Chef des chœurs de l'Opéra de Marseille, chef d'Orchestre, et chef de l'ensemble Giocoso, Pierre Iodice est également compositeur dont voici un Requiem qui ne marquera pas une fin mais un grand début.
Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
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L'auteur

- Benito Pelegrín
- Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.
samedi, mars 01, 2014
vendredi, février 28, 2014
CRÉATION MONDIALE
Benito Pelegrín a le plaisir d’informer les lecteurs de ce blog de la création mondiale de Colomba, commande de la ville de la Ville de Marseille, dont il a écrit le livret, musique de Jean-Claude Petit.
Après sa diffusion en direct sur FR3 Corse le 13 mars (visible sur les réseaux nationaux) et avant su diffusions sur FR3 national avec un reportage de 50 minutes sur le “making of” de l’opéra, Colomba poursuit sa carrière sur culture box :
http://m.culturebox.francetvinfo.fr/colomba-de-jean-claude-petit-a-lopera-de-marseille-150411
Après sa diffusion en direct sur FR3 Corse le 13 mars (visible sur les réseaux nationaux) et avant su diffusions sur FR3 national avec un reportage de 50 minutes sur le “making of” de l’opéra, Colomba poursuit sa carrière sur culture box :
http://m.culturebox.francetvinfo.fr/colomba-de-jean-claude-petit-a-lopera-de-marseille-150411
Opéra De Marseille les 8, 11, 13 mars, 20h, le dimanche 16, 14h30.
NOTE D'INTENTION
D’un texte clair mais d’un récit touffu en prose, faire une
épure tragique en vers.
Élaguer descriptions
pittoresques, fouillis de foule, portraits statiques de personnages freinant le
discours, pour donner cours à la course des actes de personnes de chair, à la
dynamique de l’action, aux événements qui courent à l’avènement : le
dénouement sanglant tramé par Colomba della Rebbia pour contraindre son
légaliste frère Ors’Anton, de retour en Corse, à venger la mort de leur père
assassiné par le clan Barricini.
À la haine obscure entre les deux familles, je
donne une cause politique claire, la Restauration : chute de Napoléon, le
clan Barricini passe au pouvoir royaliste ; les della Rebbia, restent bonapartistes.
De Colomba, la blonde petite sœur terrible d’Orso, je fais une sombre
matriarche méditerranéenne terrifiante. Je prête à Orso, au lieu de l’Italie,
des études en France, il en revient après Waterloo, avec les idéaux des
Lumières, déchiré entre vengeance et justice, entre deux cultures : immigré en deux patries, étranger à l'une et l'autre. De Lydia, la petite Miss
snob et timorée, je fais une Lady dans le maquis, digne fille insulaire de
l’Irlande irrédente et sœur de cœur de la Corse Colomba. Son père et sa
suivante : la comédie dans le drame.
Épure tragique :
mon vocero, appel à la vendetta, le fatum, plane et pèse, depuis le début sur Orso, Œdipe
aveugle et sourd, augmenté à chaque acte d'une strophe. Faire ouïr un peu la langue corse.
Benito Pelegrín
Benito Pelegrín
DISQUE
CHRONIQUE DE DISQUE
TRANSFIGURATIONS
par
LES ESPRIT ANIMAUX
LABEL AMBRONAY
Émission
Enregistrement
27/1/2014, passage, semaine du 22/2/2014
RADIO DIALOGUE
(Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)
« LE BLOG-NOTE
DE BENITO » N° 117
Lundi : 10h45 et 17h45 ;
samedi : 12h45
L’ensemble « Les esprits Animaux », spécialisé dans la musique baroque
est constitué de jeunes musiciens originaires de pays et continents différents
avec, en facteur commun, le conservatoire de La Haye, dans les Pays-Bas, où ils
se sont rencontrés pendant leurs études musicales. L’apparemment étrange dénomination
de leur groupe, ils l’on empruntée au philosophe René Descartes, réfugié alors
dans la tolérante Hollande pour pouvoir écrire et publier librement. C’est une longue tradition scientifique qui remonte
aux anciens Grecs, reprise, en passant par des philosophes et théologiens de
saint Augustin à Boèce, Cassiodore, saint Isidore de Séville, qui lie musique
et nombre, mathématiques. J’en ai largement parlé dans l’un de mes livres sur
le Baroque[1].
Descartes, après Galilée, voulait baser la philosophie et la science sur les
mathématiques. Il avait écrit en 1618 un Abrégé de musique, et il estimait que « la fin de la musique est
d’émouvoir en nous les passions diverses ».
En 1649, Descartes publie, sur un sujet très à la mode à l’époque
baroque, Les Passions de l’âme. Selon
lui, qui passe un peu abusivement pour le philosophe du rationalisme dur et
pur, ce sont les « esprits animaux » que
nous avons en nous qui sont capables de faire naître les émotions et de toucher
l’âme, grâce à la musique, dont il faut rappeler, qu’étant forcément
mathématique, elle était enseignée avec elles. Leibniz dira même, juste un peu plus tard que « La
musique est un exercice occulte de l’arithmétique de l’âme qui ne sais pas
qu’elle compte », qu’elle compte les rythmes, les intervalles. Bref, un
exercice paradoxalement inconscient, rationnel, pour émouvoir des passions qui
sont forcément irrationnelles.
Cela semblerait une belle contradiction
si, justement, l’époque baroque n’était aussi férue de science et de raison
qu’elle l’est de ces affects, de ces passions irrationnelles que son art, sous
toutes ses formes, peinture, théâtre, musique, cherche à émouvoir. Et c’est là,
semble-t-il, l’objet de la
recherche de ce groupe « Les esprits animaux » qui, avec une science
exacte de la recherche musicologique et historique, s’emploie à l’illustrer
dans ses enregistrements, dont ce beau CD
Transfigurations, une plongée dans les musiciens baroques des plus connus
à des méconnus ou même des inconnus et des morceaux anonymes, chez lesquels,
tous en les interprétant de la façon la plus baroquement émotive, effusive, la
plus raffinée, ils mettent en lumière, en son, en sonorité, l’apparemment
impeccablement structure mathématique : la raison bien carrée pour toucher
les recoins ombreux de l’âme. Ainsi, de Johann Christoph Pez (1664-1716), musicien au nom bien hispanique et au
prénoms germaniques, une élégante passacaille, un « passa calle »,
danse de rue espagnole.
Eh oui, même la passacaille, « passa
calle », ‘passe rue’ danse populaire de rue espagnole, comme la chaconne,
presque de même structure, ou la sarabande, toutes réprouvées et même
condamnées par l’Inquisition pour indécence sont construites sur une rigoureuse
basse continue, basse obstinée, un rythme lancinant et répétitif sur huit
mesures, avec variations : bref, la mathématique la plus rigoureuse au
service de la licence des cœurs et des corps.
Maintenant, examinons l’expression étrange de
Descartes, « Les esprits animaux » : il unit, dans une formule,
l’esprit, désincarné, éthéré, intellectuel, mental, et « animaux »
qui renvoie à l’animalité, à l’irrationnel, à la chair, au corps ; il
s’agit d’un oxymore,
c’est-à-dire de deux termes, plus que contradictoires, antagoniques, répugnants
au sens rhétorique, comme la fameuse « obscure clarté » de Corneille
qui sont réunis de façon très baroque, pour en faire jaillir un sens nouveau.
Et il est plaisant de constater que cette expression paradoxale, peu
rationnelle, peu raisonnable, échappe, dirais-je fort heureusement, au philosophe
de la Raison raisonnante et dépasse merveilleusement son dualisme étroit qui
oppose radicalement Raison et Passion, âme et corps, lumière et obscurité. Car
pourquoi le cœur serait-il opposé à la Raison, le corps à l’esprit, la
mélodie au concept, la métaphore au théorème ?
Le meilleur exemple, qui sous-tend tous les
autres dans ce disque, ce sont les extraits des œuvres de Bach qui passent pour
les plus abstraites, les plus abstruses, les plus intellectuellement et
mathématiquement construites. Ce sont la fugue, un motif qui est « fugué »,
repris à tour de rôle par tous les instruments, sur des hauteurs, des échelles,
différentes, bref d’une logique mathématique qui peut aller à l’infini, de même
que la variation
puisque on peut varier le motif et cette variation sans arrêt, encore jusqu’à
l’infini. Ou même le canon, une phrase musicale archi-simple, courte reprise
intégralement, comme le célèbre Frère Jacques, frère Jacques/
Dormez-vous ? Dormez-vous ? Sonnent les matines, sonnent les
matines… » Donc,
figure musicale mathématique, géométrique, symétrique imperturbablement. On
peut alors écoutee ce que Bach fait de cette figure primaire, d’abord un canon
simplex (simple), puis
les mêmes notes à l’envers (« All’ revescio »), puis motu recto et
contrario, mouvement
droit et renversé. Et cela continue avec XIV variations, chiffre cryptique sinon cabalistique
chez Bach et il faut bien avouer que c’est toujours de la musique, et belle, et
émouvante à partir d’un noyau initial décliné mathématiquement, rationnellement. Car il y a, de plus, tout un jeu de
devinettes musicales, notamment sur son nom Bach, puisque le système germanique
de la gamme affecte des lettres aux notes, A étant le la, B, le la bémol, etc,
et, par ailleurs à chaque note, selon ce que l’on appelait la gématrie, est codée par un chiffre. Le sommet
de cela, on le rappellera ici, étant son Offrande musicale à Frédéric II de Prusse qui oppose et
propose des énigmes musicales à résoudre pour le souverain : jeux
d’esprit, de nombres, de mécanique rationnelle mais d’une souveraine beauté.
On rend donc grâces à ce disque, issu d’une
recherche pointue, avec une interprétation à la fois sensible et savante de cet
objet d’étude et de passion artistique, qui rappelle, comme je l’ai souvent
écrit, que le Baroque est un art savant mais nourri du populaire, qui en
appelle à la raison mais pour interpeller le cœur. Sa pulsation est celle même
de la vie qui ne se résout pas en antithèses et clivages entre le haut et le
bas, l’esprit et le corps. En témoigne, si l’on voulait s’en convaincre, su
moins dans ce disque, l’irrésistible «Danse des sauvages » extraite
des Indes galantes
de Rameau, transfigurées par Michel Corrette.
[1] B. Pelegrín, Figurations de l’infini. L’âge baroque européen, Éditions du Senil, 1999, Première
Partie, La musique souvent comme une mer… Musique et nombre, p. 79 et passim.
lundi, février 10, 2014
ITALIENNE À CROQUER
L’Italiana in Algeri
Opéra-bouffe en deux actes
Musique de
Gioacchino Rossini
Livret d’Angelo Anelli
Opéra du Grand Avignon
2 février
L’œuvre
Rossini a vint et un ans et en est à son onzième ouvrage lyrique. Il
a connu un grand succès à Venise avec La Cambiale di matrimonio en 1810 et le Teatro San Benedetto lui commande en
urgence un autre opéra en 1813, bouclé et monté en moins d’un mois, qui sera
son quatrième en un an… Pris par le temps, Rossini prend le livret de L’Italiana
in Algeri de Mosca et Anelli (1808)
confie les récitatifs et l’air d’Haly à un assistant, pratique courante à
l’époque, dont même Mozart usa pour La Clemenza di Tito. Le 22 mai 1813, donc, la création de L’Italiana
in Algeri remporte un triomphe à
Venise, puis dans toute l’Italie. Stendhal, qui n’est pas de la première mais
assiste à une représentation avec les interprètes de la création raconte dans
sa Vie de Rossini, que le public
riait aux larmes. Rossini, qui feint de s’étonner d’avoir osé cette
« folie », conclura avec humour, face au succès, que les Vénitiens
sont plus fous que lui.
Stendhal encore rapporte que, pour balayer les soupçons qu’on
insinue qu’il a utilisé dans le dernier air de l’héroïne la musique de Mosca,
imposait à la Marcolini, créatrice du rôle titre, de chanter, après le sien,
pour qu’on fît la différence, celui de son prédécesseur, ce qui n’est pas un
mince exploit vu la difficulté, déjà, en fin de parcours, pour la cantatrice,
de finir sur une aria héroïque à l’aigu acrobatique. Ce qui laisse entendre
l’excellence de l’interprète et explique aussi, avec la décadence du chant due
au wagnérisme et au vérisme à la fin du XIXe siècle et pratiquement
jusqu’au milieu du XXe l’éclipse de Rossini à part celle du Barbier mais transposé abusivement pour soprano colorature
aigu pour le rôle de Rosine, les voix légères vocalisant plus aisément alors
qu’il est pour contralto : dans l’esthétique vocale rossinienne, qui est
encore celle du bel canto du XVIIIe siècle, toutes les voix, les
graves et les hautes, devaient vocaliser avec aisance, agilité, volubilité et,
à cet égard, L’Italiana est
exemplaire : aucune voix n’échappe à cette exigence stricte de « beau
chant» virtuose.
Le livret : de la réalité à la dérision
Le sujet repose sur la
réalité des otages, esclaves, que la piraterie barbaresque fournit sur les
marchés ottomans. Les récits abondent en Méditerranée, l’Espagne, en
particulier, s’en fait une spécialité, fourmillant de romances de cautivos, ‘poèmes de captifs’ et ce n’est pas un hasard si
les héros de l’Enlèvement au sérail
ont des noms espagnols, Belmonte, Pédrillo. Mais avec l’échec des Turcs à
prendre Vienne en 1683, marquant le début de leur recul en Europe, le danger
s’éloignant, la dérision approche. Le livret d’Anelli est dans la veine des
opéras turcs qui hantent l’opéra italien depuis longtemps mais en inverse
plaisamment les codes : ce n’est pas le héros qui va délivrer sa belle des
griffes d‘un despote oriental, l’enlever au sérail comme dans Mozart, mais
l’inverse. Ici c’est la femme qui, usant des armes du charme et de son
intelligence (elle dépasse celle de tous les personnages masculins), vient
arracher son amoureux et passif Lindoro à l’esclavage et au mariage que lui
impose le Bey capricieux Mustafa, lassé de sa propre femme Elvira (une
Espagnole enlevée ?) et de son harem. Mais la belle Isabelle vient aussi
escortée d’un amant, qui montre que, pendant l’absence de l’aimé captif, elle
n’est pas restée sans ressources. L'héroïne, réussit aussi le tour de
réconcilier Mustafa et sa femme, et de délivrer les esclaves italiens,
entonnant un insolite chant patriotique.
Cet air final héroïque d’Isabella , « Pensa a la patria »,
‘Pense à la patrie’, serait dû à l’influence de Napoléon selon Stendhal, ce qui
peut étonner, puisque ce fut Bonaparte qui mit fin en 1797 à la République de Venise où fut créée cette Italienne… Cette aria fut refusée par la censure
à Naples devint “Pensa alla sposa…”, ‘Pense à ta femme’ ! Pendant le
premier chœur, une citation de La Marseillaise à la flûte et aux violons, fut aussi censurée à
Naples.
La musique joue
habilement des stéréotypes de la turquerie. On connaît Le Bourgeois
Gentilhomme (1670) de Molière et
Lully et sa farce turque finale du Mamamouchi. La lignée est longue qui
passe par Rameau (L’Egyptienne, 1731, Les Indes Galantes, 1735), par Gluck et ses Pèlerins de La Mecque (1764), Mozart et sa « Marche turque »
(1778), Beethoven plus tard. Les oppositions mineur/majeur, les effets de
percussion sont une stylisation musicale que l’on retrouve dans Die Entführung
aus dem Serail ‘L’Enlèvement au
sérail’ (1782) qui use d’instruments typés comme turcs (piccolo, timbales,
triangle, cymbales, grosse caisse) et Osmin a quelques mélismes orientalisants.
On peut citer encore Il Serraglio di Osmano (1784) de Gazzaniga, et Gl’intrighi del serraglio (1795) de Paër, Le Calife de Bagdad, de Boïeldieu (1800)et toute la famille des bouffes
napolitains qui, comme les Autrichiens par le continent, aux premières loges
face aux côtes encore turques de la Grèce et de l’Adriatique. Rossini use
joyeusement de ce bagage légué par le folklore de la parodie turque dans une
Venise qui a toujours côtoyé, rudoyé l’empire ottoman. Et pactisé avec lui.
Réalisation
On connaissait cette
production (à la distribution près), donnée à Marseille en décembre 2012. Elle
n’a pas pris une ride, sinon de rire et s’est même bonifiée. Les décors
astucieux de Rifail Ajdarpasic, cette boîte à malice tournante, avec plus d’un tour
dans son sac, devenant tour à tour, harem, hammam, palais à moucharabiehs avec
trophées africains de chasse, cuisine, terrasse d’hôtel oriental de luxe,
avaient paru d’un technicolor hollywoodien trop criard, toc et mastoc,
plastoc : miracle ou mirage oriental de lumières mieux adaptées de Luca
Antolini, l’effet d’estompe, plus
sombre, des couleurs assagies (ou repeintes) mettent davantage en valeur les
beaux costumes dans le goût années 30 de Nicola Berloffa qui signe aussi la mise en scène, avec des réminiscences en contre emploi d’uniformes de la
légion (coloniale) au service des corsaires et soldats pas encore colonisés.
Cet apaisement des tons de mille et une nuits en carton-pâte délibéré me semble
rendre plus étonnante, détonante, trépidante la folie qui règne sur scène.
Stendhal dira de cette Italienne
à Alger, qu’elle est la perfection
du genre bouffe, « une folie organisée et complète » : on peut
l’appliquer à cette mise en scène qui organise minutieusement un désordre et
une folie dont on s’épuiserait à dire, sans les épuiser, les trouvailles, les gags
qui arrivent en rafale, sans temps mort, dans le tempo, dans la musique, avec
le prodige que le plus farfelu acquiert un naturel bouffe irrésistible. À
partir de cette grande malle débarquée par les mâles soldats, dès qu’Isabella
débarque, tel un diable, une belle diablesse, non une poupée sortant de sa
caisse —ou Pandora, ou Cléopâtre de son tapis— après sa lamentation Cruda sorte ! Amor tiranno, dès la strette de la cavatine, ça décolle, àa
carambole, ça craque, se détraque, sauf l’esprit de cette femme de tête qui va
mener le jeu. Chaque air de chaque interprète est traité parfaitement en vrai
travail d’acteurs ; les chœurs superbement préparés (Aurore Marchand),
si nombreux, sont tout aussi intégrés
au jeu trépidant et les ensembles, si délicats dans leur frénésie rythmique,
et syllabique pour le plus fameux, sont incroyablement mobiles : un
désordre ordonné au millimètre, une réussite.
Interprétation
Dès la fameuse ouverture, ces sortes de pas de loup feutrés qu’on
croirait d’une anticipation de malicieuse musique de dessin animé, ponctués
fermement, à peine interrompus par la ligne voluptueuse de la clarinette, avant
que le crescendo, l’accélération vive, nerveuse, rieuse, qui deviendra l’un des
traits typiques de Monsieur « vaccarmini », ne s’empare en fièvre
grandissante de l’orchestre, course, cavalcade, galop effréné, on sent que le
chef Roberto Rizzi-Brignoli tient sa baguette comme une cravache ni vache ni rêche,
chevauche en maître cette musique menée à un train d’enfer : sans temps
mort, mais tendre dans les airs amoureux et voluptueux, enjoué, vif, le tempo
est d’une vitalité exaltante, électrique, dynamique. Sur un nappage de cordes
transparentes, il pointe les piccolos pépiants, flûtes futées,
affûtées, tout l’humour piquant de Rossini, avec une netteté de dessin, ciselé,
et le sens de la dynamique pétaradant, trépidant, tout est là dans sa légèreté
juvénile, vivifiante. C’est un bouffe élégant qui n’élague rien de la
bouffonnerie.
Les chanteurs se coulent, sans couler, dans ce rythme haletant sans
failles, sans défaillances, du premier au dernier. En Haly haletant persécuté
par le maître, Giulio Mastrototaro,
baryton, détaille avec
raffinement la morale de l’histoire, musique de l’assistant. En barbon barbu
berné, imbu d’Isabelle, le baryton Armando
Noguera est unTaddeo au superbe
timbre, voix large, agile, et jeu d’une grande drôlerie. La basse
Donato di
Stefano est un Mustafa infatué,
inénarrable dans le jeu et le chant : il se tire avec aisance des
diaboliques staccatos volubiles et virtuoses du rôle ; sans esbroufe, il
s’ébroue dans les trilles, grimace dans le son sans préjudice de la musique. Il
est le tyran content de l’être, redoutable et ingénu. En Lindoro, le ténor Julien
Dran justifie l’estime qu’on lui
portait déjà depuis le temps du CNIPAL, il a la grâce rossinienne dans la voix,
l’agilité, et malgré le trac du premier air, « Languir per una
bella », le moelleux dans les aigus et le
charme dans la souplesse du jeu.
Malgré le rôle trop bref de Zulma, la mezzo Amaya Domínguez laisse percevoir la beauté d’un timbre
prometteur. Quant à la soprano Clémence Tilquin, elle est une belle Elvira au prénom prédestiné à
l’abandon d’un Don Giovanni que n’est pas son époux à toutes mains d’un sérail fourni,
digne d’un meilleur sort, exaspérée, désespérée touchante même dans son
hystérie de femme soumise au caprice de l’homme : sous le voile bouffe, le
drame. La ruse étant l’arme des faibles, Isabella sera une justicière des
femmes en payant l’homme de sa pièce : elle est campée, pimpante, piquante, coquine, taquine, câline,
sensuelle, à croquer, à craquer, par la contralto Silvia Tro Santafé, voix voluptueuse de velours, ronde, profonde,
charnue, égale sur tous ses registres, aux aigus éclatants. Les vocalises les
plus acrobatiques de Rossini, elle donne perlées, détachées par le staccato,
avec une précision et une musicalité admirables : un bonheur.
Bref, dynamique, tonique, vitaminée,
euphorisante, en ces temps de morosité générale, cette Italiana devrait être remboursée par la
Sécurité Sociale.
L'Italienne à Alger,de Rossini,
production des Opéras e Marseille et d'Avignon
2
et 4 février 2014
Orchestre
Régional Avignon-Provence
Chœur de l’Opéra Grand Avignon, Direction musicale : Roberto
Rizzi-Brignoli
Direction
des Chœur : Aurore Marchand
Etudes
musicales / continuo : Mathieu Pordoy
Mise
en scène / costumes : Nicola Berloffa
Assistant
à la mise en scène : Fabio Cherstich ;
décors : Rifail
Ajdarpasic
; lumières : Luca Antolini
Isabella
: Silvia Tro Santafé; Elvira : Clémence Tilquin ;
Zulma : Amaya
Dominguez
;
Lindoro
: Julien Dran ;
Mustafa : Donato di Stefano
; Taddeo : Armando
Noguera ;
Haly : Giulio Mastrototaro
Photos :
Cédric Delestrade ACM-STUDIO
1. À chacun ses trophées de chasse : animaux pour l'homme, hommes pour la femme ;
2. Qui fera tomber qui? ;
3.Volupté italo-orientale ;
4. Cérémonie du Pappataci : "Mange et tais-toi";
5. La femme prend de la hauteur;
6. La femme passe en revue ses troupes ;
7. La femme exhorte le patriotisme des hommes ;
8. Elle sortait de sa boîte et y a mis tous les hommes dedans.
vendredi, février 07, 2014
Poésie, danse
Espace culturel et artistique / Restaurant méditerranéen / Salon de thé
12, rue Saint Jacques
13 006 Marseille
Tél : 09 81 61 19 08 ou 06 43 28 49 26 ou 06 83 10 44 17
www.lemeds.com
Récital Poésie
Le Med's
Espace culturel et artistique / Restaurant méditerranéen / Salon de thé
12, rue Saint Jacques
13 006 Marseille
Tél : 09 81 61 19 08 ou 06 43 28 49 26 ou 06 83 10 44 17
www.lemeds.com
jeudi, février 06, 2014
À LA FOLIE
Lucia de Lammermoor
de Gaetano Donizetti, livret de S. Cammarano
d’après Walter Scott
Opéra de Marseille
31 janvier 2013
À l’occasion de cette reprise de la
production d’avril 2007 de l’Opéra de Marseille, je reprends ici, en complément
culturel, contextuel, à la suite de la critique sur le spectacle, mes notes sur
« La folie dans l’opéra» dans
l’émission ancienne de France-Culture, Les Chemins de la musique de Gérard Gromer, en partie
utilisées pour mon émission de
Radio Dialogue, « Le blog-note de Benito », les lundis 12h45 et 18h45,
le samedi, 19 heures (Marseille : 89.9 FM ; Aix-Étang de Berre : 101.9).
Hommes et femmes en folie
Je rappelle simplement que, dans l’opéra, la
folie semble d’abord masculine : l’Orlando furioso de l’Arioste, mis en musique par
Lully, Hændel, Vivaldi, Haydn, et des dizaines d’autres compositeurs, est aussi
le modèle de l’héroïsme déchu. Xerxès, Serse, de Cavalli ou Hændel, et de tant
d’autres sur le livret de Métastase, est un général et roi des Perses fou qui
chante son amour à un platane dans le célèbre « Largo ». Mais il faut attendre
la fin du XVIIIe siècle et Mesmer, le célèbre magnétiseur, puis
Ségur au début du XIXe, pour attirer l’attention sur le
somnambulisme féminin, référé à la folie et provoqué par la musique,
l’harmonica en l’occurrence. (Voir plus bas).
La folie féminine est donc un thème à la mode
lorsque Walter Scott publie en 1819 son roman, The bride of Lammermoor , qui fait le tour de l’Europe, inspiré
d’un fait réel, histoire écossaise de deux familles ennemies et de deux
amoureux, autres Roméo et Juliette du nord, séparés par un injuste mariage qui
finit mal puisque Lucy, lors de sa nuit de noces, poignarde le mari qu’on lui a
imposé et sombre dans la folie. Les grandes cantatrices, qui remplacent
désormais les castrats dans la plus folle virtuosité, requièrent des
compositeurs des scènes de folie qui justifient les acrobaties vocales les plus
déraisonnables, libérées des airs à coupe traditionnelle mesurée. Bref, sur
scène, la femme perd la raison qu’on lui dénie souvent encore à la ville : à la
fin du XIX e siècle, des savants, des phrénologues, concluent encore
sérieusement que le moindre poids du cerveau de la femme explique son
infériorité naturelle à l’homme.
Peut-être n’est-il pas indifférent de rappeler
que, juste avant sa mort, Donizetti fut enfermé dans un asile d’aliénés à Ivry…
La
réalisation
Après ses superbes Verlaine Paul et Don Giovanni ici même, avec presque la même équipe (Jacques
Gabel pour les décors,
Katia Duflot pour
les costumes mais aujourd’hui Robert Venturi pour les lumières) Frédéric
Bélier-Garcia reprend,
affinée, raffinée encore sa mise en scène exemplaire d’intelligence, de
profondeur, de subtilité et de sensibilité : ensemble et détail y font sens,
sans chercher le sensationnel, avec un naturel sans naturalisme comme je disais
alors.
Une scénographie unique justifiée par
l’histoire et la symbolique des noms : évoquée sinon visible, mais
sensible, la tour en ruine de Wolferag (‘loup loqueteux’) d’Edgardo, ruiné, est le présent et
sans doute le futur de ceux qui l’ont ruiné et se sont emparés du château de Ravenswood
(‘ bois des corbeaux’) des charognards,
à leur tour menacés de ruine : deux faces d’un même lieu ou milieu social,
façade encore debout pour le second, incarné par Enrico, nécessité de maintenir
le rang, de redorer le blason, quitte à sacrifier la sœur, Lucia, Juliette amoureuse
de l’ennemi ancestral, le trait d’union humain et lumineux entre les lieux et
les hommes, victime du complot des mâles. Toujours semblable mais
variant selon les lieux divers du drame, la scénographie symétrique des
ennemis dit la symétrie des destins, la vanité des luttes civiles, des duels,
car tout retourne au même : à la ruine, à la mort.
L’espace global, apparemment ouvert, pèse sur
toute l’œuvre comme un paysage mental de l’enfermement, intérieur d’une
indécise conscience, d’un esprit fragile sinon déjà malade, assiégé par l’ombre
et les fantasmagories. Une nocturne et vague forêt de branchages enchevêtrés,
brouillés, gribouillés sur un sombre horizon qui ferme plus qu’il n’ouvre, qui
opprime et oppresse et se teint de rouge d’un sang qui va couler. Vague horloge
détraquée ou lune patraque. On songe aux encres fantomatiques de Victor Hugo, à
quelque cauchemar de Füssli, cohérence esthétique avec l’univers romantique
fantastique de W. Scott, époque référée par les costumes de Duflot, mais aussi,
par ces lumières signifiantes, à Caravage, à Rembrandt, peintres de la lumière
et de l’ombre. Règne du « clair-obscur », au vrai sens du mot, mélange de clair
et d’obscur, de l’ombre, de la pénombre, de l’angoisse de l’indéfinition ; un
vague rayon diagonal, presque vertical, arrache du noir des groupes plastiques
d’hommes sur des lignes diagonales et horizontales, flots confluents de
corbeaux morbides, prêts au combat à mort. Des ombres deviendront immenses,
menaçantes. Seule lumière pour Lucia, astre lumineux de cette nuit, une écharpe
rouge, le sang de la fontaine, prémonition du meurtre final de l’époux imposé :
une passerelle, balcon sur le vide amoureux ou le gouffre où plonge la folie.
Un étrange nuage flotte parfois vaporeusement sur un fond incertain. Des signes
remarquables marquent la décadence : meubles sous des housses, déjà des
fantômes pour l’encan des enchères, un lustre immense, au sol, déchu,
enveloppé, se lèvera comme une lune de rêve pour les noces de cauchemar.
Les costumes, sombres comme l’histoire,
sanglent les hommes de certitudes meurtrières, adoucissent les femmes de voiles
et de teintes plus tendres ; le manteau clair de Lucia est un sillage de pureté
qui prolonge son innocence.
L’interprétation
À la tête de l’Orchestre de l’Opéra en pleine
forme, Alain Guingal
l’est moins ; de la musique, on ne sent pas la fièvre, mais lui en
souffre : sa battue est celle d’un homme abattu, qui s’est battu
vaillamment contre la grippe pour sauver la représentation mais qui s’abat à
bout de force lors de la seconde, hospitalisé en urgence. Pierre Iodice, chef et homme de c(h)œur relève le
défi et la baguette et conduira les deux suivantes, il saura, nous dira-t-on,
dans l’urgence et l’improvisation, élaguer les langueurs romantiques et ciseler
le drame. Le chœur, qu’il a, comme toujours, excellemment préparé, chante,
bouge, joue, armée de l’ombre inexpiable ou attendrie, jamais monolithique
bloc, et offre de beaux effets plastiques de masses, de groupes divers, existe
individuellement.
Marc Larcher, lumineux ténor, est un beau Normanno,
à la fois servile et presque révolté de l’autoritarisme et de la violence
d’Enrico, beau contraste, sombre
et brutal baryton de bronze noir, incarné par Marc Barrard avec une force de chef de clan
despotique qui règne sur ses hommes plus par la terreur que par le cœur :
couple d’opposés, composé par la complicité mais fragile. Le pasteur, qui
participe aussi à la conjuration des hommes contre Lucia, c’est encore Wojtek
Smilek, timbre
d’ombre, d’outre-tombe, grandiose et inquiétant homme prétendu de Dieu. Le rôle
bref et ingrat d’Arturo, l’époux assassiné est tenu avec un charme avantageux
par Stanislas de Barbeyrac. Dans le rôle du romantique et suicidaire Edgardo, Giuseppe Gipali a quelque accents héroïques bien
qu’affligé d’une trachéite, mais ne perd pas son habitude de ne jamais regarder
ses partenaires et d’aller d’un côté à l’autre de la scène pour chercher le
soutien d’un pilier porteur.
Avec élégance et allure, Lucie Roche incarne une Alisa tendre et amicale de sa belle voix de mezzo sombre. Prévue pour la seconde distribution, remplaçant la Cubano-américaine Eglise Gutiérrez souffrante aussi, la jeune Tchèque Zuzana Marková sera une révélation : belle, grande, d’une minceur diaphane de mannequin peut-être anorexique comme dira Bélier-García qui saura lui en faire un atout pour ce rôle, elle a donc déjà, malgré un magnifique sourire, une allure éthérée, être d’un autre monde, entre deux mondes, presque spectrale à la fin, rendant plausible sa fragilité physique et psychique. La voix, bien assise sur un médium solide, grimpe et voltige sur les aigus épanouis avec une aisance admirable, vocalises perlées, gammes descendantes, glissandi comme dans une défaillance de l’âme et du corps : un être de chair meurtri plus que meurtrière. La technique, irréprochable, se cache pour laisser place à un personnage dont les plus folles acrobaties vocales servent le son et le sens. Elle entre d’un coup dans le grand et rare catalogue des Lucia d’exception.
Opéra de
Marseille, Coproduction
Opéra de Lausanne / Opéra de Marseille
du 31 janvier
au 6 février 2014
Gaetano
Donizetti
Lucia de
Lammermoor
Direction
musicale : Alain Guingal.
Mise en
scène : Frédéric Bélier-García ; décors : Jacques Gabel ;
costumes : Katia Duflot
; lumières : Roberto Venturi.
Distribution :
Lucia : Zuzana
Marková (31 janvier, 2, 4, 6 février), Burçu Uyar (1, 5 février) ;
Alisa
: Lucie Roche ; Enrico : Marc Barrard (31 janvier, 2, 4, 6 février)
, Gezim Myshketa (1, 5 février)
;
Edgardo : Giuseppe Gipali (31 janvier, 2, 4, 6 février)
, Arnold Rutkovski (1,
5 février)
; Raimondo : Wojtek Smileck (31 janvier, 2, 4, 6 février)
,
Nicolas Testé (1, 5 février)
Arturo : Stanislas de Barbeyrac ;
Normanno :
Marc Larcher.
Photos : Christian Dresse
1. Marková, Roche ;
2. Marková, Roche ;
3. Un frère pressant ( Barrard) ;
4. Un prêtre oppressant (Smileck) ;
5. Une femme brisée ;
6. Un mari (Barbeyrac), un amant (Giuseppe Gipali), un témoin (Larcher) ;
7. Après le meurtre, la femme meurtrie.
2. Marková, Roche ;
3. Un frère pressant ( Barrard) ;
4. Un prêtre oppressant (Smileck) ;
5. Une femme brisée ;
6. Un mari (Barbeyrac), un amant (Giuseppe Gipali), un témoin (Larcher) ;
7. Après le meurtre, la femme meurtrie.
NOTES SUR LA FOLIE DANS LA CULTURE,
L’OPÉRA
La
folie, des civilisations l'ont célébrée, d'autres marginalisée ; d'autres ont
aussi tenté de la soigner, souvent par la musique comme David calmant Saül de
sa cithare. Dans l’Antiquité, le fou était assimilé parfois au voyant. Il passait
parfois pour l’éducateur des hommes par une sagesse inversée. Quant à la folle,
c’était souvent une devineresse, une pythie, une prophétesse grâce à ses
transes ; au Moyen Âge, le fol passait pour l’envoyé de Dieu ou du Diable : on
était suspendu à sa bouche mais il débouchait souvent sur le bûcher quand
c’était une femme, une sorcière évidemment.
RENAISSANCE
La Renaissance, avec le retour du rationalisme antique, va
s’intéresser à la folie. Un texte qui va lancer une mode en littérature, en
peinture : Das Narrenschiff
(1494) de Sebastian Brant, un Strasbourgeois, poète humaniste et poète
satirique (1457-1521) qui embarque dans sa fameuse nef des fous, roman en vers,
toutes sortes de personnages représentants les vices humains : à chacun sa
folie. Albrecht Dürer illustre cet ouvrage qui va courir l’Europe, et faire des
émules. Ainsi, La Nef des folles,
de Josse Bade qui lui, embarque les Vierges folles et les vierges sages de la
parabole biblique. Avec gravures, desseins, peintures conséquentes de grands
peintres tels Holbein, Bosch (Le jardin des délices avec le fou coiffé d’un entonnoir qui aura de
l’avenir).
On croyait que la folie était une maladie due à une pierre que l’on
pouvait extraire, ce qui explique le tableau l’Extraction de la pierre de
folie de Bruegel le Vieux. Thomas
More, auteur de la célèbre Utopie
(1516) inspire à son ami Érasme de Rotterdam, grand humaniste, son Éloge de
la Folie (1511) qui aura une grande
influence dans la Réforme.
En 1516, la même année que l’Utopie, l’Arioste, Ludovico Ariosto, publie son poème
épique Orlando Furioso, ‘Roland
furieux’, fou furieux : Eh oui, le preux chevalier, le paladin Roland,
comme une faible femme, perd le « sens froid » comme l’on écrivit longtemps,
le « sang froid », devient l’insensé, fou par amour pour Angélique,
qui ne l’est guère, qui aime Médor. Il sera une source inépuisable de livrets
de l’époque baroque.
ÉPOQUE BAROQUE
C’est le
XVIIe siècle déjà bourgeois, « raisonnable », à vocation
rationaliste qui, faisant de la folie le contraire de la raison, la décrétant
déraison, en généralise l’enferment dans des hospices, des asiles que l’on
visite, faute de pouvoir les rentabiliser. La folie devient spectacle, qui se
danse, se peint, se chante, s’écrit : Folies d’Espagne (au nom espagnol mal compris, qui n’a rien à voir
avec « folie » !), Nef
des Fous. Don Quichotte, dont une époque aveugle à sa générosité humaniste
ne voit pas la grandeur, est le fou qui fait rire plus que rêver l’Europe.
Car les XVIIe et XVIIIe siècles mettent en
scène la folie, mais généralement des hommes. La scène, exceptée Ophélie, offre
des galeries d’hommes fous, le Roi Lear de Shakespeare, Oreste chez Racine, Don
Quichotte et tous ces nombreux Roland, Orlando tirés de l’Orlando furioso, mis en musique et en voix.
À cette époque, moitié et fin du Siècle des Lumières mais qui a plus
d’ombres que de lumière, on s’intéresse à l’occultisme, aux psychologies
étranges. En 1784, Puységur publie un ouvrage sur le somnambulisme, assimilé à
la folie, traité par le magnétisme de Messmer. En France, deux ans après,
Nicolas Dalayrac donne le ton avec sa Nina, ou la folle par amour, en 1786, comédie mêlée de quelques airs, en un
acte, qui devient, sous la plume italienne de Giovanni Paisiello un véritable
opéra, Nina, ossia la pazza per amore, en 1789, l’année de la Révolution qui va faire, sinon tourner, valser les têtes.
On le voit, le pré-romantisme vers la fin du XVIIIe
siècle, semble faire de la folie l’apanage des femmes. Dont la folie triomphera
sur scène au XIXe.
XIXe SIÈCLE
Folie des femmes
À l’opéra, en effet, les folles font courir les foules, une vraie
folie, littéralement. Mais à voir les dates, 1835 (Journal d’un fou de Gogol) et 1827, la première folle à l’opéra (Il
pirata de Bellini), le premier tiers
du XIXe siècle, de l’Italie à la Russie, se penche sur la folie,
dans la littérature, le théâtre et l’opéra. Mais, dans l’opéra, on assiste à une véritable épidémie,
une contagion de la folie chez les héroïnes lyriques.
Héroïnes venues du froid
Nos héroïnes folles, plutôt que folles héroïnes, semblent
pratiquement toutes venir du froid, du nord : Ophélie d’Hamlet de Shakespeare est danoise par le lieu de la scène
mais anglaise par la langue ; Ana Bolena de Donizetti, Anne Boleyn, anglaise ; Elvira des Puritains de Bellini, est aussi anglaise, Élisabeth
d’Angleterre, cela va de soi, et Maria Stuarda est reine d’Écosse, ainsi que lady Macbeth. Lucie de
Lammermoor est également écossaise ; Amina, de la Sonnambula de Bellini est suisse et Marguerite, tirée du Faust de Goethe, est Allemande et il y aura une version
française de Berlioz, une autre de Gounod et deux autres encore, italienne dans
Mefistofele de Boïto, et
italo-allemande avec Busoni. Voilà donc des héroïnes romantiques des brumes du
nord mais dans des opéras du sud
qui montrent non comment l’esprit vient aux filles comme dirait Colette, mais
comment elles le perdent, pratiquement toutes par amour.
La première à ouvrir la ban est donc l’Imogène d'Il pirata de Bellini (1827), œuvre inspirée d’une pièce
française du XVIIIe siècle, mais traduite d’une pièce d’un auteur
irlandais de 1816 (nous ne quittons pas le nord qu’elles perdent). La scène de
folie, grande et longue scène entremêlée de chœurs avec d’abord partie lente et
douce dans les grands arabesques belliniens, puis la cabalette avec toute une
folle pyrotechnie vocale, grands écarts, notes piquées, trillées, gammes
montantes, descendantes, etc, fit
grand effet et la cantatrice se paya un triomphe. Naturellement, toutes les
autres cantatrices réclament aux compositeurs un air de folie pour pouvoir y
briller. Giuditta Pasta, grande vedette et vocaliste se voit vite offrir par
Donizetti, confrère et rival de Bellini, le rôle d’Anna Bolena, Anne Boleyn, la
malheureuse épouse d’Henri VIII d’Angleterre qui, désireux de changer encore de
femme après avoir divorcé de Catherine d’Aragon, entraînant le schisme
d’Angleterre, la rupture avec le pape et le catholicisme, la condamne pour un
adultère non prouvé. Anna perd la tête avant d’être décapitée.
Nous sommes en 1830. On vient de découvrir le somnambulisme
provoqué, notamment chez les filles, associé à la folie. Et Bellini réplique en
1831 en donnant aussi à la Pasta La sonnambula, la somnambule, rôle où triomphera aussi la
Malibran, mezzo capable de chanter aussi les soprani. Amina, affligée de
somnambulisme, le matin de ses noces, est retrouvée dans la chambre non de son
fiancé, mais d’un comte. Conte à dormir debout, mais on imagine le résultat :
folie. Ces opéras courent l’Europe.
1834 : Donizetti compose Maria Stuarda, héroïne qui perd aussi la raison avant de donner
son cou à la hache d’Élisabeth d’Angleterre. Janvier 1835, à Paris : Bellini
encore, qui mourra en septembre de la même année à 34 ans, donne cette fois-ci
à Giulia Grisi, qui voulait aussi son opéra et sa folie, I puritani, Les Puritains. La même année 1835, mais en
septembre, trois jours après la mort de Bellini, à Naples, Donizetti donne le
modèle indépassable de l’air de la folie avec Lucia de Lammermoor, tiré d’un roman historique de Walter Scott (1819),
basé sur un fait divers réel de 1668 où, mariée de force, une femme tue son
marie le soir des noces.
On pourrait encore parler de l’Azucena du Trovatore de Verdi, de Dinorah (1859) de Meyerbeer, en français, de la douce
Ophélie de l’Hamlet d’Ambroise
Thomas (1868), de la Kundry de Parsifal de Wagner.
Folie lyrique des hommes
Certes, on trouvera plus tard dans le siècle quelques fous dans
l’opéra. En 1869, Modeste Moussorgski dote son Boris Godounov d’une belle scène d’hallucinations rédemptrice pour
le tsar, mais l’autre fou de l’œuvre, l’Innocent, est en fait une sorte de
prophète qui annonce et déplore les malheurs de la Russie. La même année, en
littérature, son compatriote Dostoïevski publie L’Idiot, histoire du prince Mychkine qui finira à l’asile,
mais c’est une belle figure christique qui tente de sauver la pécheresse
Nastassia Filippovna.
Nous trouvons encore Parsifal, héros de Wagner dans l’opéra du même
nom (1882), le Perceval des légendes de la Table Ronde, du Moyen-Âge. Mais le
héros de ce « festival scénique sacré », est celui qui va retrouver le saint
Graal, la coupe d’or dont la légende dit qu’elle contint le sang du Christ : on
ne peut trouver mieux comme preux et vertueux chevalier, tout de même confronté
à Kundry, sorte ce Madeleine pécheresse et contrite, plus folle que ce « chaste
fol » de Parsifal comme on l’appelle.
Bref, au siècle du positivisme, les hommes fous portés à la scène,
même le Woyzeck de Büchner (1837)
dont Alban Berg tirera son Wozzeck
mais en 1925, victime de manipulations scientifiques, même dans leur folie, ont
une grandeur, une mission presque religieuse et sacrificielle que l’on ne
concède pas à la femme. En effet, celles-ci, si elles sont folles ou le
deviennent, c’est pour une cause bien légère : par amour contrarié, déçu. Donc,
à chacun, homme ou femme une folie à sa mesure, à sa démesure, dans une
hiérarchie de valeurs qui confine la femme à l’échelle la plus basse.
Le XIXe siècle a beau avoir l’exemple d’hommes fous ou
sombrant dans la folie, souvent pour cause de syphilis, Gérard de Nerval le
poète, Schumann le musicien, Maupassant l’écrivain, Nietzsche le philosophe,
Van Gogh le peintre, c’est la folie de la femme, sans doute plus décorative si
elle est moins noble, qui fait les beaux jours de l’opéra. Et l’on oublie la
géniale sculptrice Camille Claudel, scandaleuse pour ses amours tumultueuses
avec Auguste Rodin que son frère, si pieux, Paul Claudel, poète et dramaturge,
n’hésitera pas à faire interner en
1913, grande oubliée de l’histoire artistique.
Mais il est vrai aussi qu’à la même époque, de grands savants
pèsent, mesurent le cerveau de la femme, moins gros et lourd que celui des
hommes, pour en conclure que c’est la cause de l’absence des femmes dans
l’ordre de la science et de la création. Dont la société des hommes les avaient
exclues…
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