jeudi, janvier 04, 2018

ORPHÉE LYRIQUE MAIS SANS LYRE




ORPHÉE ET EURYDICE

Opéra en quatre actes
Adaptation de la tragédie-opéra Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck (1774) révisée par Hector Berlioz (1859).
Livret de Pierre-Louis Moline, d’après le texte de Raniero de Calzabigi pour Gluck, Orfeo ed Euridice, créé en 1762 à Vienne.

Nouvelle production de l’Opéra Grand Avignon Confluence
3 décembre
Pour cause de longs travaux prévus pour deux ans, l’Opéra d’Avignon prend ses quartiers provisoires Place de l’Europe, face à la gare TGV, dans une salle d’une jauge de 900 places, baptisée Opéra Confluence. Immense structure en bois, renforcée heureusement de métal pour parer les mauvais coups du mistral, avec un hall glacial pour cette première, mais une salle douillettement chaude et d’une remarquable acoustique, confortable, sauf pour les chanteurs gênés par la sécheresse de l’atmosphère.  

L’œuvre
         L’Orfeo (1607) de Monteverdi inventait un genre, Orphée devenait l’emblème de l’opéra baroque, de sa vertigineuse vocalité virtuose. En plein Néo-classicisme, à Vienne, Gluck, impose sa version du mythe : Orfeo ed Euridice (1762). Son librettiste, Calzabigi, avec Métastase, établi aussi à Vienne, y réformaient l’opéra, cherchant une vérité plus grande. Gluck en réussit la réforme musicale en le dépouillant de sa pyrotechnie vocale, même si cette version, est encore très ornée, confiée à un castrat. Appelé à Paris par Marie-Antoinette, dont il avait été maître de musique, protégé par elle contre le baroque Piccini, défendu par la du Barry, ex-favorite de Louis XV, Gluck y triomphe avec sa tragédie néo-classique et sa version française de 1774, confiée, cette fois-ci, à un ténor aigu, un haute-contre dans la terminologie française du temps. Hector Berlioz, en 1859, an adapte une version pour la grande cantatrice hispano-française Pauline Viardot García, contralto, dans le rôle du héros, dans la tradition de confier à une femme  à voix grave les rôles masculins travestis.
         La tragédie lyrique de Gluck se caractérise par une ouverture plus dramatique, déjà intégrée à l’action qu’elle préfigure, abondance de chœurs et des ballets pour complaire au goût français. À la différence de l’opéra baroque encore triomphant à cette époque, ici, plus de récitatifs secs (accompagnés au clavecin) mais des récits obligés (soutenus par l’orchestre) dans une unité musicale continue plus grande. Mais il n’y a pas abandon absolu de l’ornementation virtuose, au moins un grand air d’Orphée répond à la technique baroque.
        
Le mythe d’Orphée
         Dans la mythologie grecque, Orphée était fils du roi de Thrace et de la nymphe Calliope, une muse, et les muses étant vouées à la musique ; musicien et chanteur, il est le héros de nombre d’aventures. Par sa musique, les fleuves s’arrêtent de couler ; il adoucit les bêtes féroces, attendrit même les rocs. Il épouse la belle dryade, une nymphe, Eurydice. Piquée par un serpent, elle meurt. Ne se résignant pas à sa perte, il décide de descendre dans les Enfers de la mythologie, donc froids et souterrains (ce n’est pas l’Enfer chrétien) pour tenter de la ramener au jour et au monde des vivants. Par la beauté de son chant, il arrive à émouvoir le chien Cerbère, féroce gardien, puis le dieu des Enfers qui lui permet de ramener Eurydice sur terre à condition de ne pas se retourner et la regarder avant d’avoir atteint la lumière. Or, le demi-dieu Orphée —selon la tradition baroque— vainqueur de la nature et des Enfers par sa part divine, la musique, trop humain, n’arrive pas à se vaincre lui-même : cédant aux prières de sa femme qui ne comprend pas qu’il ne daigne pas la regarder, il se retourne et perd sa chère épouse à jamais.
         De Monteverdi à Gluck
          Cependant, Apollon, apitoyé lui concède de finir au firmament comme constellation de la Lyre. Conclusion, moralité religieuse, dans L’Orfeo de Monteverdi de 1607 :

                                   Ainsi reçoit grâce du ciel
                                   Qui éprouva ici l'enfer.

         Car L’Orfeo de Monteverdi est l’illustration la plus achevée du Baroque dans la ligne éthique du Concile de Trente. Des maximes morales parsèment l’œuvre, exaltant la grandeur de l’homme : « Rien n’est tenté en vain par l’homme » mais aussi sa misère : « Qu’aucun mortel ne s’abandonne / À un bonheur éphémère et fragile » car « Plus haut est le sommet plus le ravin est proche. » Orphée devient un héros ordinaire, un homme, exemplaire par sa faiblesse même :

Orphée vainquit l’Enfer, puis fut vaincu
Par ses passions.
Seul sera digne d’une gloire éternelle
Celui qui triomphera de lui-même.

Un siècle et demi plus tard, l’Orphée de Gluck, est d’une autre esthétique et d’une autre éthique. Ce n’est pas l’exploit héroïque de descendre aux Enfers qui est mis en avant mais sa sensibilité de veuf, d’amoureux. Ce XVIIIe siècle, d’abord libertin puis abandonné à la molle sensibilité, ne connaît pas le drame même si l’Ancien Régime termine dans la tragédie de la Révolution. L’opéra, même seria, doit avoir un lieto fine, un happy end, une fin heureuse. Orphée tente de se suicider mais Amour, le petit dieu ailé, lui arrache le poignard et ressuscite et lui rend Eurydice par ces mots :
Tu viens de me prouver ta constance et ta foi ;
Je vais faire cesser ton martyre.
(Il touche Eurydice et la ranime)
Eurydice…! respire!
Du plus fidèle époux viens couronner les feux.

Et tout finit, sinon par des chansons, par des chœurs, chorale, des cœurs en joie et des danses.



Réalisation et interprétation
         Dans cette chaleureuse et confortable boîte boisée, battue d’un imbattable mistral qui, sans la mettre bas, fait parfois grincer étrangement ses jointures, on est saisi d’un inconfort finalement dramatique : dans une angoissante pénombre onirique, la vaste scène en son fond est fermée et ouverte à la fois sur un indicible ailleurs mystérieux et profond par un mur de miroirs qui frissonne par moments autant que nous, dédoublant et multipliant les images, image tremblée de notre fragilité humaine de verre (décors et lumières Hervé Cherblanc), sombre caverne de Platon et Pluton, dieu des Enfers, monde fantomatique des ombres, des reflets, qui renvoie à notre condition, ombre parmi les ombres, aspirant à la lumière totale, toujours refusée, dans une tradition d’aspiration philosophique et religieuse : Orphée,  dans sa quête d’Eurydice, symbolise l’initié des cultes ombreux, cryptiques, que l’on appellera orphiques, dont est issu aussi le christianisme premier, souterrain, mystérieux. Dans cette pénombre primordiale, le bandeau rouge cachant le regard profane d’Orphée tout de noir et de cuir vêtu, est bien un fragment de vision qui finalement s’exaltera et se consumera dans le rouge éclatant d’Eurydice, l’interdit fatal qu’il affronte, enfreint par le geste sacrilège de l’arracher.
         À jardin, un échafaudage en tubes métalliques, avec des lambeaux de tentures rouges tels un rêve déchiré, sur lequel sera perché l’Amour en robe rose clair semble-t-il sous l’infuse lumière, n’est guère compréhensible sauf à lui opposer la ruine d’un monde ou d’une vie stylisée à cour par un arbre mort, un canapé défoncé et —on ne distingue pas bien— un livre (histoire du mythe ?), un coffret (le secret, la relique?) dont la reconquête de l’Amour, dans la version optimiste, serait la reconstruction (mise en scène Fanny Gioria).
         Pareillement, les costumes des danseurs, sorte de mornes uniformes ouvriers ne se comprendraient, dans leur refus de l’agrément, que par la représentation d’un monde ayant perdu, avec Eurydice, l’amour humain, tout enchantement, tout charme : univers de spectres saccadés et saccagés par l’esclavage d’un travail sans perspective d’évasion : l’enfer sur terre. Les chorégraphies d’Éric Bélaud, si elles refusent l’art d’agrément, visent bien un artisanat agressif de l’expression.
         On regrette, enfantinement certes, mais au nom justement des enfants étudiant le mythe d’Orphée et du pouvoir de sa lyre, de l’en voir dépouillé, par cette immodeste soi-disant moderne manie des metteurs en scène qui estiment inutile de conserver des signes de reconnaissance des personnages, d’autant qu’ici le héros est une femme. À qui s’adressent-ils ? À nous, les connaisseurs, les érudits, les blasés, qui n’ont pas besoin de points sur les i des œuvres, qui remplissent les vides ? Mais songent-ils aux « promo-arrivants » à l’opéra, aux enfants dont la présence et la persistance sont le futur de l’art lyrique, qui risquent d’être déconcertés, déçus, perdus ? Il y a un plaisir, pour les jeunes, nouveaux, de la reconnaissance de ce qu’ils connaissent déjà grâce à l’école et, justement, cet opéra bref, avec une histoire dramatique puissante, ponctué de danses, est idéal pour les attirer et leur donner l’envie de revenir. Ce n’est pas rendre service à l’opéra que de renoncer à ses naïvetés essentielles.
        

Il reste que, visuellement et musicalement, l’ensemble est beau : les chœurs (Aurore Marchand) ondulants, sont troublants avec ces effets de transparences, d’images décuplées par les miroirs, peuplant l’ombre d’un grouillement confus de formes inquiétantes, en continuité avec les danseurs et leurs portés planants de spectres ou, lourds, de larves. Le chef espagnol Roberto Foréss Veses, est d’une rigueur sans raideur, implacable dans la métrique, mais, avec souplesse dans cette musique néo-classique, il semble accompagner du corps les ornements de l’air d’espoir s’exhortant à la vaillance, hérissé de vocalises, de trilles, de sauts, que lance, éperdu, Orphée avant sa descente vers le Tartare.

         C’est l’Amour, toujours témoin de l’action, de l’épreuve, joliment incarné par Dima Bawab, joie de vivre face au suicidaire Orphée, gazouillant les vocalises de ses encouragements d’une voix charnue, qui lui dicte la condition du dieu, l’interdit du regard sur l’objet de la quête. Aperçue, dédoublée par les miroirs comme une obsession, un mirage ou un songe, puis disparue dans les ombres, Eurydice, en longue robe rouge, est campée en belle féminité désirable par Olivia Doray, saluée par moi depuis ses premières apparitions au CNIPAL, retrouvée en femme blessée par ce qu’elle croit l’indifférence d’un époux, péniblement insistante devant le regard fatal dénié d’Orphée, dramatiquement convaincante par sa belle voix et sa véhémente scène de ménage et d’amour qui causera sa perte, sans l’intervention bienveillante de l’Amour.


     Orphée, c’est, presque au sens d’identification de l’interprète au rôle, la contralto Julie Robard-Gendre. Dire que sa longue silhouette élégante, mise en valeur par ce costume masculin de cuir noir, sa démarche souple sans caricature de virilité, collent au personnage comme ces collants à son corps, ce ne serait encore rien en regard d’une incarnation bouleversante de vérité, dignement exprimée, pathétique sans pathos comme il sied à un noble héros, servie par une voix d’une rare beauté : égale sur toute sa tessiture,  profonde sans lourdeur, épanouie dans le déchirement des aigus de la douleur, timbre d’un sombre et riche velours, souple, dominant sans effort sensible l’orchestre. Sa diction impeccable, pas toujours aisée dans cette tessiture, la fermeté, la beauté de la ligne sont les signes de la technique raffinée au service des dons. Son air à vocalises, souvenir dans cet opéra néo-classique revu légèrement par un Berlioz qui l’était tout autant malgré son romantisme (on en exagère la portée, surtout dans sa vocalité), vestiges du baroque concédé à la virtuosité de Pauline Viardot, est maîtrisé pleinement ; son air fameux, « J’ai perdu mon Eurydice… », dont il faut bien reconnaître, malgré le texte et la strette déchirante de la fin qui l’ont sémantisé en douloureuse expression, la neutralité expressive musicale, elle en fait un cri déchirant, bouleversant.
        
Opéra Confluence, Avignon, Place de l’Europe
Orphée et Eurydice de Gluck, version Berlioz
3 et 5 décembre
Orchestre Régional Avignon-Provence

Chœur et chœur supplémentaire de l’Opéra Grand Avignon
Direction musicale : Roberto Forés Veses
Chef des chœurs : Aurore Marchand

Mise en scène : Fanny Gioria
Chorégraphie : Eric Belaud
Costumes : Elza Briand
Décors et lumières : Hervé Cherblanc

Distribution :     
Orphée : Julie Robard-Gendre
Eurydice : Olivia Doray
Amour : Dima Bawab 

Ballet de l’Opéra Grand Avignon
Direction : Eric Belaud

Costumes :  réalisés dans les ateliers de couture de l’Opéra Grand Avignon
Responsable Elza Briand
Couturières : Gaëlle Le Liboux, Michèle Nouveau et Christiane Para

  Photos © Cédric Delestrade
1. Danse des Furies ; 
2. Orphée, le livre, le coffret cryptique;
3. Orphée, Eurydice, Amour ;
4. Le regard interdit, rouge aspirant au rouge de l'amour.




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