mardi, mai 29, 2012

MOZART ET LE DON JUAN NOIR


PAR ALAIN AUBIN,  CONTRE-TÉNOR
ET
 JEAN-PAUL SERRA, PIANOFORTE
Théâtre Gyptis, 22 mai 20h30
         Sacré Alain Aubin! Avec une enviable carrière de soliste dans le répertoire des falsetistes graves, de la musique baroque à la musique contemporaine (on n’a pas oublié en 1998 Les Trois Sœurs, opéra d’après Anton Tchekhov, musique de Peter Eötvös ni ses créations avec Raoul Lay), notre homme de l’Estaque, infatigable animateur d’une chorale populaire au Panier, se frotte joyeusement et très librement à tous les genres, de Falla à Mahler : il se fait (et nous fait) plaisir, peu soucieux apparemment de s’exposer, de se mettre en danger.
         Ce soir, avec la complicité doucement souriante et concertante du grand claveciniste (et claviériste divers) Jean-Paul Serra de Baroques graffiti, soucieux également de croiser les genres et les styles, il se livre à un jeu de miroirs musicaux et épistolaires entre Mozart et le pas assez fameux aujourd’hui pour ce qu’il fut et fit Joseph de Bologne Chevalier de Saint-Georges (1739-1799).
         Mozart a vingt-deux ans et Saint-Georges trente-neuf en cette année de 1778 à Paris en ce Siècle des Lumières, plus ténébreux que ce qu’on croit. Wolfang, accompagné de sa mère qui mourra sur place, n’est plus le jeune prodige accueilli autrefois par la frivole aristocratie française, comme un petit singe savant exhibé en famille dans les salons parisiens et même à la cour. Conscient de son génie, de la supériorité, indubitable aujourd’hui, de sa musique sur toute celle de son temps, il s’impatiente, piaffe, vitupère en ses lettres contre la médiocrité musicale ambiante, contre les manques du chant français (« il urlo francese », ‘le hurlement français’, disaient les Italiens et Rousseau) et, ici, son amour-propre est blessé des succès de ce Chevalier Saint-Georges, compositeur à la mode, « le Voltaire de la musique », bretteur célèbre dans toute l’Europe (il eut un fameux combat d’escrime à Londres avec le (ou la) Chevalier d’Éon), maniant l’épée aussi bien que le violon, beau, séducteur, disputé par les femmes, mais « nègre »… Enfin, mulâtre. Fils, en effet,  d’une esclave raflée au Sénégal et d’un planteur noble de la Guadeloupe qui l’épousera (grandeur du Siècle des Lumières) qui donnera à son fils l’éducation la plus raffinée pour un aristocrate, dès dix ans à Paris. Mais malgré tous ses succès de chef d’orchestre à la tête de phalanges prestigieuses et de compositeur, même la non-conformiste Marie-Antoinette, dont il est maître de musique, ne parviendra pas à l’imposer à la tête de l’Académie royale de musique, justement à cause de sa tête (face noire du même Siècle, qui abolira puis restaurera l’esclavage…)
  Donc, passant de jardin à cour, d’un petit bureau à un autre, le pianoforte au milieu, de l’espace Mozart à celui de Saint-Georges, Aubin va croiser les lettres véridiques de Wolfang à son père Léopold et celles qu’il imagine joliment de Saint-Georges au sien, succès et chagrins aux diverses raisons des deux musiciens, alternant avec des airs vocaux de l’un et l’autre des deux compositeurs. C’est la même voix qu’il prête aux deux compositeurs, avec la chaleur de son accent d’ici alors que tant de gens d’ici prennent l’accent d’ailleurs. Vocalement, entre lieder de Mozart et romances de Saint-Georges, Alain en use avec une désinvolte liberté un peu confondante, peu orthodoxe, morceaux parfois trop graves, parfois trop aigus, avec les conséquences de soutien ou de sauts périlleux, sans grand souci d’homogénéité de timbre mais variant les couleurs, transcendant, par un charisme bon enfant, les difficultés techniques et stylistiques qu’il n’hésite pas à bousculer, se payant le luxe de nous donner Warnung, en beau baryton d’origine. Ses graves sont moelleux et ronds, d’une belle couleur « boisée », ses aigus, dans sa tessiture moyenne, légèrement posés.
On ne reviendra pas sur la beauté des lieder bien connus de Mozart, la couleur préromantique de Abendempfindung entre crépuscule fondant et douceur lunaire. La révélation, ce sont les romances de Saint-Georges, dans le goût du temps, plus simples, mais toutefois très belles et le musicien Aubin en a restitué parfois des accompagnements hâtifs que Serra détaille avec une virtuosité toute délicate. Avec la berceuse modulante, sur des paroles de sa mère, Dors mon enfant, tes cris me déchirent le cœur… Aubin nous bouleverse. Un extrait de l'opéra perdu, L’Ernestine, au livret de rien moins que de Choderlos de Laclos, l’auteur des sulfureuses Liaisons dangereuses, déçoit par le texte convenu mais ruisselle de ruisseaux harmoniques fort gracieux sous les doigts de Serra qui nous régale, simple et magistral, en plus ce cet attentif accompagnement complice et inventif, de deux sonates de Haydn, dont l’adagio de celle en si majeur qui annonce Schubert, avec ce pianoforte aux franches couleurs dorées dans les forte et mordorées dans les piani. L’Amant discret, dont on attend un« amour accompagné de mystère » est une romance au thème plaisant de cette époque libertine qui, en fait, préfère l’éclat et le scandale. Alain Aubin le redonne en bis pour couronner cette soirée originale et amicale. Plus affiné, ce spectacle d’une seule soirée, peut-être avec des clins d’œils à deux autres mulâtres extraordinaires, Dumas, qui écrivit un livre sur lui, et Pouchkine, fondateur de la littérature russe, sans oublier l’engagement du Chevalier dans la Révolution, mériterait de tourner.
         Il faut rappeler qu’Alain Guédé, chroniqueur au Canard Enchaîné et musicologue, s’est voué à rendre à Saint-Georges et à sa musique sa place. Non seulement il en écrivit sa biographie, Monsieur de Saint-Georges, le Nègre des Lumières (Actes Sud, 2000), mais le livret d’un opéra en deux actes sur sa vie, avec ses musiques, au même titre, donné à Avignon en octobre 2005.
Photos Max Minniti
        


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