Enregistrement 29/10/2020
RADIO DIALOGUE RCF
(Marseille : 89.9 FM,
Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)
N° 470, semaine 44
Les Sacrements, cycle musical de Grégoire Rolland,
orgue, Chœur grégorien de la cathédrale d'Aix-en-Provence, direction Pierre Taudou,
label Hortus.
Texte à partir de l'émission ci-dessous citée:
C’est un privilège de saluer un beau CD
le jour même de sa sortie officielle le 30 octobre 2020, veille de notre
deuxième confinement dont on le voudrait exorcisme contre ce mal viral,
invisible mais si sensible aux cœurs et âmes qui nous afflige dans l’actualité.
Justement, contre toute actualité
éphémère, périssable, ce disque s’appuie, sinon sur un illimité du temps, qui
nous échappe, sur une temporalité multiséculaire, le grégorien, pour dire, en
musique, par sa forme cyclique parfaitement close en sa circularité formelle,
un éternel retour symbolique pour le simple profane, une éternité pour le croyant
catholique fondée sur les étapes progressives des sept sacrements : le
baptême, l'eucharistie, la confirmation, la réconciliation, le mariage,
l'ordination et l'onction des malades (extrême onction), le protestantisme n’en
reconnaissant que deux, le baptême et l'eucharistie. Et je rappellerai que, non sans
résistances et combats, le mariage n’est devenu un sacrement, très discuté, que
lors du Concile de Latran de 1215, pour des motifs sociologiques : on décréta
le mariage indissoluble pour contrer l’arbitraire des maris qui le
rendaient soluble au gré de leurs intérêts financiers et politiques de dots
cumulables et d’alliances mutables. Bref, mariage et divorce encadrés pour
protéger les femmes. Les nobles essentiellement. Ce n’est que le Concile de
Trente (1545-1563) qui le confirme, mais veillant plus distraitement sur son
observance populaire.
Pour donner un écho musical aux huit tableaux du XIXe siècle
sur les sacrements qui ornent le baptistère de la Cathédrale Saint-Sauveur
d’Aix-en-Provence dont il est organiste titulaire, Grégoire Rolland adjoint à ce septenaire le « Sacrement du Frère »,
sacrement de Charité tourné vers l’autre, et cette répartition en huit lui
permet harmonieusement de visiter, exprimer et méditer, avec son vocabulaire
musical d’homme d’aujourd’hui, les huit modes grégoriens d’hier et,
semble-t-il, de toujours tant cette musique ancienne, finalement, ne semble pas
vieillir passée —peut-être, pour un
mélomane moins averti— la première surprise, qui est, sans doute, une
redécouverte de la mémoire collective enfouie.
Grégoire Rolland, un nom de deux prénoms dont le premier, Grégoire,
semble faire vocation, profession : fatalité onomastique, un prénom qui fait destin ? Son disque
fait parts égales au chant grégorien et à l’orgue. Sans doute son père, dont il
me dit qu’il était féru de grégorien, le baptisa-t-il sous ce signe musical
prémonitoire dont il nous offre ici une exaltation poétique. Il me confie aussi
une autre sans doute surdétermination familiale qui fait vocation : son
grand-père, organiste, à Deauville,
fait grimper l’enfant à la tribune d’orgue : pour le petit garçon, révélation
ludique du fascinant instrument, ses tubes immenses, ses claviers, son
pédalier, cette musique infinie en timbres. Non, l’orgue n’est pas un courant instruments
domestique, sagement domestiqué, de salon, comme guitare, piano, à la rigueur
orgue régale ou harmonium. Tout naturellement, du piano au clavecin parfois,
les organistes passent grimpent (littéralement) d’un clavier à cette autre
dimension, d’instrument plus ambitieux dans ses formes, sa monumentalité :
certains orgues ont l’excroissance d’un immeuble lové, plutôt plaqué, à
l’intérieur d’une cathédrale. La pratique, l’exercice se fait de l’orgue
du Conservatoire à celui, enfin, indélogeable, in situ du temple qui l’abrite.
Compositeur et organiste, Grégoire Rolland a
fait de solides études couronnées de diplômes et de récompenses : Master
d'écriture (harmonie, contrepoint, fugue), Prix d'analyse, Master d'orgue et Prix
d'orchestration au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris,
par ailleurs titulaire d'un Master de composition de la Haute École de
Musique de Genève et d’une licence de musique et musicologie à la
Sorbonne. Il compose aussi bien pour instruments solistes que pour
orchestre, s’inspirant notamment de la culture asiatique. La qualité
de ses œuvres lui a valu de nombreux prix de composition et des commandes
prestigieuses. Nommé en mars 2018 organiste titulaire de la Cathédrale
Saint-Sauveur d'Aix-en-Provence, il est également professeur de
composition, orchestration et
écriture au CRR, Conservatoire à Rayonnement Régional d'Avignon.
Ses concerts le conduisent en France, en Suisse, en Espagne. Et il fut
dernièrement à Marseille invité pour
deux soirées de Marseille-Concert, l’une d’elles avec rien moins que Marie-Ange
Todorovitch pour un éclectique programme classique, variétés et jazz.
Le disque
L’album très
beau à l’œil. La pochette pliée offre au recto une photo en buste de Grégoire
Rolland adossé nonchalamment à une colonne du ravissant cloître dont on perçoit
en perspective les délicates colonnettes romanes. Cet élégant album s’ouvre en
triptyque, disque posé et pincé au milieu sur la photo de la petite coupole
octogonale d’une géométrie classique renaissante, chacun des huit quartiers triangulaires
percé d’un oculus filtrant la lumière sur l’antique baptistère du Ve siècle, entouré
de huit colonnes romaines aux chapiteaux corinthiens, au fût gris supportant
des arcs de style toscan. Harmonie du gris et rose et beige des panneaux des
pendentifs, ces triangles sphériques permettant de passer du plan carré au
tambour rond sur lequel repose la voûte. Sur l’un des rabats, le Chœur
grégorien, partition en mains, autour de la cuve encastrée au sol du baptistère,
mérovingienne sans doute. Les photos sont remarquables.
Deux livrets, l’un avec une Préface du Père Michel
Desplanches, Vicaire général du diocèse d’Aix et Arles, Président de « Musique
Sacrée à la cathédrale d’Aix-en-Provence, d’un texte sur les Sacrements du Père
Benoît Tissot, curé de la Cathédrale Saint-Sauveur, la note d’intention du
compositeur Grégoire Rolland, ses brefs commentaires sur chacun des sacrements et
des mélodies grégoriennes choisies, assortis de concises mais éclairantes
explications sur sa musique. On a tous les textes latins, leur traduction en
français, les biographies des artistes, et l’ensemble traduit en anglais.
L’autre livret est constitué d’un beau cahier des reproductions
photographiques des tableaux illustrant les sept sacrements, peints entre 1846 et
1848, commande passée par l'Archevêque aux Beaux-Arts à sept artistes aixois :
Alphonse Angelin, Antoine Coutel, Baptistin Martin, Joseph Richaud, François Latil, Léontine Tacussel, et Joseph Marc Gibert. C’est
une représentation en série des sept sacrements, peut-être unique. Les tableaux
le sont moins. À notre connaissance, tous ces artistes aixois sont passés par
Paris et ont figuré dans des salons. Ces tableaux, dans le goût bourgeois de
leur temps, conventionnels, sont d’une facture excellente, c’est de la belle ouvrage
mais pas des chefs-d’œuvre, celui d’Alphonse Angelin, Le Mariage fleurant, à travers son mièvre style troubadour, le flirt
avec la bondieusaille saint-sulpicienne. Mais on ne peut dénier au seul tableau
d’une femme, Léontine Tacussel, La Pénitence
(baptisé ici La Réconciliation), juste
deux personnages sur le noir, pénitent à genoux surgissant de l’ombre du péché
vers la soutane éclairée du prêtre rédempteur, avec son ténébrisme et ses
lignes dépouillées, une force caravagesque, une puissance à la Zurbarán. On
signalera que Gibert fut le professeur de Cézanne.
Les Sacrements
Très
construit, ce cycle des Sacrements de
Grégoire Rolland. C’est un parcours dramatique, au sens théâtral et existentiel
qui hante philosophies et religions, emblématisé par le Baroque, la
traversée de la vie humaine du ventre de la mère à la mort, qui en est le
retour pour les psychanalystes. Pour le croyant catholique, ce sont les étapes
de la vie, naissance, baptême, confirmation, etc, jusqu’à l’extrême-onction, scandées
par les sacrements de l’Église. Dans ce disque, c’est exprimé par la pureté du
chant grégorien et sa glose à l’orgue, non une simple paraphrase, mais une écoute
en sympathie et un élargissement moderne. Mariage réussi entre cette musique
ancienne et celle proposée par Rolland, respectueuse, jamais lourde, jamais
écrasante pour le motif grégorien qui en est le départ.
Le Chœur grégorien
Constitué
en 2019 par le curé de la cathédrale le Père Benoît Tissot, qui fait
partie du sextuor de chanteurs, sous les auspices de l’association Musique Sacrée à la cathédrale d’Aix, le Chœur grégorien, dirigé
par Pierre Taudou, signe ici son premier disque, une réussite.
Le
répertoire grégorien choisi, est monodique bien sûr, mais il y a a ici la
liberté, parfois, d’un bourdon grave, sombre tapis, noire nappe d’eau à peine
frémissante d’où s’élance la tige, le jet, jaculatoire, de la lumineuse voix
d’un chantre soliste qui fait s’épanouir la mélodie grégorienne fleurie de
délicats mélismes sur les pétales accentués des syllabes latines. On est
heureux des délicates accentuations de cette prosodie arrachée à la monotonie
aplanie, par assimilation erronée du grégorien au plain-chant, par la
restauration de Solesmes. C’est pourquoi on regrette quelque peu, alors qu’on
connaît depuis longtemps la prononciation restaurée, restituée, du latin, la
banale prononciation à la française de certains phonèmes selon une tradition
ecclésiale vieillie. Ainsi, les g et t sont sonorisés, fricatisés, au lieu de
leur son authentiquement dur en latin (pretium
prononcé « pressium » au lieu de « prettium » ; gentium, « genssium » au lieu
de « guenttium », etc. Mais c’est d’une grande, grave et légère
beauté, les six voix des choristes ont une grande homogénéité que le halo
réverbérant de l’acoustique du baptistère nimbe d’une planante et lumineuse
fraîcheur comme une grâce doucement filtrée de la petite voûte ajourée de ciel.
La prise de son est parfaite.
Interventions de l’orgue
Sitôt
posée la référente mélodie grégorienne, souvent, avec à peine une frange ombreuse
de silence entre les deux, presque sans solution de continuité, l’orgue, en
douceur, comme une lente pierre dans une onde calme crée des ondes qui vont en
douceur s’élargissant, dilue en extase le thème, le mode, en élargit les bords,
le brode, l’auréole et le flux encore perceptible à notre oreille des voix qu’on voit, ouïe et vue se complétant dans l’imagination,
parcourant les vastes nefs, cet afflux sonore semble emplir en plénitude et béatitude la vaste cathédrale comme une
aspiration à un infini à peine contenu par la chair des murs, évadé en rêve par les pores des vitraux.
Bien sûr, les enchaînement voix orgue varient en fonction du
« Sacrement » musiqué. Ainsi, la première plage, l’introït « De
ventre matris meæ… », ‘Du ventre de ma mère…’, est en douceur suivi,
élargi, par la pédale d’un sourd et sombre palpitement viscéral, scandé comme
un battement de cœur s’ouvrant lentement à la lumière comme une délivrance, de
la mère ou du baptême ouvrant des voies de salut, de salutation, au monde ou à
la foi.
Prêté à Thomas d’Aquin, l’hymne « Pange lingua gloriosi
corporis mysterium sanguinisque
pretiosi… », ‘Chante, ô ma langue, le mystère de ce corps
très glorieux et de ce sang si précieux…’ oppose à l’orgue deux mouvements,
deux éléments, l’un déploie une solide matière, l’autre éploie, distille, une
plus subtile : pain et vin de l’Eucharistie ?
On ne peut
détailler plage par plage, la réussite de cette osmose des voix et de
l’instrument qui s’en fait l’écho, le propos liturgique, éthique, devenant
proposition esthétique ; le mélomane profane n’est pas forcément tenu à en
traquer l’adéquation entre le fond sacramentel de la mélodie grégorienne glosée
par l’orgue, la communication, pour en goûter la pure beauté musicale, qui
suffit déjà comme communion. Ainsi, au-delà du sens fermé par le thème précis
du Sacrement, « l’Ordre », tiré du graduel « Ecce sacerdos
magnus… » (plage 12), on est séduit par le commentaire de l’orgue, un frêle
frémissement fleuri tourbillonnant, printanier, céleste, azuréen, un motif
obsédant, léger, comme le scintillement lumineux d’une auréole d’ange.
En
effet, la musique de Grégoire Rolland, même adaptée ici à un cycle à programme,
est expressive en soi, non platement descriptive, elle est d’un figuralisme
symbolique : du noyau immémorial du motif grégorien il tire, file et tisse
une glose d’aujourd’hui, avec des tonalités
éclatées, des dissonances, qui disent douleur, déchirement du parcours
terrestre de chaque homme, chrétien ou non, d’autant mieux mises en valeur que
la gamme diatonique, posée dès le début comme harmonie d’entrée, scelle le
cycle par le retour à l’unité du « septenaire » tonal amplifié en
apothéose aux douze tons diachroniques.
Cet ensemble si construit, avec une
progression que je répète, théâtrale au sens dramatique du voyage de la vie
humaine, symbolique déjà antique et baroque, a son acmé à la plage 15 avec le « Sacrement du Frère » surajouté, tourné vers l’impérieuse
charité envers le prochain, précédé d’une antienne grégorienne sur les vertus
théologales : foi, charité, espérance. Glose grandiose, la plage 16
qui enchaîne et clôt le cycle, renvoie tonalement au début, immense rideau de
fin, fin de monde sans doute, ou fin qui est un début, rideau s’ouvrant, de ce
monde de douleur, à un autre, de gloire, de lumière, dans un crescendo musical ascendant de la gamme, apothéose
de couleurs : arc —littéralement—en-Ciel.
Les Sacrements, Grégoire Rolland, orgue, Chœur
grégorien de la cathédrale d'Aix-en-Provence, direction Pierre Taudou, label Hortus.
03 Antienne _Confirma Hoc Deus_ 1.mp3
04 Les Sacrements_ II. Confirmation 1.mp3
16 Les Sacrements_ VIII. Le Sacrement Du Frère 1.mp3
LIEN VERS L'ÉMISSION :
https://rcf.fr/culture/livres/les-sacrements-gregoire-rolland-organiste?fbclid=IwAR1H1sC-Zi_lAmXW8iaWxsYTTH2zqfy6XDOCrwlMr3lm8kFpO07LHoZMzG0