Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

vendredi, octobre 16, 2020

HÉ, LA BELLE!

 

Enregistrement 07/10/2020

RADIO DIALOGUE RCF

(Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

N° 463, semaine 41 

La Belle Hélène 

À un jour près pour les dates, il y a quatre ans exactement, l’Odéon présentait La Belle Hélène d’Offenbach qui nous revient le samedi 17 octobre et le dimanche 18 octobre à 14:30 dans une magnifique et irrésistible production que nous avions saluée. À quelques petits changements de distribution près, mais avec toujours la plus que belle Laurence JANOT, dans le rôle-titre, nous retrouverons la mise en scène de Bernard PISANI, les décors d’Éric CHEVALIER sous la pétillante direction musicale d’Emmanuel TRENQUE.

Il va de soi, désormais, que le protocole sanitaire auquel nous devons nous habituer, garantit la sécurité du spectacle : désinfection des mains, gestes barrières ; un fauteuil vide entre les spectateurs sauf pour les groupes de neuf ayant pris leurs billets ensemble, et masques pour tous.

 La Belle Hélène et sans doute la plus hilarante et délirante des opérettes d’Offenbach. Elle est de 1864 ; le sujet remonte aux temps de la mythologie grecque : autant dire qu’il n’a pas beaucoup bougé depuis. On ne m’en voudra pas de reprendre donc ce que j’en disais à l’occasion de cette production.

         Hélène, la belle Hélène, fut cause de la guerre de Troie selon Homère.

         Cette Hélène quelle hérédité ! Quelle famille ! En effet, du côté généalogique, elle est née des amours de sa mère, la reine Léda, avec un cygne, en réalité Zeus, en grec, Jupiter, pour les Romains, métamorphosé en ce volatile pour tromper et détromper la vigilance de sa jalouse de femme, Héra ou Junon. Côté famille, du même œuf, Hélène a pour frères Castor et Pollux, les jumeaux, les gémeaux. Elle aura une fille, la jalouse Hermione de l’Andromaque de Racine (rappelez-vous) qui fera tuer son amant Pyrrhus ; quant à sa sœur, Clytemnestre, aidée de son amant, elle assassinera son mari, le roi des rois Agamemnon au retour de cette Guerre de Troie car il a fait sacrifier leur fille Iphigénie pour avoir des vents favorables et Clytemnestre sera à son tour assassinée par son fils Oreste, poussé par sa sœur Électre, pour venger le père. Je vous disais, jolie famille !        

Elle causera bien des ravages, notre chère Hélène, héroïne bien innocente encore, enjeu d’un jeu qu’elle ignore, disons le jeu non de paume, mais de la pomme, le fruit. Eh oui, la pomme, pas celle d’Ève ni la pomme d’Adam qui lui resta en travers de la gorge, le malheureux, et nous en payons encore les conséquences ! (décidément, quel pépin, cette pomme !) mais la pomme de discorde (de là vient l’expression) de Pâris, le beau Pâris.

Nous sommes sur le Mont Ida : Héra (Junon), Athéna (Minerve) et Aphrodite (Vénus), trois déesses, ont une compétition guère divine mais bien humaine, bref, un concours de beauté couronné d’une pomme pour la gagnante : elles se disputent le titre de la plus belle. Et voilà : le beau prince troyen Pâris passait par là, anonyme, comme simple berger. Les trois candidates s’en remettent au jugement du jeune homme. Ce dernier offre le prix à Vénus :  recevant la pomme de la plus belle, la déesse de l’amour promet à Pâris l’amour de la plus belle des mortelles, Hélène de Sparte, mariée au roi Ménélas, hélas. Pâris séduit et enlève Hélène, bien consentante et contente, l’amène à Troie, et l’on sait la suite funeste, la guerre pour la récupérer et la chute de la ville.

         Nous écoutons, accompagné, par l’Orchestre des Concerts Lamoureux dirigé par Jean-Pierre Marty, par la voix de notre Charles Burles, en Pâris, le récit de l’événement, ponctué de l’exclamation, « Évohé !», de joie et d’étonnement de se voir ériger jury et juge, en arbitre unique par trois belles déesses, chacune déclinant ses vertus lui méritant le titre :

         1) DISQUE I, PLAGE 13

    Pourtant, La Belle Hélène est aussi connue que méconnue. Qui, en effet, aujourd’hui, peut identifier, pour s’en délecter, toutes les références généalogiques, mythologiques, détournées de façon comiques, qui tendent, comme l’arc d’Ulysse, le texte comique mais très érudit d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, les duettistes librettistes futurs auteurs de Carmen ? Ainsi, une seule allusion rapide d’Achille combattant « à un contre mille », « grâce à [son] plongeon » ne se comprend que si l’on sait que sa mère, pour le rendre invulnérable, le plongea, enfant, dans les eaux du Styx, fleuve des Enfers, pour le rendre immortel, le tenant simplement par les talons, seules parties non trempées qui resteront ainsi vulnérables : il en mourra d’une flèche de Pâris, lors du siège de Troie. D’où l’expression, le talon d’Achille, la part, le maillon faible de quelqu’un.

Mais à texte savant, musique virtuose, qui décomposant des mots de manière surréaliste déjà, a sans doute fixé dans la tradition et la mémoire collective ces noms de rois, ainsi, le bouillant Achille, « le roi myrmidon », ce roi « barbu, bu qui s’avance, bu qui s’avance, c’est Agamemnon », Ménélas, « l’époux, pou de la reine »,  qui partira « pour la Crète », l’île aux cornes qui orneront sa tête après que Pâris sera parti avec sa femme Hélène pour Troie. 

J’ai décrypté un peu le personnage d’Hélène pour les personnes, sans doute rares, qui ne la connaîtraient pas pour montrer toute l’érudition qui se cache derrière la bouffonnerie, très savante, de l’opérette d’Offenbach. Nous la retrouvons dans son air fameux où, se recueillant devant un portrait de famille, Léda et le cygne, (Jupiter métamorphosé), elle fait le récit de son hérédité chargée, invoquant Vénus et son caprice de faire cascader la vertu, dont la sienne, pas très solide. On note l’humour musical malicieux d’Offenbach qui, donne au mot « cascader » un intervalle de quarte qui fut longtemps nommé diabolus in musica qu’on trouvait dissonant, bref, le ver dans le fruit, dans la pomme, le diable. C’est Jessye Norman qui l’interprète avec l’Orchestre du Capitole de Toulouse conduit par Michel Plasson :

         2) DISQUE I, PLAGE I4

La Belle Hélène de Jacques Offenbach , Odéon Samedi 17 octobre 2020 et dimanche 18 octobre 2020 14:30

Photo Christian Dresse

Lien de l'émission :

https://rcf.fr/culture/livres/la-belle-helene-de-jacques-offenbach-l-odeon

 


 

 

 

lundi, octobre 12, 2020

POÉSIE SYNTAXIQUE


MICHEL FALEMPIN

AFFAIRES DE GENRES

&

AUTRES PIÈCES DE FANTAISIE

Héros-Limite,

Éric Pesty éditeur, 173 pages

Style

         Sans le style, Madame Bovary n’est qu’un roman de gare. La littérature est d’abord un style, une écriture et, quand on aime la littérature, non au prisme d’un réalisme toujours impossible, non au registre épais des anecdotes, des intrigues narrées, au catalogue forcément limité et répétitif dont Aristote déjà fixa le répertoire théâtral il y a longtemps, c’est un style, une écriture qui fait d’abord littérature. Des écritures, les rhéteurs grecs, déjà, en fixèrent le nombre et caractères, attique, rhodien et asiatique, dont Falempin fait humoristique souvenance baroquisée (« Style asiatique », p.167-168), éventail stylistique d’ouvrant du bref et clair à l’ample et profus. Virgile les systématisera en trois genres, avec leur respectives syntaxe, lexique et images, humble, moyen et grand (ou sublime), du simple donc au complexe.

Complexée, la langue française, assiégée sur ses frontières par le baroque italien et espagnol, dont surtout la poésie affecte un sublime fait, non d’obscurité, toujours honnie, mais de « difficulté » initiatique, exigeant une participation active du lecteur, cherche une identité nationale dans une simplicité qui, si elle donne des chefs-d’œuvre aux XVIIe et XVIIe siècles, passées les libérations romantiques et réalistes du XIXe, va se clore et scléroser dans un appauvrissement syntaxique utilitaire, dans la noble ambition pédagogique de Jules Ferry de donner aux petits Français advenus de l’école obligatoire, avec des rudiments de calcul, une langue rudimentaire du bien écrire : sujet, verbe, complément, et une méfiance des adjectifs, héritage simplifié d’une langue supposée du décrété Grand Siècle, paradoxalement modèle des grammairiens  de la IIIe République fascinés par Louis XIV.

Le milieu du XXe siècle littéraire, comme Victor Hugo avait mis « le bonnet rouge » à son vieux dictionnaire du classicisme, rejetant les oripeaux du réalisme, de la sociologie et de la politique pour en revenir à la pure fiction délivrée des idéologies de la représentation, avec le retour du/au Baroque avait retrouvé, loin des écritures « blanches » et fades, l’ivresse de l’écriture colorée de sa propre liberté recouvrée, non sommée de l’assommante obligation de « dire quelque chose » mais de « se dire ».

Un réel révoqué

Nourri dans le sérail de la Bibliothèque Nationale et du Centre Pompidou, et non comme un Borges dans une bibliothèque imaginaire, aux sinon meilleures sources sinon océan des livres, Michel Falempin, volume après volume, cultive et cet antique héritage stylistique, sa résurgence baroque, et sa révolution libertaire émancipée du réalisme autre que celui de la forme, de l’écriture. De cette assignation du texte au réel, Falempin se gausse dans un humoristique « Avertissement » (p. 111-112), récusant « toute ressemblance », « vérité pratique », « faits et lieux » « criants de vérité », exigeant ou réfutant « Un peu de cohérence narrative » (p. 117).

Phrase

Non que le réel soit désavoué absolument, peut-être révoqué en doute finalement cartésien, mais il n’a pas la préséance et sa présence ne se donne, comme des éclats disséminés d’un miroir brisé, qu’à travers les coulées de longues phrases (p.97-98, 25 lignes, p 105-106, 34, 168-169, 28). Phrases qui ne courent pas à l’événement du sens, freinées par les accidents d’incidentes elles-mêmes accidentées d’autres incises, avec les chausse-trapes d’anacoluthes, ruptures de construction, de fausses sorties où les apparentes impasses des hyperbates, des inversions. Loin d’être ce mythique grand rêve innocent de la transparence des êtres et des choses,  l’idéal étriqué du Père Bouhours, fixateur du classicisme, pour qui la langue française, transparente et pure, coulait naturellement où sa pente la pousse, maîtrisée de haute main, la phrase de Falempin n’est ni un clair ruisseau, ni un long fleuve tranquille, son cours est ralenti, compliqué des nappes étales des écluses de parenthèse en tiroir (p. 10 et passim, une trentaine dès les premières pages de « Catabase »,  comme des haltes respiratoires sur l’escalade de pentes himalayennes, assorties des crampons de tirets, même si le titre dit une descente infernale !). Loin de la phrase académique hiérarchisée entre proposition principale et subordonnées de la grammaire traditionnelle, ces dernières, insubordonnées contre le supposé centre dictateur de sens de la principale, prennent le pas, le noyau du prédicat de la linguistique moderne noyé dans des syntagmes circonstants eux-mêmes drapés d’adjectivations périphériques, les substantifs flanqués et feutrés d’adjectifs en file :

« …un être jeune, céleste, ambigu, obscur, exotique, naïf… » (p. 52) ; « …un autre visage, barré, griffé, rythmé voire scarifié… » (p. 123) ;

ou souvent surprenants, antéposés :

« l’inapproprié véhicule », «  dilatoire trajet (p. 27),  «  le couloir à la blanche catastrophe » ; « les globuleux corymbes d’une boule-de-neige qui formaient une préface florale temporaire » (p. 59) » ; « …saisonnières fleurs blanches appuyées d’une végétation profuse, poussiéreuse, parasite… » (p. 60), « grisâtre immobilité » (p. 66).

         Ce sont des unités minimales simples, ce que j’appelle architexture, posées sur l’architecture complexe de la phrase frappantes des inversions, les hyperbates  en faveur chez les baroques : 

    « Sans doute, un lieu existait de ce nom » (p. 9) ; « sa quête (dont la forme réaliste et non moins intermittente que la lecture était d’un voyage) » (p. 28) ; « hanter assez qui justement la hanta qu’à la fin il l’écrive » , « on se ferait de l’écrire, une raison. » (p. 56) ; « c’est quelque chose en quête de quoi je suis parti. » (p. 70) ; « une terrible porte, celle qui, depuis le méchant salon sur le vestibule aux gravats, donne. » (p.79)

Transgressions

Sous couvert génétique de grand-père sinon grand-mère, les transgressions de la grammaire sont assumées et revendiquées avec humour : « c’est ici contre l’usage s’exprimer », d’un « monde qui se dérobe à l’inflation verbale, la logique », « ne méprisant pas de faire violence à l’usage » (« Autoportrait en aïeul présomptif », p. 81). Et, dans le même « Pièce », plus loin, une longue inversion, sous ironique prétexte testamentaire, sonne comme une profession de foi littéraire :

« Un destinataire naturel le priver de son bien, un écrit, toutefois, le peut, que l’on appelle codicille, clause, réserve – tout ajout testamentaire qui retire ou retranche ou détourne : mais ici c’est « retourne » qu’il faut écrire à propos de qualités dont on hérite d’un pseudo-donataire et c’est un défi littéraire pur que de pratiquer ce genre juridique singulier, sans autre bien à en attendre en héritage que l’honneur artistique et vain de le relever. » (p.82)

Inversions

Anacoluthe, ordre des mots bousculé, inversion : « quand il s’agit justement de paraître, mais comme dans l’affaire dont il est question, de paraître il ne s’agissait nullement devant qui que ce soit de connu, un tel soin frise l’absurdité. » (p.17) ; « Si, de cette veine-là, des écrits j’en ai commis plusieurs… » (p. 87) ; « tant qu’à la fin, sur mon pantalon, je l’essuie » (p.90) ; « de travailler, je le feindrai encore » (p.91) ; « Depuis qu’il y fut recouru comme à un passage obligé, à quelle usure un air de rien ne se trouve-t-il pas soumis ? » (p.109) ; « d’aller si loin, il n’est pas nécessaire. »  (p.81) ; « si à cette maison des fenêtres l’on consent, si pour ces dernières à des vitres l’on se résigne… » (p. 121).

Périphrases

L’expression est directe rarement : « j’y fus aussi peu malheureux que possible » (p. 66), pour « heureux » ? Périphrase et inversion se conjuguent pour dire la dernière heure, la mort : « Avant la dernière, du nombre d’heures dont j’aurai encore la jouissance, le secret est bien gardé par cette maison » (p. 65) ; « un peu d’herbe de Virginie soufflée dans son nez en guise d’encens » (117), dans un nuage, dit la fumée de tabac.

Cette prose, dont la complexité phrastique nous semble relever de la poésie, cette intensification de la langue inattendue en en déjouant les usages quotidiens, attendus, tire aussi son énigmatique charme parfois par des rencontres de sons, qu’il serait trop long dans cet article qui l’est déjà trop de disséquer, posés sur l’incantation de rythmes, ternaire ici : 

« céleste, naturelle et nocturne », « une place ou scène ou arène ; » (p. 7) ; « qu’elle imite, qu’elle aime et qu’elle ne tait » (p. 20) ;  « «un arabe, un janséniste, un réformé » (p. 87) ; « hâbleur, malhonnête ou pis » (p.88),

ou des coupes métriques jouant les décasyllabes jouxté d’un hémistiche d’alexandrin :

« Que Caran d’Ache fût une personne, / longtemps je l’ignorais » (p. 14), ou frôlant l’alexandrin: « Il pleuvait d’abondance, ce soir-là, à Paris, / sur la place Caran d’Ache » (p. 7), etc

Bris de réel

Ce n’est pas que le réel soit évacué, si révoqué et simplement évoqué par de brefs éclats de puzzles lexicaux auxquels des termes récurrents renvoient, et même d’une lointaine pièce à une autre comme « L’existence de la rue Lepic » (p. 137) finale rappelle l’inexistence de la place Caran d’Anche du tout début, place onirique passant du rêve à la réelle écriture de la rêverie,  à la vive envie de vérifier un rêve, ses rives à la dérive onomastique, dérivation et divagation de la ville à la banlieue d’une rue frontière, d’un nom personnel et pseudo, intrigue nominale, onomastique, dans « Mon nom de jeune fille ».

 Avec un incipit à la cryptique allusion à « une sorte de confession »,  entreprise « sans exemple » qui renvoie sûrement à celui des Confessions de Rousseau,  « Affaire de genres », pose un génériquement indéfini personnage qui, à l’inverse de l’égocentrique confidence personnalisée du philosophe, prend la pose et se propose de « se faire prendre pour un ou une autre » (p. 17), on traduit : « se travestir », dans un récit et voyage traversés, en train intermittent, de renvois au genre, sexuel, « asexué », vers un mythique « château » et « châtelaine »,  « asexuée », à la Grand Meaulnes, auquel la fréquence de « conte » renvoie au pays encore des songes.

Très poétique dans cette âme prêtée à une maison, objet non inanimé, mais humainement reconstruite, délabrée, sur des bris, débris, gravats, gravillons, qui, pierre à pierre, auront provoqué un rêve de cataclysme guerrier, « Efforts de guerre » déploie tout un champ (de bataille) lexical  et grammatical  guerrier, sur les effets et méfaits de la guerre, les vertus morales d’héroïsme, d’un héros narrateur  dans les ruines et décombres, qui se voit aussi en Solitaire de Port-Royal, ermite, cénobite,  expiant quelque péché ou crime dans cette « thébaïde » louée à un bailleur, reclus, enclavé en soi sans doute pour écrire, ayant rêvé  en pyramide de boulets les boulets de charbon de la cave, en engins à chenilles, les tanks, les engins agricoles et, en camp frontalier ennemi, un paisible campement de nomades. Comme la jeune fille souriante rêvée sur le seuil, des visions de mobilier doucement banal, pendule, calendrier, porte-parapluie, des éclairs ou des reflets de réel d’intérieur pictural ou cinématographique :

« l’ombre au moins de ma main remarquée sous la lampe et le souvenir d’un reflet surpris dans la grande armoire à glace » (p.62).

Sans doute la plus simple des « Pièces », « Autoportrait en aïeul présomptif », avec son air de rien de manifeste littéraire, farde l’angoisse de la maladie, des maladies, sous un humour souvent noir de tabagisme et gris grinçant de réprimandes conjugales.

 Inversée « Catabase » montante, plus difficile à escalader en ses sommets virtuoses vertigineux, et malgré les paliers de sous-titres que l’auteur nous accorde, on s’encorde, pour grimper, à des références culturelles, de simples noms, auxquels on s’accroche, se raccroche en avouant qu’on pressent, mais ne sait trop, quels abîmes de sens, de sous-entendus cache ce glacis culturel : certes, clins d’œil en passant à Góngora (modèle en phrase et aveuglante obscurité) et son admirateur Mallarmé, Cervantes et son friable et fragile Licencié de verre sur les pentes verglacées, Nietzsche et ses randonnées alpestres, Descartes, l’existence de Dieu et le Dieu menteur, ses réfutations, sa retraite en son « poêle », son Malin Génie qui devient Malien, des clavecinistes dont le mystérieux et malheureux claveciniste Blancrocher (ou Blancheroche) dont il reste un « tombeau » de ses amis musiciens Froberger et Couperin, après sa dégringolade non des gammes mais des escaliers meurtriers de sa demeure.

Intrigue

Texte nourri d’érudition sans cuistrerie, en allusions secrètes telle « Cette glace ne réfléchissait rien » (p.123), qui ferait mieux de réfléchir avant de renvoyer un reflet, semé de jeux de sons, de sens, paradoxes d’oxymores, de « l’immaculée souillure », à cette « pérennité qui était éphémère » (p. 123), cette virtuosité verbale se plaît à de piquants archaïsmes terminologiques, ou termes rares, sertis, défiant la rigidité prêtée au français canonique, dans la souplesse d’une phrase agilement contorsionnée avec une jouissance de retour latin aux origines. Délectation de la langue, l’intrigue, c’est la syntaxe intrigante, mystérieuse qui love en ses volutes ou raideurs échelonnées de construction, des fragments éclatés d’un réel qui en devient onirique : poétique.


vendredi, septembre 18, 2020

DÉLIRE ET( DÉLICES) DES LYRES

Enregistrement 17/9/2020

RADIO DIALOGUE RCF

(Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

N° 459, semaine 38


De l’ensemble baroque Faenza, nous avions beaucoup aimé le disque Airs à quatre parties du Sieur Dassoucy. Ce CD nous rappelait ou révélait opportunément, avec un livret très nourri en textes de ce poète, musicien, chanteur et romancier picaresque les seules musiques ayant survécu de ce brillant collaborateur de Molière. Même connaissance et science de ce répertoire baroque, même élégance, mais aussi distance désinvolte qui leur permet de poser sans pose une interprétation loin des formalismes dogmatiques qui en rigidifient ou glacent l’accès : un sensible plaisir enjoué à la jouer, à en jouer, contagieux, si l’on ose user aujourd’hui d’un mot qui fait peur.

Réduit au duo de chanteurs et instrumentistes, Marco Horvat et Francisco Mañalich, Faenza propose encore un disque séduisant, brillant, érudit sans pesanteur dans son livret, Délire des lyres, duo Faenza, Marco Horvat et Francisco Mañalich, chant au luth et à la viole. Label Hortus

Leur propos est clairement posé : « Ayant tous deux repris l'ancienne pratique du chant sur l'instrument, Marco Horvat et Francisco Mañalich ont choisi dans les répertoires français, italien et anglais du XVIIe et du XVIIIe siècle, des chansons qui évoquent le pouvoir de ces musiques qui, comme l'écrit Madeleine de Scudéry dans Clélie, histoire romaine ‘‘émeuvent le cœur et le portent à la tendresse, à la langueur, et à l'amour’’. Ils s'accompagnent sur l'archiluth, la basse de viole, la guitare baroque, la lira et le théorbe. »

Mademoiselle de Scudéry expose, dirais-je, le corps du délit, des délices, du délire de ces lyres qu’il faut d’abord définir.

Ces instruments à cordes pincées, je dirais cordes sensibles, s’accordent délicatement, par leur confidentielle délicatesse, à la voix, tout aussi sensible et intime ne s’adressant pas à la foule en force mais à un public forcément plus proche, sinon de proches, pour en goûter les finesses, les subtilités qui s’évanouiraient dans la distance. Judicieusement reproduits par Marco Horvat dans le livret, des textes du temps l’attestent, soulignent par ailleurs l’avantage de s’accompagner soi-même, ce qui permet d’adapter librement l’instrument, son soutien, au rythme de la voix, la voix demeurant encore pour longtemps le modèle de la musique instrumentale, même si quelques pièces bien choisies montrent l’autonomie que gagne peu à peu la musique instrumentale émancipée de la vocalité, sans en perdre pour autant la trace. À cet égard, les pièces strictement instrumentales (plages 4, 9, 12, 16, 19) qui permettent aux interprètes en soliste ou duo de faire briller leur instrument respectif, sont significatives et l’on savourera le voluptueux tressage des lignes amoureuses de la viole et de la lira du Prélude en arpègement de Marin Marais (plage 7).

 

Pour donner une idée de ce disque savant mais plein d’humour, écoutons cette entrée qui pose et expose, par le ton impérieux et grave de Marco Horvat, à la fois la gamme montante et descendante, les instruments viole et guitare et les voix, ténor et basse des deux compères dans un air de François Campion, « Apollon, c’est toi que j’implore ! », chanté en prononciation baroque reconstituée, tout comme l’anglaise de Music for a while plus loin par Mañalich… :

1) PLAGE 1

 C’est une logique entrée puisque, je le rappelle, Apollon musagète, chef des Muses donc aussi de la musique, qui dérive de muse, était dit aussi « citharède », joueur de cithare qui accompagnait sa poésie. On ne sait pas, ou l’on oublie, je le rappelle encore, que la poésie était toujours chantée pour un public, accompagnée d’un instrument à cordes. Comme les troubadours avec leur luth plus tard, instrument associé à la poésie, même sans musique :

« Poète, prends ton luth et me donne un baiser… », dit encore la Muse de Musset dans sa Nuit de mai.

Ce n’est qu’avec l’imprimerie, où les poèmes sont coupés de la musique, que lire de la poésie devient un exercice individuel, solitaire.

La cithare est un des avatars de la lyre, emblème du mythique Orphée dont le chant accompagné fendait d’émotion les pierres, adoucissait les animaux féroces, et son chant lui permit de bercer et d’endormir Cerbère, gardien des Enfers, et d’attendrir les dieux infernaux pour retrouver son Eurydice. C’est le mot lyre qui donne le mot « lyrique », chant et poésie exprimant les émois du moi. Même s’ils sont ici contenus et convenus par le sempiternel répertoire rhétorique de l’époque, ces poncifs émotionnels, chantés, élevés par la musique, n’en acquièrent pas moins une vérité et une émotion universelles et intemporelles de lieux communs où nous nous retrouvons fatalement tous, dans notre généraliste banalité.

C’est donc bien cette pratique immémoriale retrouvée du chant accompagné individuellement, qu’il me plaît de saluer chez ces deux interprètes pour leur rendre hommage.  

De l’Aixois André Campra (1660-1744), écoutons une parodie sur l’un de ses airs, « Viens, ma lyre… », chanté par Francisco Mañalich qui s’accompagne avec la viole, soutenu par la lira de Marco Horvat :  

2) PLAGE 5 

On apprécie toute la délicatesse des nuances du ténor, qui connaît tous les agréments du chant français, leurs ornements qui ourlent et brodent les mots. Cela répond parfaitement à ce que cite Horvat de Mademoiselle de Scudéry qui dit que ces musiques « émeuvent le cœur et le portent à la tendresse, à la langueur, et à l'amour ». Mais là, j’apporterai un bémol, renvoyant, on me pardonnera encore d’intervenir personnellement (mais c’est le plaisir que j’ai à ce disque qui dicte aussi ce plaisir d’apporter ma note), à l’un de mes livres sur le Baroque à un chapitre, « Sous le signe d’Orphée, le baroque ». J’y rappelle que, dans l’Orfeo de Monteverdi de 1607, le premier personnage qui paraît, c’est la Musique qui prétend émouvoir les cœurs les plus insensibles en les enflammant d’amour, mais aussi de « l’ira », l’ire, la colère et l’on entend aussi la lira, la lyre.[1]

Effectivement, les troubadours, sur leur luth, avaient des chants d’appel à la guerre, à la croisade. Les deux musiciens proposent d’ailleurs, dans ce parcours du chant français, italien anglais (pas d’espagnol ni allemand, hélas) du XVIIe avec des pointes au XVIIIe siècle. Au moins un morceau dramatique et puissant, le Lamento d’Apollon de Cavalli. Il y a aussi un air à boire très vigoureux, mais l’on ne résiste pas à cet anonyme chanté avec humour par Marco Horvat qui ne croit pas à cet amour bucolique, « Depuis que j’aime Lisette… » :

3) PLAGE 17 

Le livret signé de Marco Horvat est encore très intéressant et bien écrit. C’est pourquoi je me permets d’évoquer à l’intention de ces deux excellents chanteurs et musiciens, une ombre charmante qui m’est chère que je rappelle à leur intention, Ninon de Lenclos.

Élève de son célèbre père, luthiste renommé qui dut fuir la justice et la France pour avoir tué le mari de sa maîtresse, la laissant elle et sa mère sans ressources, la charmeuse Ninon de Lenclos, avant de vendre ses charmes, vivait du charme de son luth et de sa voix, dont elle enchantait les salons mondains du Marais, avant que sa libre vie de libertine scandaleuse avec, selon sa propre catégorie d’amants, les « favoris » (gratuits), ou « martyrs » (éternels soupirants), ne l’en chassât, l’obligeant à la chasse aux « payeurs » pour survivre. Même dans sa carrière de courtisane célèbre par son esprit, elle ne dédaignait pas, s’accompagnant de son luth, de jouer, chanter et danser la sarabande espagnole qui n’était pas la danse solennelle et glacée qu’en fit le baroque emperruqué et poudré à frimas, mais la danse picaresque condamnée par l’Inquisition, dont l’expression « faire la sarabande » garde pourtant les pas sulfureux. Même sans sa lyre, elle causait bien des délires et des délices, et des admirations, même de Voltaire qui estimera qu’elle était, par sa culture et son esprit UN philosophe en un siècle qui ne l’était pas encore.

Nous quittons les deux musiciens comme ils ont commencé, par une gamme, Ut, re, mi, fa, sol, la de Carlo Milanuzii :

4) PLAGE 18 

Délire des lyres, duo Faenza, Marco Horvat et Francisco Mañalich, chant au luth et à la viole. Label Hortus

Article très augmenté à partir de mon émission du
18/09/2020 dont voici le lien :

https://rcf.fr/culture/livres/presentation-du-cd-delire-des-lyres-chant-au-luth-et-la-viole

 



 

 

 

 

François Campion (1685-1744) 

 

1.

Apollon ! c’est toi que j’implore 

6'18

 

Henry Purcell (1659-1695) 

2.

Music for a while 

3'34

 

Carlo Milanuzii (1590-1647) 

3.

Non voglio amare 

2'18

 

Dubuisson 

4.

Prélude 

1'20

 

André Campra (1660-1744) 

5.

Viens, ma lyre 

3'34

 

Anonyme 

6.

Passacaglia della vita 

2'44

 

Marin Marais 

7.

Prélude en arpègement 

2'27

 

Bellerofonte Castaldi (1580-1649) 

8.

Chi vidde più lieto e felice di me 

3'19

 

Henry Purcell (1659-1695) 

9.

A New Ground 

2'44

 

Francesco Cavalli (1602-1676) 

10.

Lamento d’Apollo 

4'46

 

Charles Hurel 

11.

Si jamais je vais à la taverne 

1'30

 

Alessandro Piccinini (1566-1638) 

12.

Partite variate sopra quest’aria francese detta l’Alemana 

6'06

 

Claudio Monteverdi 

13.

Tempro la cetra 

4'42

 

Thomas Campion (1567-1620) 

14.

When to her lute Corinna sings 

1'48

 

Henry Purcell (1659-1695) 

15.

Julia 

1'51

 

Marin Marais 

16.

Rondeau moitié pincé et moitié coup d’archet 

2'53

 

Anonyme 

17.

Depuis que j’aime Lisette 

4'14

 

Carlo Milanuzii (1590-1647) 

18.

Ut, re, mi, fa, sol, la 

2'22

 

Heinrich Ignaz Franz von Biber (1644-1704) 

19.

Passacaglia 

7'14

 

Transcription : Arto Wikla et Marco Horvat

 

Sébastien Le Camus (1610-1677) 

20.

On n’entend rien dans ce bocage


 



[1] Benito Pelegrin, Figurations de l’infini. L’âge baroque européen, éditons du Seuil, 2000 (Grand Prix de la Prose et de l’essai) DEUXIÈME PARTIE, LES CHEMINS DU CIEL, « La musique conquise sur le ciel », p. 254.

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