jeudi, octobre 11, 2007

Gens de Séoul 1919
D’Oriza Hirata, traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle,
mise en scène de Franck Dimech
Petit Théâtre de la Criée

L’œuvre
On n’a pas tous les jours la chance de découvrir un auteur dramatique qui fait passer un goût étrange venu d’ailleurs, notamment de cet Orient extrême, si proche par l’imagerie, si lointain par l’imagination. C’est le premier mérite de Franck Dimech de nous avoir invités à entrebâiller la porte de la grande Histoire par la petite de l’histoire d’une simple famille, les Shinozaki dont le bonheur, apparemment sans histoire aussi, cristallise pourtant le fragile cristal des situations de crise.
Né à Tokyo en 1962, Oriza Hirata est ce jeune homme qui fit le tour du monde à bicyclette à 16 ans puis qui, de la mise en scène, est passé à l’écriture de pièces qui en font un auteur et directeur de théâtre de premier plan. Ainsi, cette pièce (2000) est le second volet d’une saga de cette famille nippone de négociants dont le premier épisode, Gens de Séoul (1989), relatait une journée qu’on imagine tranquille dans ce « Pays du matin calme » déjà bien colonisé par l’Empire du Soleil Levant (qui en avait atrocement assassiné la reine), après avoir battu la protectrice Russie. L’action se situait un mois juste avant l’annexion de la Corée par le Japon dans l’une de ses vagues expansionnistes, en 1910. Nous sommes donc près de 10 ans plus tard chez ces mêmes puissants occupants, bons bourgeois, pétris de bonnes manières, masque élégant de la violence coloniale. Mais dehors, fête, funérailles ou manifestation, la foule s’amasse, s’ameute sans doute : insurrection et proclamation d’indépendance de la Corée, qui sera éphémère.

La réalisation
Une longue table basse, soulignée par un plus long paravent translucide en chicane, stylisation subtile et minimale de la « maison de papier » nippone et frontière avec le monde extérieur; six chaises et un harmonium, symboles probables de l’occidentalisation progressive. Comme les costumes aux couleurs sobrement sombres, lie de vin du kimono du maître, vieux rose, touche d’or qui mêlent l’Orient de tradition et l’Occident de l’intrusion (Didier da Silva, dramaturgie, Lucie Durand et Chantal Rousseau, costumes) ; grisaille des domestiques, les Coréens.
Cela commence lentement, très lentement, trop lentement, sans que la situation, absente encore en dehors du personnage assis de dos, ne semble justifier cette lenteur et ce si long silence d’interminables minutes, un quart d’heure au moins. On comprend que le metteur en scène, qui utilise ainsi l’arrivée intempestive de retardataires, veuille installer une temporalité différente de la nôtre. Mais nous ne sommes plus alors dans une symbolisation du temps ou du tempo, mais dans le réalisme de la durée qui jure avec l’artifice forcé du théâtre et la superbe stylisation du traitement des attitudes, démarches, intonations, coiffures et de ces beaux costumes. D’autres trous du temps, même meublé par l’harmonium, alourdissent le spectacle sans qu’on n’en perçoive la nécessité. D’autant qu’il n’y a pas d’action à proprement parler mais une suite évanescente de conversations, très tchékoviennes, entre gens de bonne compagnie qui se visitent, prennent le thé, avec un cérémonial, à la stylisation très réussie, ponctué de rituels d’une courtoisie empesée toute nippone. J’admire le jeu choral des interjections (Ah, oh, oui, hé, et autres ponctuations langagières) qui sont traitées dans une impeccable géométrie et rythmique d’essence musicale, ce qui n’est pas une mince prouesse avec le nombre d’acteurs (20) sur scène.
Quelques éléments, sans conflit ouvert, laissent pourtant percer une potentialité dont on attend une déflagration, la sœur rebelle, occidentalisée, qui veut voir Intolérance de Griffith, vivre à sa guise, le demi-frère de l'adultère, et même cet attendrissant Sumo rêvant d’îles du sud, symbole humoristique de la nécessité ou l'alibi de l'espace vital japonais. On regrette qu’il n’y ait pas davantage de tension sensible entre cette artificielle et insipide paix domestique et les vagues événements de l’extérieur, trop lointains, comme tenus en lisière par ces paravents, pourtant de papier, évacuant à l’excès le drame politique qui plane : l'Histoire au-dessus des histoires personnelles.
Comme toujours chez Dimech, le texte est servi avec une grande intelligence, fouillé, et les acteurs, forcément inégaux avec un tel nombre, sont cependant largement à la hauteur. On n’oublie pas la dernière scène où les maîtres de maison (Fabrice Michel et Sandrine Rommel), toute politesse bue, dévorent voracement une pastèque : rapacité ogresque de colons rendus à leur vérité.


Photo : © sophie lemaire

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