Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

dimanche, janvier 10, 2021

RETOUR SUR L'ANNÉE BEETHOVEN (2)

Beethoven, encore et toujours, 

par Matteo Fossi

         Parmi les victimes collatérales de la Covid, je l’ai dit, il faut ranger Beethoven      auquel l’année musicale 2020 était dédiée, pour célébrer le 250e anniversaire de la naissance. Nombre des concerts prévus ont été annulés. Fort heureusement, les disques enregistrés en amont sont sortis, même si les concerts en aval des interprètes ont été annulés ou reportés : on espère pour eux qu’ils en retrouveront des occasions, des dates, car la matière Beethoven, heureusement, dépasse les dates, le temps et demeure éternel. Voici au moins un CD qui lui rendent un fervent hommage :

Trois sonates pour piano de Beethoven, N°4 (opus 7), N°17 (opus 31, N°2), et 31 (op. 110), par Matteo Fossi, éditions Hortus. 

         Nous avions parlé de deux CD Le Jeune Debussy et Schubert, de l’Unité au fragment du pianiste Matteo Flossi. Né à Florence en 1978, soliste ou chambriste, Matteo Fossi court le monde de concert en concert, non sans faire escale à Venise et Fiesole, localité proche de Florence où Galilée fut assigné à résidence par l’Inquisition au XVIIe siècle. Matteo Fossi y enseigne le piano.  En duo avec Marco Gaggini, il a entrepris le premier enregistrement mondial de l’intégrale des œuvres pour deux pianos de Brahms et de Bartók. 

Son répertoire est très large et il était logique qu’il offre aujourd’hui, pour cette caduque année de célébrations manquées, Trois sonates pour piano de Beethoven, N°4 (opus 7), N°17 (opus 31, N°2), et 31 (op. 110) . C’est donc un éventail pianistique beethovénien, qui va de 1796 à 1820, en passant par 1802 pour la 17, c’est-à-dire de ses 26 ans à 50 ans de sa vie puisque le compositeur naquit en 1770 et mourut en 1827. Elles représentent trois styles du compositeur, mais tous trois de sa patte, de sa poigne dirait-on, inconfondable.

         Matteo Fossi nous confie que ces trois sonates sont marquantes dans sa vie.  La sonate N°4 en mi bémol majeur, pour clavecin ou pianoforte, tout en demeurant dans une esthétique classique à la Haydn, la brise déjà par ses quatre mouvements au lieu de trois et par ses proportions, près d’une demi-heure, la plus longue des trente-quatre sonates du compositeur. Comme regardant une époque qui s’en va, joyeusement regardée par-dessus l’épaule, trois des quatre mouvements, le premier et les trois et quatre ont encore une légèreté enjouée très XVIIIe siècle, où glisse même un rythme de menuet. Il y a cependant quelque chose de majestueusement symphonique, et une fièvre, une passion qui annoncent le romantisme, et les tourments à venir du génie malheureux de Bonn.

Mais le second mouvement, lent, « Largo con gran expressione », nous entraîne, nous plonge ; nous élève dans une autre dimension.  L’interprète nous rappelle le mot de Sviatoslav Richter pour le qualifier : « C’est un dialogue entre l’homme et Dieu ». Je dirais d’abord une interrogation, tant Fossi, tellement engagé dans cet appel mystique, rend sensible les silences qui sont comme un appel, une supplique laissant la place à une réponse espérée. Ou (qui sait ?) au silence éternel de la divinité comme dirait Vigny, mais vide comblé ici par la musique qui se fait elle-même divine. Ce mouvement si intérieur, bouleverse avec ses silences interrogateurs que nous faisons nôtres.

La Sonate 31 n la bémol majeur (op. 110) termine le disque. C’est l’une des dernières de Beethoven ; elle est de 1820/21, interrompue par la maladie. Comment ne pas être pris par le charme paisible de ce premier mouvement, l’un des plus beaux de Beethoven, « moderato cantabile, molto expressivo », ‘moderato chantant, très expressif’.  On savoure la douceur, la clarté limpide de l’interprète, qui déroule les notes perlées d’un collier comme fondant à l’infini. Il fait chanter le lyrisme du piano avec une grâce italienne,

 Revenons à la Sonate N°17 (opus 31, N°2), plus connue, et célèbre sous le nom La Tempête. Elle est en ré mineur, le ton du commandeur du Don Giovanni de Mozart. C’est Beethoven lui-même qui, aux questions sur cette œuvre à certains égards mystérieuse, disait, sans plus de commentaires : « Lisez Shakespeare », se référant à la comédie La Tempête. On a beau connaître la pièce de Shakespeare, nous avouons nous aussi qu’on ne sent pas ici ni l’ancien duc de Milan détrôné, devenu le mage Prospero réfugié et régnant dans une île mystérieuse, ni sa douce fille Miranda, pas plus que le sauvage Caliban, le noir sans doute cannibale. Il faut convenir que cette tempête de la sonate est surtout métaphorique, mais sûrement une image sonore de la tempête dans le crâne de Beethoven, de la crise terrible qu’il traverse en cette année de 1802 où, retiré à la campagne espérant, par le repos, un apaisement à sa hantise, à son drame, il sent qu’il devient irrémédiablement sourd, la pire maladie qui puisse frapper un musicien.

C’est en cette époque désespérée qu’il rédige, à l’intention de ses deux frères, le « Testament de Heiligenstadté », dans le village près de Vienne où il s’était retiré, voulant garder sa surdité secrète : même sourd, il entendait surmonter l’épreuve par la volonté et continuer à servir la musique. Miracle pour lui et nous : il ne l’envoya pas et on retrouva ce testament après sa mort dans son armoire, avec la mystérieuse Lettre à l’immortelle bien-aimée, anonyme, qu’il n’envoya pas non plus.

On ne résiste pas au galop fiévreux, obsédant, emportant vers on ne sait où, du troisième mouvement dont Czerny, son élève, disait qu’il lui avait été inspiré par celui d’un cheval sous sa fenêtre :  même sans être musicien, on l’a entendu un jour. Il faut le réécouter toujours.

Matteo Fossi Trois sonates pour piano de Beethoven, N°4 (opus 7), N°17 (opus 31, N°2), et 31 (op. 110), par, éditions Hortus

 

 

 

 

 

 

vendredi, janvier 08, 2021

L'ENFANCE DE L'ART

 

RADIO DIALOGUE RCF

N° 477, semaine 51

L'ENFANCE DE L'ART

Honoré

Viviane Montagnon

L’Astre Bleu Éditions – 2020

         C’est le dernier ouvrage de Viviane Montagnon, comédienne, chanteuse, écrivaine, auteure de chansons et de théâtre. Depuis quatorze ans, elle est installée en Bresse, mais on l’a appréciée et regrette à Marseille, où elle s’est produite sur les planches, y a professé le théâtre et enseigné aux Ateliers Cinéma. On connaît d’elle L’Amour aux lèvres, un CD sur des poèmes écrits pour par Antoine Tudal sous l’égide de Francis Lalanne. On avait gouté la délicatesse de son livre Le Panier de Lucette, qui se réédite, devient livre audio et théâtre, sous le nom de Moi, l’osier, plume et soleil ! , où ce panier semble prendre la parole et devenir le narrateur poétique de ces chroniques paysannes. De Viviane Montagnon, Julos Beaucarne dira qu’elle est « bergère en poésie ». Jolie et souriante définition de son style, de sa main, de sa griffe douce, de sa tendre patte et pâte dirai-je, qui recoupe aussi une réalité biographique de Viviane, dont on apprend qu’elle fut également bergère dans les Cévennes, le temps de quelques saisons. 

         Quelques saisons intenses sans doute dans cette région, mais qui condensent une vraie vie, semble-t-il, celle du moins qu’elle prête au héros cévenol de ce dernier livre, Honoré Descombes, auquel une chronologie finale donne une densité historique : né en ce fatal 2 août 1914 de la Grande Guerre, mort à cent ans en 2014, pour le centenaire dirait-on, avec trois années supplémentaires d’une survie, et encore deux autres qui sembleront perpétuer sa mémoire.

         On ne guérit jamais de l’enfance, et moins d’une enfance maltraitée, vite orpheline, sur une montagne des Cévennes, déjà en marge géographiquement. Illettré, taciturne, mutique, sans les mots pour s’expliquer, se défendre, pour se dire, Honoré se laisse médire par un village calomniateur, et son silence devient accusateur. Il n’a pas dit un seul mot sous la torture allemande et même s’il est sans doute celui qui a pourvu en nourriture les maquisards, il est la proie facile des faux, et vrais délateurs, qui se défaussent sur lui du massacre du maquis. On n’est plus innocent dès que l’on est suspect. Cet homme du silence innocent sera poursuivi par les paroles de la calomnie : de rien ne sert d’avoir raison avec un visage qui a tort, dirai-je aussi. Délit de faciès, « de sale gueule » qui condamne d’avance, lui dira un enfant rieur, visage d’ange sans doute, qui va être l’ange gardien miraculeux, renversant la hiérarchie des âges, du vieil homme désormais, faisant renaître en lui l’enfance qu’on lui a volée. Quand le gamin de dix ans le rencontre, Honoré semble un « vieil enfant égaré sous la neige de ses cheveux blancs ». Mais, faisons une halte cévenole, voici un touchant monsieur anonyme qu’on salue, aux cheveux blancs, qui pourrait être Honoré, récitant un poème en cévenol :

 https://www.youtube.com/watch?v=UJziAEcH5Ws 

Honoré de Viviane Montagnon, est un roman que je qualifierais d’initiation, d’apprentissage, mais à rebours de la temporalité habituelle prêtée à ce genre, le bildungsroman des Allemands : un jeune homme qui apprend de la vie, de ses heurts et malheurs, qui s’initie, acquiert de l’expérience de l’existence : ici, c’est sur le tard de sa vie, que le septuagénaire Honoré a une révélation et, à partir de là, il va, non retomber en enfance comme l’on dit souvent avec mépris des vieux, qui perdraient a tête, des vieillards gâteux, mais cet homme, enfant guère gâté par la vie, par la révélation de l’art, sans même se ressentir comme artiste, replonge dans l’enfance, —l’enfance qui est pour moi la source de l’art intarissable, l’étincelle, la flamme, jusqu’à la fin de la vie : un artiste est toujours un grand enfant qui garde jusqu’à la fin en lui cette miraculeuse part d’enfance que rien ne peut assécher ni éteindre.

Et c’est justement le petit garçon qui va être l’instrument de la renaissance achevée du vieil homme, dont la vie jusque-là en blanc et noir devient une vie en technicolor.

« Dessine-moi un mouton » dit le Petit Prince de Saint-Exupéry. Ici, c’est ce petit prince de gentillesse, ce gamin de dix ans, plein d’humour sur son prénom, Brandon, de série télé imposé par le mauvais goût de ses parents, qui avec une humanité que n’ont pas les hommes du village, dessinera une chèvre, des chèvres, celles de ce Monsieur Seguin bourru, barricadé dans sa solitude imposée, amitié merveilleuse, miraculeuse, entre le vieil homme et l’enfant. Mais, hélas, dont la calomnie impose la cruelle séparation, sur soupçon inventé de pédophilie : les méchants voient le mal partout. Mais, ce petit elfe bienfaisant, aura d’abord, sans rire des dessins enfantins du vieil berger aux crayons de couleur, lui révélera les potentialités de l’aquarelle, puis de la gouache, le poussant à la puissance de la peinture. Il saura en faire un grand peintre qu’il s’emploiera à exposer après sa mort comme le « Cézanne des Cévennes. ».

Car ce roman est aussi un conte de fées : la méchante fée l’épicière, épiçant les calomnies contre Honoré. Mais il y eut la bonne fée Berthe, l’institutrice qui tenta vainement d’enseigner la lecture au petit Honoré, et, autre miracle, celui de sa petite-fille Sylvie, qui apprendra à lire et à écrire au très vieil Honoré et fera un livre de lecture pour enfants dyslexiques, comme le jeune Honoré, illustré des peintures de l’ancien illettré. Je disais, l’enfance de l’art, art de l’enfance, dans une écriture poétique de Viviane Montagnon, toute simple, comme coulant des sources pures de ces montagnes cévenoles.

Sans description lourdement réaliste, par ses évocations poétiques et les précisions topographiques, des noms de lieux en notes, « rochers du Trenze », mont Lozère, le Mont Aigoual, la rivière Gourdouze, le plateau de la Margeride, le pic Cassini, Alès, Nîmes, Montagnon nous dresse le périmètre géographiquement précis de son texte. Des précisions terminologiques, des explications légères, ne laissent pas le lecteur étranger à ces lieux, en personnalisent l’identité locale, ethnographique implicitement : « restanques, murs de pierres sèches », « bories, cabanes en pierres sèches », « pelousses, bogues de châtaignes », « le Mérens, petit cheval montagnard. »

Mais il y a toute sa propre tendresse et douceur qui nous fait goûter les saveurs du miel, des fromages, l’espiègle joliesse des petites chèvres, de la petite chienne. Les observations graphiques sont frappantes de justesse descriptive, ainsi, Honoré, déjà âgé mais solide :

 « un ruisseau de rides contourne ses yeux d’un vert intense » ; « lignes fortifiées du menton », c’est un « vieil enfant égaré sous la neige de ses cheveux blancs » (p. 21).

Mais  ce sont surtout des bonheurs d’expression poétiques, sans recherche de mignardise poétique, qui font le bonheur de cette écriture :

         « le manteau de silence jeté sur les épaules de la montagne » (p. 15) Les terrils des mines au fond des puits desquelles les Allemands ont jeté les maquisards, deviennent « pyramides endeuillées des soldats de l’ombre » (p. 24) ; les « hardes de silence », « les hautes solitudes du deuil » (p. 33),  un « sombre habit de silence », (p. 35) ;  « L ’automne avançait à pas de loups »  et, sous le vent d’hiver, « les genêts prirent le maquis en attendant des jours meilleurs » (p. 71), et, comme déjà la révélation de la peinture, c’est l’éblouissement de la « blancheur du paysage comme une feuille blanche » (p. 74), qui va prendre sens par la couleur : la goutte d’aquarelle sur la feuille qui la buvarde, « tache bleu pâle, flocon de neige qui s’étoile sur la feuille avant de s’estomper » (p. 75)…

Terre de résistance, on ne peut parler de ces poétiques Cévennes sans l’évocation des camisards, parpaillots, les maquisards protestants insurgés contre la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Très discrètement, Viviane Montagnon en évoque le douloureux souvenir. Nous nous quittons sur quelques couplets de La Cévenole de Ruben Saillens (musique L. Roucaute), hymne chanté à l'Assemblée du Désert chaque premier dimanche de septembre :

https://www.youtube.com/watch?v=oXlexk-Vx1s

 

Honoré de Viviane Montagnon L’Astre Bleu Éditions, 139 pages 


Podcast  émission diffusée le  8 janvier 2021 :

: https://rcf.fr/culture/livres/honore-d-anne-montagnon-chez-l-astre-bleue-edition


 


 

 

 

 

mardi, janvier 05, 2021

RETOUR SUR L'ANNÉE BEETHOVEN


Enregistrement 19/11/2020

RADIO DIALOGUE RCF

N° 473, semaine 48

         

Beethoven encore, comme un rattrapage, nous présenterons aujourd’hui deux disques qui lui sont consacrés après le gâchis de la célébration du 250e anniversaire de sa naissance par la pandémie, épidémie mondiale donc, qui a sévi partout et a annulé partout sur la planète les manifestations musicales prévues pour fêter ce génie géant de la musique.  Il est vrai que Beethoven n’a jamais eu besoin de ces anniversaires, qui deviennent des opérations commerciales par la concentration d’événements autour d’un nom célèbre, très vendeur pour parler vulgairement le langage mercantile, pour figurer régulièrement au programme de concerts et de nouveaux disques, parfois très abusivement, au détriment d’autres musiciens moins connus ou inconnus qui auraient besoin des lumières des projecteurs de l’actualité. Mais les deux disques d’aujourd’hui, sortis après le confinement, ont l’élégance, l’intérêt d’apporter une touche nouvelle à l’écoute de Beethoven, qui en renouvellent quelque peu l’approche, nous épargnant la redite sempiternelle des mêmes œuvres, des tubes, pour parler toujours la langue commerciale, interprétées sur un même inévitable instrument, le piano.

         Le premier disque est, par le pianiste Simon Zaoui, Beethoven, un nouveau manifeste, Sonates N°1, 3 et 13, sur piano Gebauhr, aux éditions Hortus.

         Parler de « manifeste » est sans doute excessif, un manifeste étant une déclaration publique par laquelle on expose avec un éclat, provocateur souvent, un programme d'action ou une position, politique ou esthétique en général. Ici, il s’agit de l’emploi d’un piano Gebauhr, germanique, des années 1850, donc apparu après la mort de Beethoven en 1827. S’il est donc vrai que, si le programme proposé ici se manifeste comme « nouveau » par ce piano, paradoxalement ancien, comparé aux instruments modernes bien uniformes, la démarche n’est guère nouvelle depuis le retour en faveur des musiques anciennes jouées sur des instruments d’époque. On concède encore que Beethoven, avec sa musique révolutionnaire qui annonce l’avenir, semble à l’étroit dans les instruments à clavier de son temps. Même si certaines de ses sonates pour clavier sont indifféremment dédiées au clavecin aux cordes pincées ou au nouveau pianoforte, le Hammersklavier allemand, (littéralement : clavier à marteaux) qui dit bien le caractère percussif de l'instrument, le compositeur semble gêné dans ces limites et l’on sait les anecdotes sur lui, qui jouait parfois avec une telle vigueur qu’il fracassait de sa puissante poigne les pianos plus délicats de son temps.

         À part les quelques lignes du spécialiste de Beethoven Charles Rosen pour justifier l’instrument, le livret est trop maigre, rien sur les œuvres, même pas leur tonalité. Donc, tout en contestant le titre un peu trop accrocheur du CD, qui méritait une explicitation plus large, sans y voir « un nouveau manifeste », on goûte une écoute manifestement nouvelle de ces sonates, peut-être affadies par la routine de les entendre au piano moderne. Composée entre 1794 et 1796, dédiée à son maître Haydn, baignant tout encore dans une gracieuse ambiance XVIIIe siècle, avec même un menuet dans le troisième mouvement, écoutons un bref extrait du premier mouvement de la Sonate N°1, en fa mineur :

1) DISQUE I PLAGE 1

         Même avec ce ton mineur sombre, qui annonce des œuvres plus tourmentées, on sent presque passer ici l’ombre soyeuse et joyeuse de Mozart, le grand maître du majeur.

Le quatrième mouvement de la sonate, « Prestissimo » passionné, avec son déferlement de petites notes crépitantes, des gerbes de triolets comme égrenés, effeuillés et répandus vivement dans l’air avec désespoir  est déjà dans un sombre avenir dès cette première sonate. Nous quittons ce disque par un extrait de ce quatrième mouvement :

1) DISQUE I, PLAGE 4

Simon Zaoui, Beethoven, un nouveau manifeste, Sonates N°1, 3 et 13, sur piano Gebauhr, aux éditions Hortus.

         Notre second disque, sorti le 6 novembre, du Quatuor féminin Zaide, tout en étant encore un hommage à Beethoven, nous offre la surprise d’un œuvre emblématique du compositeur, la célébrissime Sonate à Kreutzer, à l’origine pour piano et violon, N° 9, mais ici dans une transcription d’auteur inconnu, éditée à Vienne dans une version arrangée pour quintette à deux violoncelles, à peine quatre ans après le décès de son auteur. Cette réécriture avec un violoncelle de plus a donc invité les souriantes dames du quatuor Zaide à inviter Bruno Delepelaire, premier violoncelle de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, à les rejoindre pour cette version insolite et magistrale. On les retrouve ensuite entre elles, pour le lumineux Quartette N°3 op. 18

         Le livret, fourni et passionnant, nous fait le plaisir d’intelligence de placer ces deux œuvres de caractère aussi contrasté, sous le signe de  Nietzsche, cher à ma première thèse de doctorat. Nietzsche, féru d’antiquité et de mythologie grecque, distinguait deux pôles esthétiques et philosophique, l’apollinien clair comme le dieu solaire, Phébus pour les Grecs, Apollon pour les Romains, harmonieux et équilibré, et le dionysiaque, orgiaque, sous le patronage du dieu nocturne Dionysos, du vin, du désordre, ce Bacchus des Romains, avec son cortège hystérique de bacchantes aux danses érotiques déchaînées, déchaînées contre les hommes : Orphée en fit les frais puisqu'on dit qu'elles le dévorèrent, vexées de le voir inconsolable de la perte de son Eurydice, il n'aimait plus les femmes et se tournait vers les garçons. De ces deux catégories emblématisées par Nietsche sous couvert d'Apollon et Dionysos, nous avons fait le classicisme, apollinien, et le baroque, dionysiaque. Tolstoï tirera un petit roman, la Sonate à Kreutzer en 1889, où la musique, le violoncelliste en fait, est le déclencheur du drame d’adultère et du crime passionnel : un féminicide. Mais nous quittons sans drame, avec bonheur et regret ce beau disque par cet extrait de la Sonate arrangée pour ces concordantes cordes :

3) DISQUE II, PLAGE 1 :

Quatuor Zaide et Bruno Delepelaire , Ludwig. L. van Beethoven, Sonate à Kreutzer (arr.) Quartette N°3 op. 18, label NoMadMusic



 

        

dimanche, janvier 03, 2021

ORGUE ET ORDRE DE VIE

 

Enregistrement 19/11/2020

RADIO DIALOGUE RCF

(Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

N° 471, semaine 47

Jehan Alain (1911-1940) Le grand rythme de la vie.   

Thomas Monnet

Orgue de Notre-Dame d’Auteuil (Paris).  

CD Hortus.

La production de disques, comme tout ce qui relève du spectacle vivant, a subi sans doute de dommageables retards. Mais encore heureux pour les artistes qui avaient eu la chance d’enregistrer avant la paralysie de cette industrie, leurs CD déjà enregistrés sont sortis, ont continué d’être distribués, mis à la vente, certes avec les aléas du marché actuel ; ils ont été ventilés aux critiques des médias pour qu’ils en fassent un compte-rendu, une critique, bref qu’ils en parlent. Car un livre, un CD, pour remarquables qu’ils soient, n’existent que si on donne acte, par la parole ou l’écrit, de leur existence : en effet, de rien ne sert le savoir si les autres ignorent que l’on sait, de rien ne sert le talent si l’on en ignore l’existence.

Mais, hélas, le premier confinement avait causé un retard dans notre chronique de disques ; le second, l’a encore accusé. Aussi, avec trop de disques pour trop peu de temps à leur consacrer, je consacrerai cette tribune à la présentation forcément moins détaillée de deux disques, mais soigneusement sélectionnés pour leur intérêt et qualité. Sans me priver, dans mes tribunes écrites, d’ajouter des compléments.

Le second confinement nous a arrêté en plein vol notre série sur la musique d’orgue, qui fait grand retour dans les programmes discographiques, notamment du catalogue des éditions Hortus. L’orgue a si amoureusement partie liée avec les églises, dont il semble une simple excroissance architecturale interne, qu’en cette période où, sage précaution sanitaire oblige, les croyants en sont privés d’entrée, que ces disques en peuvent être un magnifique substitut à écouter, à méditer.

Et comment, tout naturellement, ne pas s’interroger sur la vie, la mort, à l’écoute de l’œuvre de l’organiste et compositeur Jehan Alain, dont la vie eut la fulgurance d’une comète, né en 1911, à la veille de la première guerre mondiale et fauché à vingt-neuf ans, pratiquement au début de la seconde, en juin 1940, à Saumur, résistant seul à un peloton allemand ?

Comme à Jean Cartan, mort de maladie à vingt-cinq ans, ce n’est pas la mort prématurée et héroïque de Jehan Alain qui dignifie l’œuvre, mais l’intérêt intrinsèque de ce qu’il a laissé, pas toujours ordonné puisqu’il n’eut guère le loisir de revenir sur ses patitions. Fils du compositeur Albert Alain, frère des organistes Olivier Alain et Marie-Claire, qui gravera l’intégrale de son œuvre pour orgue, bien qu’il ait composé aussi pour piano, voix et orchestre.

Le choix que fait l’organiste lauréat de prix nationaux et internationaux, Thomas Monnet, qui signe le disque et en donne un descriptif exemplaire, limpide dans le livret, est une superbe synthèse et approche de cette œuvre pour les musiciens connaisseurs et aussi les profanes. Écoutons cet extrait des Trois Danses, la seconde, intitulées : « Joies », des joies plurielles qui semblent hésiter au début du morceau, avec des dissonances amères, avant de se reprendre et de bouillonner, tourbillonner avec des bulles jubilantes jazzy :

1) PLAGE 7 

Le programme proposé est harmonieusement construit : une Suite en trois parties ; deux Préludes profanes suivis d’une Petite pièce, Trois danses au sommet de l’édifice, également divisées par trois, « Joies, Deuils, Luttes », et en couronnement de l’ensemble, Aria.

« Le grand rythme de la vie », que donne judicieusement Monnet pour titre au Cd, l’est aussi de ce parcours musical, parcours de vie, vie répétitive de travail marquée de « Joies, Deuils, Luttes », inclut fatalement la mort. Ce titre est, tiré d’une phrase du compositeur qui est en tête de ses deux Préludes profanes :

« Après cette nuit, encore une autre. Et après cette autre, une autre encore, et après… Ils ont travaillé longtemps, sans relâche et sans espoir. Leurs mains sont devenues épaisses et rugueuses. Alors, peu à peu, ils ont pénétré le grand rythme de la vie. »

C’est bien de vie qu’il s’agit, mais dont « le grand rythme », à lire cette phrase est scandé par un travail sans issue, itératif, absurde sans doute comme dira Camus dans le mythe de Sisyphe du travailleur moderne attelé sempiternellement à la même tâche répétitive, toujours à recommencer. Ici, en plus, c’est dans la nuit, malgré des éclats de transparences comme un espoir fugace mais l’atmosphère générale est nocturne dont les notes obsédantes de l’ostinato bien nommé en leur répétition implacable disent un recommencement, un éternel retour nietzschéen, peut-être un espoir d’éternité, même dans ce « Deuils » tout aussi pluriel que les « Joies ». C’est, écrit-il en épigraphe, « Danse funèbre pour honorer une mémoire héroïque », celle de sa jeune sœur Odile tragiquement disparue, et qui semble annoncer celle de Jehan lui-même, mort en héros : terriblement prémonitoire. Lourde draperie noire d’un velours des graves lugubres de l’orgue sur lequel plane la ligne continue, vaguement argentée, comme un implacable, un inflexible destin, un ostinato plan et piano, une vague pulsation, à peine perceptible, d’un pouls fiévreux expirant ou d’un cœur endolori. Un extrait :

1) PLAGE 8  

Jehan Alain (1911-1940) Le grand rythme de la vie. Thomas Monnet. Orgue de Notre-Dame d’Auteuil (Paris). CD Hortus.

 

Notre second disque est un paradoxe avoué par l’interprète et compositeur organiste lui-même dans le livret fourni de son CD :


 

Jean-Baptiste Dupont, 

Improvisations, 

orgue de la cathédrale de Saint Albans. Editions Hortus 

En effet, improviser, c’est laisser courir ses doigts sur le clavier, selon l’humeur, s’abandonner à l’inspiration, à l’émotion qui passe : peut-on fixer l’éphémère, épingler le volatil, le papillon voletant capricieusement qui, épinglé, sèche et tombe en poudre ? Laissons vivre les papillons, ces fleurs voletant dans l’espace. Mais pourquoi pas capter l’instant unique après tout ?  Les instantanés photographiques, les vidéos plus ou moins volées à l’insu de celui qui est filmé, même si le procédé est douteux, sont un témoignage du vivant, toujours fragile, changeant, jamais pareil.

Depuis le début de sa carrière internationale de musicien concertiste, Jean-Baptiste Dupont a donné quelques cinq cents récitals dans plusieurs pays d’Europe (Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Suisse…), des grandes villes (Paris, Moscou, Cologne, Copenhague, Berlin), dans des lieux prestigieux (Westminster, Cathédrale de New-York), en Russie (théâtre Mariinsky et Conservatoire de Saint-Pétersbourg ; Bolchoï de Moscou) etc.). Il interprète d’un large répertoire allant de la Renaissance à notre époque, mais il est aussi improvisateur dans le cadre de nombreux récitals dédiés à l’improvisation, de ciné-concerts, de rencontres pluridisciplinaires, etc. Ses concerts ont été retransmis à la Radio aux USA, en Allemagne, au Luxembourg et en France. Il s’est produit dans de très nombreux festivals d’orgue et de musique classique.

Il est régulièrement invité pour des master-classes, notamment dans le domaine de l’improvisation. Il a été membre de jury de concours en France, aux USA et en Allemagne.

Attelé l’intégrale de l’œuvre immense pour orgue de Max Reger aux éditions Hortus, six volumes bientôt, c’est le cadeau que nous offre Jean-Baptiste Dupont, Toulousain bardé de diplômes, titulaire des orgues de la cathédrale de Bordeaux (employé avec passion à leur restauration), courant le monde comme concertiste et improvisateur prisé et recherché.

Nous nous quittons sur cette volubile « Fileuse », qui file sous ses doigts agiles comme du sable sous les nôtres, à l’infini :

3) DISQUE II, PLAGE  3    

 

Jean-Baptiste Dupont, Improvisations, orgue de la cathédrale de Saint Albans. Editions Hortus 

dimanche, novembre 01, 2020

GRÉGOIRE (GRÉGORIEN, ORGUE) ROLLAND

 

Enregistrement 29/10/2020

RADIO DIALOGUE RCF

(Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

N° 470, semaine 44


       Les Sacrements, cycle musical de Grégoire Rolland, orgue, Chœur grégorien de la cathédrale d'Aix-en-Provence, direction Pierre Taudou, label Hortus.

Texte à partir de l'émission ci-dessous citée: 

       C’est un privilège de saluer un beau CD le jour même de sa sortie officielle le 30 octobre 2020, veille de notre deuxième confinement dont on le voudrait exorcisme contre ce mal viral, invisible mais si sensible aux cœurs et âmes qui nous afflige dans l’actualité.

       Justement, contre toute actualité éphémère, périssable, ce disque s’appuie, sinon sur un illimité du temps, qui nous échappe, sur une temporalité multiséculaire, le grégorien, pour dire, en musique, par sa forme cyclique parfaitement close en sa circularité formelle, un éternel retour symbolique pour le simple profane, une éternité pour le croyant catholique fondée sur les étapes progressives des sept sacrements : le baptême, l'eucharistie, la confirmation, la réconciliation, le mariage, l'ordination et l'onction des malades (extrême onction), le protestantisme n’en reconnaissant que deux, le baptême et l'eucharistie. Et je rappellerai que, non sans résistances et combats, le mariage n’est devenu un sacrement, très discuté, que lors du Concile de Latran de 1215, pour des motifs sociologiques : on décréta le mariage indissoluble pour contrer l’arbitraire des maris qui le rendaient soluble au gré de leurs intérêts financiers et politiques de dots cumulables et d’alliances mutables. Bref, mariage et divorce encadrés pour protéger les femmes. Les nobles essentiellement. Ce n’est que le Concile de Trente (1545-1563) qui le confirme, mais veillant plus distraitement sur son observance populaire. 

       Pour donner un écho musical aux huit tableaux du XIXe siècle sur les sacrements qui ornent le baptistère de la Cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence dont il est organiste titulaire, Grégoire Rolland adjoint à ce septenaire le « Sacrement du Frère », sacrement de Charité tourné vers l’autre, et cette répartition en huit lui permet harmonieusement de visiter, exprimer et méditer, avec son vocabulaire musical d’homme d’aujourd’hui, les huit modes grégoriens d’hier et, semble-t-il, de toujours tant cette musique ancienne, finalement, ne semble pas vieillir passée —peut-être, pour un mélomane moins averti— la première surprise, qui est, sans doute, une redécouverte de la mémoire collective enfouie. 

         Grégoire Rolland, un nom de deux prénoms dont le premier, Grégoire, semble faire vocation, profession : fatalité onomastique, un prénom qui fait destin ? Son disque fait parts égales au chant grégorien et à l’orgue. Sans doute son père, dont il me dit qu’il était féru de grégorien, le baptisa-t-il sous ce signe musical prémonitoire dont il nous offre ici une exaltation poétique. Il me confie aussi une autre sans doute surdétermination familiale qui fait vocation : son grand-père, organiste, à Deauville, fait grimper l’enfant à la tribune d’orgue : pour le petit garçon, révélation ludique du fascinant instrument, ses tubes immenses, ses claviers, son pédalier, cette musique infinie en timbres. Non, l’orgue n’est pas un courant instruments domestique, sagement domestiqué, de salon, comme guitare, piano, à la rigueur orgue régale ou harmonium. Tout naturellement, du piano au clavecin parfois, les organistes passent grimpent (littéralement) d’un clavier à cette autre dimension, d’instrument plus ambitieux dans ses formes, sa monumentalité : certains orgues ont l’excroissance d’un immeuble lové, plutôt plaqué, à l’intérieur d’une cathédrale. La pratique, l’exercice se fait de l’orgue du Conservatoire à celui, enfin, indélogeable, in situ du temple qui l’abrite. 

           Compositeur et organiste, Grégoire Rolland a fait de solides études couronnées de diplômes et de récompenses : Master d'écriture (harmonie, contrepoint, fugue), Prix d'analyse, Master d'orgue et Prix d'orchestration au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, par ailleurs titulaire d'un Master de composition de la Haute École de Musique de Genève et d’une licence de musique et musicologie à la Sorbonne. Il compose aussi bien pour instruments solistes que pour orchestre, s’inspirant notamment de la culture asiatique. La qualité de ses œuvres lui a valu de nombreux prix de composition et des commandes prestigieuses. Nommé en mars 2018 organiste titulaire de la Cathédrale Saint-Sauveur d'Aix-en-Provence, il est également professeur de composition, orchestration et écriture au CRR, Conservatoire à Rayonnement Régional d'Avignon. Ses concerts le conduisent en France, en Suisse, en Espagne. Et il fut dernièrement à Marseille invité pour deux soirées de Marseille-Concert, l’une d’elles avec rien moins que Marie-Ange Todorovitch pour un éclectique programme classique, variétés et  jazz.

Le disque

 L’album très beau à l’œil. La pochette pliée offre au recto une photo en buste de Grégoire Rolland adossé nonchalamment à une colonne du ravissant cloître dont on perçoit en perspective les délicates colonnettes romanes. Cet élégant album s’ouvre en triptyque, disque posé et pincé au milieu sur la photo de la petite coupole octogonale d’une géométrie classique renaissante, chacun des huit quartiers triangulaires percé d’un oculus filtrant la lumière sur l’antique baptistère du Ve siècle, entouré de huit colonnes romaines aux chapiteaux corinthiens, au fût gris supportant des arcs de style toscan. Harmonie du gris et rose et beige des panneaux des pendentifs, ces triangles sphériques permettant de passer du plan carré au tambour rond sur lequel repose la voûte. Sur l’un des rabats, le Chœur grégorien, partition en mains, autour de la cuve encastrée au sol du baptistère, mérovingienne sans doute. Les photos sont remarquables.

Deux livrets, l’un avec une Préface du Père Michel Desplanches, Vicaire général du diocèse d’Aix et Arles, Président de « Musique Sacrée à la cathédrale d’Aix-en-Provence, d’un texte sur les Sacrements du Père Benoît Tissot, curé de la Cathédrale Saint-Sauveur, la note d’intention du compositeur Grégoire Rolland, ses brefs commentaires sur chacun des sacrements et des mélodies grégoriennes choisies, assortis de concises mais éclairantes explications sur sa musique. On a tous les textes latins, leur traduction en français, les biographies des artistes, et l’ensemble traduit en anglais.

L’autre livret est constitué d’un beau cahier des reproductions photographiques des tableaux illustrant les sept sacrements, peints entre 1846 et 1848, commande passée par l'Archevêque aux Beaux-Arts à sept artistes aixois : Alphonse Angelin, Antoine Coutel, Baptistin Martin, Joseph Richaud, François Latil, Léontine Tacussel, et Joseph Marc Gibert. C’est une représentation en série des sept sacrements, peut-être unique. Les tableaux le sont moins. À notre connaissance, tous ces artistes aixois sont passés par Paris et ont figuré dans des salons. Ces tableaux, dans le goût bourgeois de leur temps, conventionnels, sont d’une facture excellente, c’est de la belle ouvrage mais pas des chefs-d’œuvre, celui d’Alphonse Angelin, Le Mariage fleurant, à travers son mièvre style troubadour, le flirt avec la bondieusaille saint-sulpicienne. Mais on ne peut dénier au seul tableau d’une femme, Léontine Tacussel, La Pénitence (baptisé ici La Réconciliation), juste deux personnages sur le noir, pénitent à genoux surgissant de l’ombre du péché vers la soutane éclairée du prêtre rédempteur, avec son ténébrisme et ses lignes dépouillées, une force caravagesque, une puissance à la Zurbarán. On signalera que Gibert fut le professeur de Cézanne.

Les Sacrements

Très construit, ce cycle des Sacrements de Grégoire Rolland. C’est un parcours dramatique, au sens théâtral et existentiel qui hante philosophies et religions, emblématisé par le Baroque, la traversée de la vie humaine du ventre de la mère à la mort, qui en est le retour pour les psychanalystes. Pour le croyant catholique, ce sont les étapes de la vie, naissance, baptême, confirmation, etc, jusqu’à l’extrême-onction, scandées par les sacrements de l’Église. Dans ce disque, c’est exprimé par la pureté du chant grégorien et sa glose à l’orgue, non une simple paraphrase, mais une écoute en sympathie et un élargissement moderne. Mariage réussi entre cette musique ancienne et celle proposée par Rolland, respectueuse, jamais lourde, jamais écrasante pour le motif grégorien qui en est le départ.

Le Chœur grégorien

Constitué en 2019 par le curé de la cathédrale le Père Benoît Tissot, qui fait partie du sextuor de chanteurs, sous les auspices de l’association Musique Sacrée à la cathédrale d’Aix, le Chœur grégorien, dirigé par Pierre Taudou, signe ici son premier disque, une réussite.

Le répertoire grégorien choisi, est monodique bien sûr, mais il y a a ici la liberté, parfois, d’un bourdon grave, sombre tapis, noire nappe d’eau à peine frémissante d’où s’élance la tige, le jet, jaculatoire, de la lumineuse voix d’un chantre soliste qui fait s’épanouir la mélodie grégorienne fleurie de délicats mélismes sur les pétales accentués des syllabes latines. On est heureux des délicates accentuations de cette prosodie arrachée à la monotonie aplanie, par assimilation erronée du grégorien au plain-chant, par la restauration de Solesmes. C’est pourquoi on regrette quelque peu, alors qu’on connaît depuis longtemps la prononciation restaurée, restituée, du latin, la banale prononciation à la française de certains phonèmes selon une tradition ecclésiale vieillie. Ainsi, les g et t sont sonorisés, fricatisés, au lieu de leur son authentiquement dur en latin (pretium prononcé « pressium » au lieu de « prettium » ; gentium, « genssium » au lieu de « guenttium », etc. Mais c’est d’une grande, grave et légère beauté, les six voix des choristes ont une grande homogénéité que le halo réverbérant de l’acoustique du baptistère nimbe d’une planante et lumineuse fraîcheur comme une grâce doucement filtrée de la petite voûte ajourée de ciel. La prise de son est parfaite.

Interventions de l’orgue

Sitôt posée la référente mélodie grégorienne, souvent, avec à peine une frange ombreuse de silence entre les deux, presque sans solution de continuité, l’orgue, en douceur, comme une lente pierre dans une onde calme crée des ondes qui vont en douceur s’élargissant, dilue en extase le thème, le mode, en élargit les bords, le brode, l’auréole et le flux encore perceptible à notre oreille des voix  qu’on voit, ouïe et vue se complétant dans l’imagination, parcourant les vastes nefs, cet afflux sonore semble emplir en plénitude  et béatitude la vaste cathédrale comme une aspiration à un infini à peine contenu par la chair des murs, évadé  en rêve par les pores des vitraux.

Bien sûr, les enchaînement voix orgue varient en fonction du « Sacrement » musiqué. Ainsi, la première plage, l’introït « De ventre matris meæ… », ‘Du ventre de ma mère…’, est en douceur suivi, élargi, par la pédale d’un sourd et sombre palpitement viscéral, scandé comme un battement de cœur s’ouvrant lentement à la lumière comme une délivrance, de la mère ou du baptême ouvrant des voies de salut, de salutation, au monde ou à la foi.

Prêté à Thomas d’Aquin, l’hymne « Pange lingua gloriosi corporis mysterium sanguinisque pretiosi… », ‘Chante, ô ma langue, le mystère de ce corps très glorieux et de ce sang si précieux…’ oppose à l’orgue deux mouvements, deux éléments, l’un déploie une solide matière, l’autre éploie, distille, une plus subtile : pain et vin de l’Eucharistie ?

On ne peut détailler plage par plage, la réussite de cette osmose des voix et de l’instrument qui s’en fait l’écho, le propos liturgique, éthique, devenant proposition esthétique ; le mélomane profane n’est pas forcément tenu à en traquer l’adéquation entre le fond sacramentel de la mélodie grégorienne glosée par l’orgue, la communication, pour en goûter la pure beauté musicale, qui suffit déjà comme communion. Ainsi, au-delà du sens fermé par le thème précis du Sacrement, « l’Ordre », tiré du graduel « Ecce sacerdos magnus… » (plage 12), on est séduit par le commentaire de l’orgue, un frêle frémissement fleuri tourbillonnant, printanier, céleste, azuréen, un motif obsédant, léger, comme le scintillement lumineux d’une auréole d’ange.

En effet, la musique de Grégoire Rolland, même adaptée ici à un cycle à programme, est expressive en soi, non platement descriptive, elle est d’un figuralisme symbolique : du noyau immémorial du motif grégorien il tire, file et tisse une glose d’aujourd’hui,  avec des tonalités éclatées, des dissonances, qui disent douleur, déchirement du parcours terrestre de chaque homme, chrétien ou non, d’autant mieux mises en valeur que la gamme diatonique, posée dès le début comme harmonie d’entrée, scelle le cycle par le retour à l’unité du « septenaire » tonal amplifié en apothéose aux douze tons diachroniques.

Cet ensemble si construit, avec une progression que je répète, théâtrale au sens dramatique du voyage de la vie humaine, symbolique déjà antique et baroque, a son acmé à la plage 15 avec le « Sacrement du Frère » surajouté, tourné vers l’impérieuse charité envers le prochain, précédé d’une antienne grégorienne sur les vertus théologales : foi, charité, espérance.  Glose grandiose, la plage 16 qui enchaîne et clôt le cycle, renvoie tonalement au début, immense rideau de fin, fin de monde sans doute, ou fin qui est un début, rideau s’ouvrant, de ce monde de douleur, à un autre, de gloire, de lumière, dans un crescendo musical ascendant de la gamme, apothéose de couleurs : arc —littéralement—en-Ciel.

Les Sacrements, Grégoire Rolland, orgue, Chœur grégorien de la cathédrale d'Aix-en-Provence, direction Pierre Taudou, label Hortus.

03 Antienne _Confirma Hoc Deus_ 1.mp3 

04 Les Sacrements_ II. Confirmation 1.mp3 

16 Les Sacrements_ VIII. Le Sacrement Du Frère 1.mp3

 

LIEN VERS L'ÉMISSION :
 https://rcf.fr/culture/livres/les-sacrements-gregoire-rolland-organiste?fbclid=IwAR1H1sC-Zi_lAmXW8iaWxsYTTH2zqfy6XDOCrwlMr3lm8kFpO07LHoZMzG0

 

 

 

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