MICHEL FALEMPIN
AFFAIRES
DE GENRES
&
AUTRES
PIÈCES DE FANTAISIE
Héros-Limite,
Éric
Pesty éditeur, 173 pages
Style
Sans
le style, Madame Bovary n’est qu’un
roman de gare. La littérature est d’abord un style, une écriture et, quand on aime
la littérature, non au prisme d’un réalisme toujours impossible, non au
registre épais des anecdotes, des intrigues narrées, au catalogue forcément
limité et répétitif dont Aristote déjà fixa le répertoire théâtral il y a
longtemps, c’est un style, une écriture qui fait d’abord littérature. Des
écritures, les rhéteurs grecs, déjà, en fixèrent le nombre et caractères, attique,
rhodien et asiatique, dont Falempin fait humoristique souvenance
baroquisée (« Style asiatique », p.167-168), éventail stylistique
d’ouvrant du bref et clair à l’ample et profus. Virgile les systématisera en
trois genres, avec leur respectives syntaxe, lexique et images, humble, moyen
et grand (ou sublime), du simple donc au complexe.
Complexée, la langue française, assiégée
sur ses frontières par le baroque italien et espagnol, dont surtout la poésie
affecte un sublime fait, non d’obscurité, toujours honnie, mais de
« difficulté » initiatique, exigeant une participation active du
lecteur, cherche une identité nationale dans une simplicité qui, si elle donne
des chefs-d’œuvre aux XVIIe et XVIIe siècles, passées les
libérations romantiques et réalistes du XIXe, va se clore et scléroser
dans un appauvrissement syntaxique utilitaire, dans la noble ambition
pédagogique de Jules Ferry de donner aux petits Français advenus de l’école
obligatoire, avec des rudiments de calcul, une langue rudimentaire du bien
écrire : sujet, verbe, complément, et une méfiance des adjectifs, héritage
simplifié d’une langue supposée du décrété Grand Siècle, paradoxalement modèle des
grammairiens
de la IIIe République fascinés par Louis XIV.
Le milieu du XXe siècle
littéraire, comme Victor Hugo avait mis « le bonnet rouge » à son vieux dictionnaire du classicisme, rejetant les oripeaux du
réalisme, de la sociologie et de la politique pour en revenir à la pure fiction
délivrée des idéologies de la représentation, avec le retour du/au Baroque
avait retrouvé, loin des écritures « blanches » et fades, l’ivresse
de l’écriture colorée de sa propre liberté recouvrée, non sommée de
l’assommante obligation de « dire quelque chose » mais de « se
dire ».
Un réel révoqué
Nourri dans le sérail de la Bibliothèque Nationale
et du Centre Pompidou, et non comme un Borges dans une bibliothèque imaginaire,
aux sinon meilleures sources sinon océan des livres, Michel Falempin, volume
après volume, cultive et cet antique héritage stylistique, sa résurgence
baroque, et sa révolution libertaire émancipée du réalisme autre que celui de
la forme, de l’écriture. De cette assignation du texte au réel, Falempin se
gausse dans un humoristique « Avertissement » (p. 111-112),
récusant « toute ressemblance », « vérité pratique », « faits
et lieux » « criants de vérité », exigeant ou réfutant « Un
peu de cohérence narrative » (p. 117).
Phrase
Non que le réel soit désavoué absolument, peut-être
révoqué en doute finalement cartésien, mais il n’a pas la préséance et sa
présence ne se donne, comme des éclats disséminés d’un miroir brisé, qu’à
travers les coulées de longues phrases (p.97-98, 25 lignes, p 105-106, 34, 168-169,
28). Phrases qui ne courent pas à l’événement du sens, freinées par les
accidents d’incidentes elles-mêmes accidentées d’autres incises, avec les
chausse-trapes d’anacoluthes, ruptures de construction, de fausses sorties où
les apparentes impasses des hyperbates, des inversions. Loin d’être ce mythique
grand rêve innocent de la transparence des êtres et des choses, l’idéal étriqué du Père Bouhours, fixateur du
classicisme, pour qui la langue française, transparente et pure, coulait naturellement
où sa pente la pousse, maîtrisée de haute main, la phrase de Falempin n’est ni
un clair ruisseau, ni un long fleuve tranquille, son cours est ralenti,
compliqué des nappes étales des écluses de parenthèse en tiroir (p. 10 et
passim, une trentaine dès les premières pages de « Catabase », comme des haltes respiratoires sur l’escalade
de pentes himalayennes, assorties des crampons de tirets, même si le titre dit
une descente infernale !). Loin de la phrase académique hiérarchisée entre
proposition principale et subordonnées de la grammaire traditionnelle, ces
dernières, insubordonnées contre le supposé centre dictateur de sens de la
principale, prennent le pas, le noyau du prédicat de la linguistique moderne
noyé dans des syntagmes circonstants eux-mêmes drapés d’adjectivations
périphériques, les substantifs flanqués et feutrés d’adjectifs en file :
« …un être jeune, céleste, ambigu,
obscur, exotique, naïf… » (p. 52) ; « …un autre visage, barré,
griffé, rythmé voire scarifié… » (p. 123) ;
ou souvent surprenants, antéposés :
« l’inapproprié véhicule », « dilatoire trajet (p.
27), « le couloir à la blanche
catastrophe » ; « les globuleux corymbes d’une boule-de-neige qui
formaient une préface florale temporaire » (p. 59) » ; « …saisonnières
fleurs blanches appuyées d’une végétation profuse, poussiéreuse,
parasite… » (p. 60), « grisâtre immobilité » (p. 66).
Ce sont des unités
minimales simples, ce que j’appelle architexture, posées sur l’architecture
complexe de la phrase frappantes des inversions, les hyperbates en faveur chez les baroques :
«
Sans doute, un lieu existait de ce nom » (p. 9) ; « sa
quête (dont la forme réaliste et non moins intermittente que la lecture était
d’un voyage) » (p. 28) ; « hanter assez qui justement la hanta
qu’à la fin il l’écrive » , « on se ferait de l’écrire, une raison. »
(p. 56) ; « c’est quelque chose en quête de quoi je suis
parti. » (p. 70) ; « une terrible porte, celle qui, depuis le
méchant salon sur le vestibule aux gravats, donne. » (p.79)
Transgressions
Sous
couvert génétique de grand-père sinon grand-mère, les transgressions de la grammaire
sont assumées et revendiquées avec humour : « c’est ici contre
l’usage s’exprimer », d’un « monde qui se dérobe à l’inflation
verbale, la logique », « ne méprisant pas de faire violence à l’usage »
(« Autoportrait en aïeul présomptif », p. 81). Et, dans le même « Pièce »,
plus loin, une longue inversion, sous ironique prétexte testamentaire, sonne comme
une profession de foi littéraire :
« Un destinataire naturel le priver de
son bien, un écrit, toutefois, le peut, que l’on appelle codicille, clause,
réserve – tout ajout testamentaire qui retire ou retranche ou détourne : mais
ici c’est « retourne » qu’il faut écrire à propos de qualités dont on hérite
d’un pseudo-donataire et c’est un défi littéraire pur que de pratiquer ce genre
juridique singulier, sans autre bien à en attendre en héritage que l’honneur
artistique et vain de le relever. » (p.82)
Inversions
Anacoluthe, ordre des mots bousculé,
inversion : « quand il s’agit justement de paraître, mais comme dans
l’affaire dont il est question, de paraître il ne s’agissait nullement devant
qui que ce soit de connu, un tel soin frise l’absurdité. » (p.17) ; « Si,
de cette veine-là, des écrits j’en ai commis plusieurs… » (p. 87) ; « tant qu’à la
fin, sur mon pantalon, je l’essuie » (p.90) ; « de travailler,
je le feindrai encore » (p.91) ; « Depuis qu’il y fut
recouru comme à un passage obligé, à quelle usure un air de rien ne se
trouve-t-il pas soumis ? » (p.109) ; « d’aller si loin, il n’est
pas nécessaire. » (p.81) ; « si à cette maison des
fenêtres l’on consent, si pour ces dernières à des vitres l’on se
résigne… » (p. 121).
Périphrases
L’expression est directe rarement :
« j’y fus aussi peu malheureux que possible » (p. 66), pour
« heureux » ? Périphrase et inversion se conjuguent pour dire la
dernière heure, la mort : « Avant la dernière, du nombre d’heures
dont j’aurai encore la jouissance, le secret est bien gardé par cette
maison » (p. 65) ; « un peu d’herbe de Virginie soufflée dans
son nez en guise d’encens » (117), dans un nuage, dit la fumée de tabac.
Cette prose, dont la complexité phrastique nous
semble relever de la poésie, cette intensification de la langue inattendue en
en déjouant les usages quotidiens, attendus, tire aussi son énigmatique charme parfois
par des rencontres de sons, qu’il serait trop long dans cet article qui l’est
déjà trop de disséquer, posés sur l’incantation de rythmes, ternaire ici :
« céleste, naturelle et nocturne »,
« une place ou scène ou arène ; » (p. 7) ; « qu’elle
imite, qu’elle aime et qu’elle ne tait » (p. 20) ; « «un arabe, un janséniste, un réformé »
(p. 87) ; « hâbleur, malhonnête ou pis » (p.88),
ou des coupes métriques jouant les décasyllabes
jouxté d’un hémistiche d’alexandrin :
« Que Caran d’Ache fût une personne, /
longtemps je l’ignorais » (p. 14), ou frôlant l’alexandrin: « Il
pleuvait d’abondance, ce soir-là, à Paris, / sur la place Caran d’Ache »
(p. 7), etc
Bris de réel
Ce n’est pas que le réel soit évacué, si
révoqué et simplement évoqué par de brefs éclats de puzzles lexicaux auxquels
des termes récurrents renvoient, et même d’une lointaine pièce à une autre
comme « L’existence de la rue Lepic » (p. 137) finale rappelle
l’inexistence de la place Caran d’Anche du tout début, place onirique passant du
rêve à la réelle écriture de la rêverie, à la vive envie de vérifier un rêve, ses rives
à la dérive onomastique, dérivation et divagation de la ville à la banlieue
d’une rue frontière, d’un nom personnel et pseudo, intrigue nominale, onomastique,
dans « Mon nom de jeune
fille ».
Avec
un incipit à la cryptique allusion à « une sorte de confession », entreprise « sans exemple » qui
renvoie sûrement à celui des Confessions de Rousseau, « Affaire de genres », pose un
génériquement indéfini personnage qui, à l’inverse de l’égocentrique confidence
personnalisée du philosophe, prend la pose et se propose de « se faire prendre pour un
ou une autre » (p. 17), on traduit : « se travestir », dans
un récit et voyage traversés, en train intermittent, de renvois au genre,
sexuel, « asexué », vers un mythique « château » et « châtelaine »,
« asexuée », à la Grand Meaulnes,
auquel la fréquence de « conte » renvoie au pays encore des songes.
Très poétique dans cette âme prêtée à une
maison, objet non inanimé, mais humainement reconstruite, délabrée, sur des
bris, débris, gravats, gravillons, qui, pierre à pierre, auront provoqué un rêve
de cataclysme guerrier, « Efforts de guerre » déploie tout un champ
(de bataille) lexical et grammatical guerrier, sur les effets et méfaits de la guerre,
les vertus morales d’héroïsme, d’un héros narrateur dans les ruines et décombres, qui se voit
aussi en Solitaire de Port-Royal, ermite, cénobite, expiant quelque péché ou crime dans cette « thébaïde »
louée à un bailleur, reclus, enclavé en soi sans doute pour écrire, ayant rêvé en pyramide de boulets les boulets de charbon
de la cave, en engins à chenilles, les tanks, les engins agricoles et, en camp
frontalier ennemi, un paisible campement de nomades. Comme la jeune fille souriante
rêvée sur le seuil, des visions de mobilier doucement banal, pendule,
calendrier, porte-parapluie, des éclairs ou des reflets de réel d’intérieur
pictural ou cinématographique :
« l’ombre
au moins de ma main remarquée sous la lampe et le souvenir d’un reflet surpris
dans la grande armoire à glace » (p.62).
Sans doute la plus simple des « Pièces »,
« Autoportrait en aïeul présomptif », avec son air de rien de
manifeste littéraire, farde l’angoisse de la maladie, des maladies, sous un
humour souvent noir de tabagisme et gris grinçant de réprimandes conjugales.
Inversée
« Catabase » montante, plus difficile à escalader en ses sommets
virtuoses vertigineux, et malgré les paliers de sous-titres que l’auteur nous
accorde, on s’encorde, pour grimper, à des références culturelles, de simples
noms, auxquels on s’accroche, se raccroche en avouant qu’on pressent, mais ne
sait trop, quels abîmes de sens, de sous-entendus cache ce glacis culturel :
certes, clins d’œil en passant à Góngora (modèle en phrase et aveuglante
obscurité) et son admirateur Mallarmé, Cervantes et son friable et fragile Licencié
de verre sur les pentes verglacées, Nietzsche et ses randonnées alpestres,
Descartes, l’existence de Dieu et le Dieu menteur, ses réfutations, sa retraite
en son « poêle », son Malin Génie qui devient Malien, des clavecinistes
dont le mystérieux et malheureux claveciniste Blancrocher (ou Blancheroche)
dont il reste un « tombeau » de ses amis musiciens Froberger et
Couperin, après sa dégringolade non des gammes mais des escaliers meurtriers de
sa demeure.
Intrigue
Texte nourri d’érudition sans cuistrerie, en
allusions secrètes telle « Cette glace ne réfléchissait rien »
(p.123), qui ferait mieux de réfléchir avant de renvoyer un reflet, semé de
jeux de sons, de sens, paradoxes d’oxymores, de « l’immaculée souillure »,
à cette « pérennité qui était éphémère » (p. 123), cette virtuosité
verbale se plaît à de piquants archaïsmes terminologiques, ou termes rares,
sertis, défiant la rigidité prêtée au français canonique, dans la souplesse d’une
phrase agilement contorsionnée avec une jouissance de retour latin aux origines.
Délectation de la langue, l’intrigue, c’est la syntaxe intrigante, mystérieuse
qui love en ses volutes ou raideurs échelonnées de construction, des fragments
éclatés d’un réel qui en devient onirique : poétique.