Le Barbier de Séville
de Gioacchino Rossini
Opéra de Marseille
Dimanche 28 décembre 2025
L’Opéra de Marseille présente pour les fêtes de fin d’année le plus festif des opéras-bouffe, Il barbiere di Siviglia, ‘Le Barbier de Séville’ de Giacchino Rossini. Le sous-titre en est l’inutile precauzione, ‘la précaution inutile’. En effet, malgré tous ses efforts pour garder cloîtrée sa jeune pupille qu’il compte épouser, le jaloux et tyrannique barbon Bartolo verra l’astucieuse Rosine de sa cage s’envoler et convoler, en justes noces, avec le Comte Almaviva grâce à l’ingéniosité du barbier Figaro, leur complice.
Une histoire espagnole imaginée par un Français, immortalisée par un Italien : le Barbier de Séville, écrit par Beaumarchais s’inspirant de l’École des femmes de Molière, s’inspirant de La Précaution inutile de Scarron, lui-même s’inspirant d’une nouvelle de María de Zayas (1590-1674), femmes de lettres reconnue aujourd’hui comme une féministe avant la lettre : dans le prologue de son recueil (1637), elle déclare y défendre les femmes et leur intelligence.
Le Barbier de Séville est déjà une pièce prérévolutionnaire. Figaro, même s’il n’est pas encore le rival plébéien du Comte comme dans le futur Mariage de Figaro mais seulement son acolyte valet, a déjà une joyeuse impertinence et une importance qui lui donnent le premier rôle, le rôle-titre, joli renversement de la hiérarchie : le valet passe devant le maître, le roturier devant le noble. Le triomphe de Rosine sur le barbon qui la cloître et la convoite, c’est la révolte de la femme contre la loi patriarcale des vieillards détenteurs du pouvoir, révolution ratée en 1789 et même aujourd’hui pas entièrement aboutie.
Beaumarchais, de retour d’Espagne, en avait fait una tonadilla, petite œuvre lyrique espagnole typique, parlée, chantée, dansée, le pendant musical de l’univers joyeux des tapisseries de Goya, qui va fixer ce qui sera le folklore espagnol et les amorces du flamenco. On ignore que ce genre, très en vogue alors en Espagne, avait dans le célébrissime ténor et professeur de chant Manuel García, futur créateur d’Almaviva, prolixe compositeur que l’on redécouvre, père de la mythique Malibran et de Pauline Viardot, un interprète international de choix, dont même Liszt fera une glose de l’un de ses airs les plus célèbres, El contrabandista, d’une de ses tonadillas solo.
L’échec de son espagnolade musicale amena Beaumarchais à en faire la comédie Le Barbier de Séville qui échoua en cinq actes mais « qui se mit en quatre » pour plaire enfin en 1774 et triompher.
Paisiello en avait déjà tiré un célèbre opéra. Sur le livret de Sterbini, le jeune Rossini s’attaque à gros et on le lui fait payer lors de la première en 1816, un échec. On connaît les incidents qui l'émaillent : Manuel García, accompagne sa sérénade à la guitare dont une corde casse, Basile, c'est la figure qu'il se casse et saigne du nez, un chat traverse la cène, faisant miauler de rire le public, sans compter la claque vénale malveillante payée par les ennemis du jeune compositeur. Mais vite la vivacité, l’inventivité, la virtuosité vertigineuse de cet opéra, son rythme crépitant, pétillant de rythmes et cadences espagnoles soufflées par le grand chanteur et compositeur Manuel García, dont on a lieu de croire qu’il participa à cette œuvre rapidissime (en quinze jours, dit-on), sans parler de la maîtresse et future femme de Rossini, la grande soprano espagnole Isabel Colbrán, par ailleurs compositrice et collaboratrice, l’imposent partout. Certes, l’insolence révolutionnaire de la pièce française est gommée mais sa drôlerie irrésistible, alliée à la beauté des airs, font une source de jouvence de ce Barbier éternellement jeune, l’opéra le plus populaire de tout le répertoire.
RÉALISATION ET INTERPRÉTATION
L’ouverture est ample, majestueuse et lumineuse et l’on sait gré au chef Alessandro Cadario, de ne pas tirer abusivement vers le bouffe à venir une musique qui avait déjà servi à deux sombres drames passés. En effet, ne disant rien en soi, la musique peut dire tout par le sens rapporté, émotionnel, que la culture, la tradition, nous ont appris à lui prêter, surtout chargé de paroles, d’actions, ici comiques, qui, rétrospectivement, colorent l’ensemble, au-delà de la signification ponctuelle.
Le rideau se lève, à notre soulagement, sur un décor, puis des costumes, signés, comme la mise en scène, de Pierre-Emmanuel Rousseau qui ne se croit pas obligé, comme tant d’autres aujourd’hui, de dépersonnaliser l’œuvre pour faire acte de personnalité. Tout en respectant scrupuleusement la donnée scénique du texte et de la musique, il recrée une Séville, qui sans être naturaliste, semble réelle par cet effet de réel qui ne vient pas de la copie —impossible— du réel, mais d’une justesse esthétique qui devient évidence.
En effet, cette place sévillane, avec l’inévitable balcon à rambarde en fer forgé comme l’immense grille d’entrée (cancela en espagnol), qui donnera, par retournement du décor, sur le patio intérieur, est bien andalouse, à la couleur chaude du crépi des façades près, couleur rouge groseille au lieu du blanc de chaux traditionnel. Il n’y a pas plus andalou que ce mur d’azulejos bleus, à motif abstrait, qui rythme la décoration extérieure et intérieure, mais certes pas dans ces proportions et cette profusion., qu'on trouve plutôt au Portugal.
Cette procession escortée de pénitents de la Vierge Macarena, « Mère des Sévillans », que l’on trouvera en effigie au cœur de la demeure, nous situe bien à Séville et pare ironiquement de religiosité superstitieuse, celle de Berta qui se signe en chaste exorcisme, cette histoire d’abus d’autorité patriarcale, et de révolte féminine du désir juvénile contre les gérontes.
Pareillement, les costumes, de l’époque de l’opéra et non de l’action (par ailleurs non datée) sont, élégamment originaux tout en partant de l’élégance typique de l’Espagne du temps : pour Rosina, une légère robe bleue d’abord à motifs rouges, qu’elle fait, presque comme une danseuse de flamenco, malicieusement flotter au bord du petit bassin (alberca) qui figure la fontaine des patios sévillans, puis une somptueuse robe noire à fleurs noires avec une longue ceinture bleue tombante en ruban rappelant la première robe, plus tard la peineta (le grand peigne espagnol sur le chignon) ; pour le Comte, une courte veste « boléro » aux galons dorés et à épaulettes, des pantalons après l’abandon des culottes et bas à la fin du XVIIIe siècle. Sa longue cape noire, comme celle des musiciens en bicornes outrés, est bien espagnole, aux brillantes et soyeuses couleurs des doublures près, qui font le plus bel effet dans les mouvements dansants. Bartolo a déjà le costume du bourgeois du temps, et même, pour couvre-chef, non plus le tricorne, mais le « calicot », l’ancêtre du haut-de-forme venu d’Angleterre. Seul Figaro, en veste boléro fantaisie sur un débardeur douteux, et savates, jure un peu pauvrement pour un fameux barbier élégant "de qualité", à la mode, dont l’échoppe a pignon sur rue comme il s’en vante.
Les soldats tiennent un peu anachroniquement de la Guardia Civil postérieure avec leur tricorne vernissé. Et le petit accordéon de l’un des musiciens, est une invention juste postérieure aussi à l’opéra de 1816. Mais tout est d’un goût très sûr qui comble le nôtre visuellement, dont les somptueuses lumières de Gilles Gentner.
Pierre-Emmanuel Rousseau fait donc harmonieusement une Séville à lui comme Rossini, avec une abondance de rythmes espagnols, même aidé de García et d’Isabela Colbrán, fait sa propre musique. Le boléro final chanté en chœur, résume et concrétise en complet les allusions fugaces mais nombreuses aux danses espagnoles, les malicieuses séguedilles dans les passages véloces de Rosina, scansions aux accents syncopés de fandango tellement en faveur à l’époque (on songe à celui de Gluck dans son ballet Don Juan, repris par Mozart dans les Noces). Quant à la pulsation percussive, l’ivresse mécanique qui introduit Figaro, et qui rythme frénétiquement la fin de sa cavatine, la strette d’autocélébration « Ah, bravo Figaro, bravo bravissimo… », elle tient du zapateado, claquement rapide des pointes et des talons du flamenco naissant alors. Pris par l’envie de battre le rythme du pied à leur écoute, 3/4 ou 6/8, on croit percevoir parfois le crépitement des castagnettes qui accompagnent ces allusions à ces danses sur les cordes qui jouent à la guitare sur ces accords répétés. Une allusive et joyeuse couleur locale comme tout naturellement issue du rythme, sans citation ni parodie.
Les portes-fenêtres à persiennes s’ouvrent et ferment avec fracas, effets comiques de vaudeville, et de célérité, digne d’un film loufoque, personnages sortant soudain comme des diables de leur boîte, sans qu’on sache trop comment ni pourquoi. Le bonheur de cette version vient du rythme endiablé de cette œuvre servie sans hiatus, sans une chute de régime, sans temps mort. Et quand on dit cela, on compatit, reconnaissant, à la vive énergie et précision sans faille exigée des interprètes pour la haute voltige vocale de la partition.
On est saisi, le chef nous saisit, par la précision diabolique de sa battue, métronomie impeccable et implacable dans l’horlogerie minutieuse de cette musique avec l’art italien de ne pas manquer d’air pour les chanteurs dans cette acrobatique musique sans filet. On croit entendre pour la première fois, l’ironie qui siffle et persiffle des flûtes aiguës au sommet aiguisé des tutti.
Des choristes, soit en musiciens soit en soldats (préparés par Florent Mayet) on doit louer leur plasticité à se couler sans raideur à la souplesse dansante imposée par la mise en scène, et l’on salue Gilen Goicoechea en Fiorello et Norbert Dol en officier, dépassés par la situation et leurs troupes. La mise en scène fait exister la pieuse Berta Berta d’Andreea Soare, superbe voix, vieille servante plus maîtresse sans doute, vieille fille réduite à être la duègne gardienne de la virginité de la fille, femme exploitée et rejetée, juge amère du jeu des jeunes contre le vieux, tenant sa petite vengeance dans sa fugue furtive et son larcin. Stature de géant mais non statue du Commandeur par le grave profond habilement caressé et non creusé, Alessio Cacciamani, campe un Don Basilio écrasant par sa taille et son aigu fulgurant, insidieux et pervers dans son art de la calomnie, aussi vénal que libidineux, cherchant des privautés avec une Rosina anguille, armée et défendue de ses deux éventails.
Bartolo, le barbon (on l’était à quarante ans) a tout du despote patriarcal, aimant sans doute Rosina, mais surtout la riche héritière orpheline dont il a la charge, et qu’il séquestre pour préserver son innocence, c’est le baryton Marc Barrard. Aussi grand chanteur qu’acteur, il sait être terrifiant dans son air, il semble vouloir écraser la jeune fille rebelle et rusée du haut de son titre de Docteur et il file le passage terrible d’agilité comme un réquisitoire dont la maestria vocale maîtrise la situation et sa puissance d’autocrate domestique. Passage réussi entre autres : pendant la leçon de chant de Rosina, il ajoute à sa corde celle de maître de chant, conseillant la jeune fille, doigt sur le diaphragme et gestes conseils de maestro à coup sûr qualifié : Barrard, l’expert en la matière, en maître et professeur lyrique.
À coup sûr, de leçon, Eléonore Pancrazi, n’en a nul besoin : mezzo fruité et joliment charnu, sa voix semble un juste ornement de son physique pulpeux ou l’inverse comme si cette voix allait de soi avec cette plastique de jeune première qui bouge et joue aussi bien qu’elle chante entrant pour la première fois dans ce rôle. Sa voix fuse et descend avec aisance, toujours nourrie, offrant des ornements sans doute personnels dans son grand air, et la scène avec Berta qui la coiffe, lui tirant sans doute méchamment les cheveux, nous vaut un aigu de douleur du plus piquant effet.
Elle a un digne compagnon en physique et voix en l’Almaviva du ténor argentin Santiago Ballerini qui, doté d’un solide grave, dans sa sérénade, enfile avec grâce les piani et diminuendi de la plus belle technique belcantiste, vibrionne, virevolte sur scène avec souplesse et humour. Il sait jouer de sa cape, heureusement non comme un torero, dont il affecte parodiquement la gestuelle virile, mais comme un caballero serviteur courtois de sa Dame, lui offrant sa cape pour tapis de son joli pied, comme le chante la copla fameuse. Ce qui n’empêche pas cet Argentin de prendre la pose de bravache, déhanchée, d’un compadrito de tango sexy et provocant.
Le rôle-titre est dévolu au baryton Vito Priante, qui, visage balafré, semble, ne serait-ce que par son vêtement, boléro carnavalesque sur débardeur pas net, un raté, un mal aimé de cette société de possédants, aristocrates, alors qu’il nous a chanté avec véhémence toute la joie et l’ivresse, tout le bien-vivre (« bel vivere ») de barbier de qualité partout réclamé en ville. Son abus de la bouteille semble en contradiction avec toute la lucidité de son intelligence et que requiert son office officieux d’entremetteur et d’intrigant. Le metteur en scène se souvient peut-être du Figaro de Beaumarchais, rêvant d’une « tonadilla » à l’espagnole et chantant :
Le vin et la paresse
Se disputent mon cœur,
Si l’une est ma maîtresse,
L’autre est mon serviteur.
Mais, heureusement, le chanteur se tire admirablement de sa part vocale et le public lui fait un triomphe.
Triomphe aussi pour l’Opéra en la personne de son directeur Maurice Xiberras couronné par l’Académie des Sciences, Lettres et Arts de Marseille du grand prix artistique 2025.
Il barbiere di Siviglia
de Gioacchino Rossini
Opéra de Marseille
Vendredi 26 déc. | 20h
Dimanche 28 déc. | 14h30
Mercredi 31 déc. | 20h
Vendredi 2 janv. | 20h
Dimanche 4 janv. | 14h30
PRODUCTION Opéra National du Rhin / Opéra de Rouen Normandie
Direction musicale : Alessandro CADARIO
Assistant à la direction musicale : Giorgio D’ALONZO
Mise en scène, décors et costumes : Pierre-Emmanuel ROUSSEAU
Assistant à la mise en scène : Achille JOURDAIN
Lumières : Gilles GENTNER
Régisseur de production : Jean-Louis MEUNIER
Second régisseur : Jacques LE ROY
Surtitrage : Richard NEEL
Régie de surtitrage : Qiang LI
Rosina : Eleonore PANCRAZI
Berta : Andreea SOARE
Le Comte Almaviva : Santiago BALLERINI
Figaro : Vito PRIANTE
Le Docteur Bartolo : Marc BARRARD
Don Basilio : Alessio CACCIAMANI
Fiorello : Gilen GOICOECHEA
l’Officier : Norbert DOL
Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille
Chef de Chœur : Florent MAYET
Pianiste, Cheffe de chant : Fabienne DI LANDRO.
Mercredi 31 déc. | 20h
Vendredi 2 janv. | 20h
Dimanche 4 janv. | 14h30
Photos Christian Dresse
1. Aubade au pied du balcon ;
2. Le Comte déhanché tel un "compadrito" provoquant ;
3. Figaro, dépenaillé, désabusé ;
4. Jeux de cape des musiciens ;
5. Intérieur, patio ou salon ;
6. Rosina, toute légèred, dans la vasque ;
7. Berta et Rosina ;
8. Bartolo et Basile ;
9. La leçon de chant ;
10. Ensemble renversant.

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