lundi, janvier 08, 2018

ENCHANTEMENT ÉTOILÉ


DIE ZAUBERFLÖTE

(LA FLÛTE ENCHANTÉE)

Singspiel en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) Livret d’Emanuel Schikaneder

Création : Vienne (1791)

Nouvelle production

Production Opéra de Toulon

29 décembre 2017



L’œuvre
1791 : Mozart végète, malade et sans travail. Ses grands opéras, chef-d’œuvres absolus, Les Noces de Figaro, Cosí fan tutte, Don Giovanni, n’ont guère marché dans l’ingrate Vienne. Son frère franc-maçon, Emanuel Schikaneder, directeur d’un théâtre de quartier, pour des acteurs chanteurs plus que de grands chanteurs, comme lui-même, lui présente au printemps le livret d’un opéra qu’il vient d’écrire. Il est dans l’air du temps pré-romantique, sorte de féerie inspirée de contes orientaux à la mode de Christoph Marin Wieland, très célèbre auteur des Lumières allemandes, l’Aufklärung, surnommé « Le Voltaire allemand » pour son esprit, et de Johann August Liebeskind : Lulu ou la Flûte enchantée, Les Garçons judicieux. Rappelons la vogue égyptienne du temps : la campagne d'Égypte de Bonaparte de 1798 à 1801 n’est pas loin. Par ailleurs, Mozart avait déjà écrit la musique de scène de Thamos, roi d’Égypte, mélodrame ou mélologue, drame mêlé de musique, de Tobias Philipp von Gebler à la symbolique maçonnique puisqu’on situait l’origine de la maçonnerie en Égypte. Beaucoup d’éléments de cette œuvre se retrouveront dans la Flûte.

     Mozart rechigne : il n’adore pas d’emblée cette féerie. Il remanie avec Schikaneder et la troupe cette œuvre parfois collective, sa musique insiste sur la thématique maçonnique, c’est connu : le thème trinitaire, ses trois accords de l’ouverture, les trois Dames, les Trois garçons, les trois temples, les trois épreuves des deux héros sont empruntées au rituel d'initiation de la franc-maçonnerie. Le parcours initiatique de Tamino et Pamina dans le Temple de Sarastro est inspiré des cérémonies d'initiation maçonnique au sein d'une loge.

      Cependant, à cette sorte de mystique maçonnique du parcours de l’ombre vers la lumière de l’esprit et de l’amour, Mozart mêle aussi de la musique religieuse : avant la fin de l'initiation du Prince, dans la troisième scène (acte II) au moment où Tamino est conduit au pied de deux très hautes montagnes par les deux hommes d’arme, il fait entendre le choral luthérien Ach Gott, vom Himmel sieh darein (‘Ô Dieu, du ciel regarde vers nous’). Il est chanté par les deux d’hommes en valeurs longues de cantus firmus d’origine grégorienne sur les mots Der welcher wandert diese Strasse voll Beschwerden, wird rein durch Feuer, Wasser, Luft und Erden, (‘Celui qui chemine sur cette route pleine de souffrances sera purifié par le feu, l'eau, l'air et la terre …’).

    L’idéologie maçonnique rejoint ici l’univers religieux traditionnel. Ainsi, si les quatre éléments sont utilisés dans le rituel maçonnique, ils le sont aussi depuis des temps immémoriaux dans nombre de religions, le quatre de éléments, des horizons avec le trois trinitaire, font même le sept (déjà les sept plaies de l’Égypte, les sept fléaux) et, dans la religion chrétienne, des sept plaies du Christ, de ses Sept Paroles en croix, des Sept Béatitudes de Marie, des sept péchés capitaux, etc. Quant à cette quête du Bien, de la Lumière, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est partagée de longue date par philosophies et religions. Ici, il est question de la lutte du Mal (les forces obscures de la Reine de la Nuit, la lune) contre celle du Bien et de la Lumière, qui triomphera dans un temple après des épreuves. Comme toujours, le génie musical de Mozart transcende les compartiments apparemment étanches des croyances diverses.

Le versant féerique, assorti de maximes morales de tous les jours est délicieusement naïf. Bref, au seuil de la mort, c’est l’enfant Mozart qui remonte, s’exprime, dans l’enchantement d’une musique sublime et populaire : elle s’adresse au plus haut et au plus simple de l’homme. Rentré de Prague après l’échec de sa Clémence de Titus, Mozart achève Die Zauberflöte et en peut diriger la première malgré sa maladie le 30 septembre 1791. C’est un triomphe. Entre temps, on lui a commandé un Requiem. Il n’a pas le temps, l’achever : il meurt le 5 décembre. Cette messe des morts est sa dernière œuvre. Un an plus tard, fait extraordinaire pour l’époque, « la Flûte enchantée » connaît sa 100e représentation.


Réalisation et interprétation
       Cette œuvre ultime de Mozart est si riche et complexe en sa simplicité enfantine qu’on peut la prendre par des biais différents, toujours justifiés si la cohérence n’est pas biaisée par l’arbitraire à la déjà si vieille mode chez les metteurs en scène. Certains, paralysés par la sacralité du chef-d’œuvre maçonnique, le solemnisent au point d’en pétrifier l’appareil comique léger,  à la Papageno oiseleur ailé, d’autres, zélés, au contraire, par une fantaisie exaltant le fantastique du fantasque livret de Schikaneder, gomment la portée initiatique des épreuves imposées aux jeunes héros, en vérité aussi peu parlantes aujourd’hui que sont insupportables les tirades misogynes, les discours bavards, le prêchi-prêcha lourdement moralisateur des gardiens du temple, hormis, sublimés par la musique, les deux airs de Sarastro, grandioses de noble dignité humaine, au message d’amour universel transcendant toute idéologie et toute religion.

René Koering, qui signe mise en scène et costumes, se glisse entre les deux écueils, mais on dira que, grâce aux textes parlés réécrits et actualisés avec bonne humeur, surtout servis par le Papageno irrésistible de charme naïf d’Armando Noguera, il penche vers la face et farce drôles —du moins notre cœur aussi— le versant noir de la Force, avec un Monostatos Dark Vador tiré d’une Guerre des étoiles, dont la star gagnante serait le Prince Tamino devenu King avatar d’Elvis Presley, un Sarastro cousu d’or, du moins son gilet de Grand Maître de Wall Street, n’apparaissant que comme un placage laborieux davantage dit par la Note d’Intention que justifié ou montré par la scène.
Il reste que, sans doute plus poussé, le propos aurait une intéressante approche de l’œuvre : finalement, renversant les valeurs et les rôles, le Mal ne serait pas là où on le situe par paresse littérale, du côté de la Reine de la Nuit honnie, mais du côté d’une lumière, des Lumières aveuglantes de la grande ville financière aux gratte-ciels futuristes qui ne brillent que par l’éclat discutable de l’or malgré l’alibi des panneaux immenses, plutôt des pubs géantes, d’une trinité maçonnique, « Wisdom », ‘Sagesse’, « Art », ‘Art’, le troisième nous étant masqué à cour, on imagine « Fermeté » ou « Constance ». Mais je ne suis pas sûr que cette « Reine des éclats », ou comme est présentée une reine sans éclat aucun sauf ses fameuses vocalises mordantes, ne descendant pas du ciel mais surgissant d’une trappe, moulée dans une tenue de Maîtresse sado-maso avec son escorte de Trois Dames sexy en minijupes et blousons de cuir, soit la symétrie inverse et positive de ce Sarastro satisfait, caressant amoureusement son chat.

Cette Guerre des étoiles est, en tous cas, brillamment symbolisée par l’enchantement d’effets spéciaux, spatiaux, des projections mouvantes de Virgile Koering (aussi les décors) myriades fuyantes de possibles galaxies, traits, lignes en mouvements et on attendrait aussi des algorithmes, qui, évadés de l’informatique, envahissent et règlent nos vies. À la forêt, presque réaliste du monde brut et sauvage du serpent de conte de fées, s’oppose la froide beauté du temple avec un final géométrique à la fois néo-classique et maçonnique de formes parfaites, cercle, carré, triangle, éclairé des lumières oniriques de Patrick Méeüs. Une discrète harmonie lie de vin relie la guitare, les pantalons de Tamino aux robes des prêtresses, la veste du prêtre, en passant par le chemisier de la Reine de la Nuit, le blouson ou pulls des trois Dames, avec une sobre élégance.

Les accents divers des interprètes presque tous étrangers donnent un charme, une musique étrange et poétique aux textes parlés en français. L’anglais semble régner chez Sarastro : l’un des Hommes d’armes/et Prêtre, bien campé par Camille Tresmontant, joue plaisamment du passage d’une langue à l’autre avec ses jeux d’accents et de langues décalées : non le franglais affligeant la France, mais un « anglofranc » frappant l’Angleterre.
Le chef australien Alexander Briger, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Toulon et du Chœur, bien préparé par Christophe Bernollin, frappe les trois coups maçonniques de l’ouverture avec toute la solennité qui convient et la fugue s’affine en couches successives, petites vagues, petites ondes courant vers un infini rêveur, et sa baguette, enchanteresse, s’allège et vivifie pour un tempo  général très stimulant, hors les passages graves et émouvants, telle la délicatesse commisérative, à la frontière du silence, qui scande l’air suicidaire de Pamina.

La distribution, des premiers aux derniers rôles, est digne d’éloges : fraîcheur enfantine des Trois garçons en marins toulonnais en bord de scène comme témoins du spectacle (la double distribution n’était pas nominalement spécifiée en dates). Un triple rôle (l’Orateur, Premier prêtre, Deuxième homme d’armes) offre à Roman Ialcic, Roumain, de déployer la sombre noblesse de son timbre de basse et sa grande stature. Empêtré dans sa noire carapace de crustacé intergalactique, Colin Judson réussit néanmoins à tirer son épingle sinon sa personne de sa cuirasse de Dark Vador modèle réduit en Monostatos presque statique, réduit aux sauts et soubresauts robotisés.
Bras et jambes moulés d’un collant canari, l’oiseleur homme oiseau Papageno, affublé d’un corsage et d’une jupette de plumes multicolores, c’est Armando Noguera, qui n’abdique pas sa belle voix de baryton argentin pour remplir, au poil —pardon, à la plume— un rôle capital pour l’œuvre : il ne marche pas, il sautille comme un volatile, il ne parle pas ce bavard, il pépie, piaille, jacasse, le texte le plus long, air naïf, puéril, apeuré, il est spectacle à lui tout seul. Il méritera bien, p-p-p-p-, la pulpeuse, piquante et pétillante Papagena de la soprano Julie Roset.

Trois Dames de la Nuit, on imagine des nuits minijupées, joyeusement agitées par la fête, Marion Grange, soprano, Pauline Sabatier, mezzo, Mareijke Jankowski, mezzo autrichienne, se disputent avec appétit le beau Tamino égaré, évanoui, nécessitant (lui ou elles?) l’urgence d’un bouche à bouche. Ce dernier, ce premier, jeune premier, le ténor Sascha Emanuel Kramer est ici, plus qu’un Prince charmant des temps modernes, le King Elvis, le Roi du rock (on frémit à l’idée qu’on l’ait Johnny Hallydisé en sa pâle copie) : il en a le profil, la carrure et on lui ajoute l’habit, la guitare grattée avec crédibilité au rythme de l’ouverture. La voix est belle, large, peut-être trop dans un médium sollicité à l’excès pour s’épanouir avec aisance dans les aigus. Mais ses nuances sont délicates, et ses récitatifs expressifs. La prise de possession finale de la guitare par Sarastro  serait-elle la confiscation par la Bourse, de la rentable cote financière du multimillionnaire en disques dans ce Temple qui tient de Fort Knox ? Imposant par sa grande taille, la basse Antonio Di Matteo impose un Sarastro dont la voix ample, large et égale, au beau légato, n’a aucune difficulté à s’alléger pour vocaliser malgré un vague profond qui perd un peu de son timbre pour la projection.

Son alter ego féminin de l’ombre, la Reine de la Nuit, sanglée dans son raide costume de maîtresse femme devenue Maîtresse à laquelle ne manque que la cravache, c’est la soprano finnoise Tuuli Takala : son premier air, qui se déploie dans le medium dramatique, en révèle d’emblée l’exceptionnelle vocalité : c’est rond, ombreux et, dans la strette de la seconde partie, ses impérieuses vocalises piquées jaillissent comme des dards, des piqûres hypnotiques d’aspic vénéneux fascinant le pauvre jeune homme crédule. Le personnage est tout dans ce premier air, le second, les célèbres imprécations de rage et fureur encore baroque se déployant dans le vertige virtuose vocalisé sans problème majeur quand on a les notes : et comme elle les a, cette jeune chanteuse ! Sa tendre fille Pamina, mal fagotée dans une vague robe rose, c’est la soprano Roumaine Andreea Soare. Annoncée grippée, elle s’agrippe si vaillamment au rôle, qu’ingratement oublieux de son état, on se laisse confortablement bercer par la douceur, le moelleux d’une voix, qui, de l’inhumanité de certains personnages, nous porte, nous transporte aux sommets de l’humanité, amour et douleur si tendrement chantés par cette musique dans laquelle elle se coule merveilleusement.  
Chef australien, plateau diversement européen : universalité mozartienne réussie à Toulon.

Opéra de Toulon 
 27, 29, 31 décembre
,,,,Die Zauberflöte

Direction musicale :  Alexander Briger.

Mise en scène et costumes : René Koering.

Décors et création vidéo : Virgile Koering.

Lumières : Patrick Méeüs.


Distribution :

La Reine de la Nuit :  Tuuli Takala ;  Pamina : Andreea Soare ; Papagena :  Julie Roset.Première Dame :  Marion Grange ; Deuxième Dame : Pauline Sabatier ; Troisième Dame :  Mareike Jankowski.

Tamino :  Sascha Emanuel Kramer ; Sarastro :  Antonio Di Matteo ; Papageno : Armando Noguera ;Monostatos : Colin Judson ; Orateur / Premier prêtre / Deuxième homme d’armes ; Roman Ialcic ; Deuxième prêtre / Premier homme d’armes : Camille Tresmontant

Orchestre et Chœur de l’Opéra de Toulon

Chœur : Christophe Bernollin

Photos © Frédéric Stephan




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