille, alliance de l'art et du travail, artisan au sens noble du terme, a vu et vise juste au Marseille profond, celui de notre cœur. Merci.

(1) Dans mes chroniques du Ravi à paraître sous le titre : Marseille, Quart nord, Chronique marseillaise, Éditions Sulliver, janvier 2009.

Photos :
G. Ceccaldi

1. Vieille Charité ;
2. Sucrière
;

Agnès Mellon
:
3. La navette ;
4. Hangar 15 ;
3. Conteneurs.

mardi, juin 17, 2008

NORMA

NORMA
De Vincenzo Bellini
Livret de Felice Romani,
tiré de Norma ou l’Infaticide de L. A. Soumet
Opéra d’Avignon
15 juin 2008

L’œuvre
Le néo-classicisme du XVIII e siècle finissant et de l’aube du XIX e, entre retour à l’Antique gréco-latin ou celte, avait fantasmé sur ces vierges sacrées consacrées au culte de dieux, jaloux de leur chasteté. Spontini avait fait verser des larmes sur sa lyrique Vestale (1807) ; le lubrique et incestueux Chateaubriand, attelé aux pudeurs d’Atala (1801) et aux pudibonderies des Martyrs (1809) avait rêvassé sur une gauloise prêtresse d’Irminsul dont Felice Romani avait déjà tiré un livret pour Pacini en 1817 avant la pièce de Louis-Alexandre Soumet donnée à l’Odéon, Norma ou l’Infanticide (1831), dans la veine inépuisable des nombreuses Médée d’opéra. Pour Bellini, étoile montante du théâtre lyrique italien après l’éclipse volontaire de Rossini, Romani remanie son livret et, la même année que la pièce, la fameuse Norma échoue lamentablement à la Scala puis s’impose définitivement au monde.
Le sujet est simple mais fort : Norma, druidesse gauloise, non seulement enfreint ses vœux de chasteté par une liaison avec le proconsul romain Pollione dont elle a deux enfants mais trahit son peuple en lui intimant la paix avec l’occupant, avant d’être trahie par son amant, amoureux d’une autre prêtresse, Adalgisa avec laquelle il prétend fuir à Rome. Bafouée, la prophétesse aveugle sur son destin, ira jusqu’à délivrer de ses vœux sa jeune rivale pour qu’elle puisse épouser le perfide et élever ses enfants. La tragédie fera qu’elle même dénonce le sacrilège du Romain et le sien et demande le supplice pour tous deux : le bûcher sacrificiel des amants réunis dans les flammes d’un amour condamné d’avance.
Sottement critiquée souvent, la musique de Bellini, qui nourrissait Chopin, qui inspirait à Wagner sa souple déclamation, que Bizet se refusait à orchestrer pour en remplir les vides harmoniques de peur d’en faire perdre la magie, est de la pure poésie en voix : une longue cantilène sans découpe précise en général sauf la prière « Casta diva… », déploration, imploration, ligne sinueuse, rêveuse, infinie, chemin fleuri de vocalises qui ne sont que de folles acrobaties techniques que pour les chanteurs superficiels mais acquièrent leur véritable dimension d’exhalaisons miraculeuses de l’âme pour les vrais et rares artistes capables de servir ce répertoire. Callas, avec tous ses défauts, y laissa sa trace et sa voix ; Caballé l’exalta dans le monde et ici même à Orange et Marseille.

Réalisation
Orange la confia il y a quelques années à la soprano arménienne Hasmik Papian qui revint à Marseille dans la même et production triplement marseillaise : Charles Roubaud pour la mise en scène, Isabelle Partiot pour les décors et Katia Duflot pour les costumes. Nous retrouvons à Avignon ce triplé gagnant, avec la même efficacité dramatique, épurée dans le lieu clos, champ clos réduit mais intense des duels que sont presque tous les duos. Après l’épreuve du plein air, la preuve par l’intimité que les grandes œuvres trouvent leur souffle et dimension quel que soit le lieu.
Le monde de pals, de pieux gaulois affrontés comme une menaçante forêt celtique de lances titanesques, que les couronnes de gui n’adoucit pas, prenaient un relief épique saisissant contre le mur romain colossal du théâtre antique d’Orange : le bois contre la pierre, la cruche contre le pot de fer, un peuple fier mais fragile dressé contre l’envahisseur latin d’airain. Ici, dans cet opéra plus petit, les voix s’exhalent en murmures de demi-teintes et de soupirs, mais les passions confinées, inavouées, deviennent plus angoissantes dans l’espace plus resserré de ces farouches troncs oppressants sur fond lumineux livides ou rouges, qui sembleront se serrer comme un piège autour de l’arrogant proconsul et, à la fin font une terrible croix au centre de laquelle Norma, prête à son propre sacrifice, paraît crucifiée. Un triangle géant, couperet ou épée de Damoclès pèse sur les enfants endormis pendant le rêve cauchemardesque de la mère abandonnée tentée par le parricide dans sa cape sanglante : l’ultime vengeance de la femme contre l’orgueil dynastique, la filiation implacable de la loi du mâle. Le monde des hommes, couleurs brunes des guerriers armés d’épieux s’oppose dramatiquement aux robes blanches et floues des femmes : la guerre contre l’amour, la dureté contre la tendresse. La ronde de lune des prêtresses, corolle ouverte autour de Norma en voiles blancs, circonscrite, assiégée par le cercle sombre des guerriers assis, sublimé par la lumière irréelle de Marc Delamézière, qui sculpte les drapés des robes, est d’une poésie immédiate et l’air « casta diva… », ‘chaste déesse’, si galvaudé, retrouve tout son charme magique et pur d’imploration à la paix universelle rêvée par les femmes, les mères, les amantes et Papian lui prête sa voix argentée, diaprée de nuances tendres, la rend à sa douceur émouvante de prière. Même les chœurs, dans l’espace réduit de cette scène, resserrent finalement le drame par une intimité touffue mais charnelle, contagieuse.

L’interprétation
Tour à tour hiératique et troublée, sans rien perdre de sa noblesse, exprimée par des gestes simples mais beaux, Papian sert le chant au redoutables sauts du grave, superbe, à l’aigu, plein, aérien, aisé, maîtrisé, avec d’une technique sans faille qui lui permets de laisser exprimer la violence de la passion jusqu’au déchirement et la douceur de cette âme généreuse et tendre en pianissimi frémissants : elle est bouleversante. En Adalgisa, Sophie Koch, timbre sombre et chaud, voix puissante et égale sur toute la tessiture terrible, hérissée d’aigus éclatants, phrasé superbe, vocalises dentelées, est une digne rivale et une amie vibrante : le duo des deux femmes exprime en musique, texte et voix, cette solidarité de femmes sensibles, temples de chair de la vraie civilisation, de la nature, de la vie, contre la brutalité, la cruauté et l’instinct de destruction du monde des hommes. Diana Axentti, la servante Clotilde, laisse entendre aussi un bel organe et apporte aussi sa note tendre à cet univers de pauvres oiseaux autour d’un nid, d’un foyer détruit par la force aveugle.
A côté de ces femmes exigeantes et incandescentes, s’il n’a pas le profil romain (mais l’Empire était vaste et multi-ethnique), le médiocre héros (même s’il se rattrape stoïquement à la fin en bon Romain) est un puissant ténor coréen, Jeong Won Lee, au timbre d’acier, à l’aigu tranchant de lame, aux beaux accents passionnés. Orovèse bénéficie de la stature immense et de la voix d’airain sombre, impressionnante, de Woitek Smilek et Olivier Dumait campe la silhouette trop brève de Flavio.
Les chœurs (Aurore Marchand) sont dramatiquement travaillés et la baguette de Cyril Diederich, d’une précision, d’une intensité qui ne se dément jamais, conduit sans faille le feu de cette partition dès une ouverture haletante, au rythme inexorable jusqu’à la catastrophe finale. Il sait mettre au pas les délicats passages un peu légers, telle la marche des Gaulois, souvent guillerette et guère martiale, par une scansion virile, et la nuance à la seconde occurrence. Pour le reste, il caresse amoureusement les grandes ondulations belliniennes, nostalgiques et poignantes, pathétique sans pathos, gracieux sans gracieuseté.
Un grand moment, une fin de saison exceptionnelle qui couronne une programmation avignonnaise de premier choix dans un Opéra menacé par l’inculte misère des temps.

Photos Cédric Delestrade/ACM-Studio :
1. Hasmik Papian, Norma douloureuse ;
2. Dramatique trio : l'amant infidèle, Adalgisa et Norma ;
3. Pollione et Norma.

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