mercredi, mars 21, 2012

Jean-François Lapointe, baryton



Portrait de Jean-François Lapointe, baryton

Il y a peu, je brossais ici (01/02/12) un portrait de Stéphanie d’Oustrac, mezzo soprano, à l’occasion de son récital à Aix et de sa proche venue à l’Opéra de Marseille pour le Comte Ory de Rossini, qui se joue cette semaine, où elle tient le rôle d’un page travesti. Tel est le destin des voix graves dans l’opéra hérité du XIXe siècle, où, en général, ce sont les voix aiguës, soprani et ténors, qui tiennent les rôles de héros principaux, les voix graves étant en général les méchants empêcheurs de tourner en rond des amours harmonieuses entre les divas et les divos.
 Aujourd’hui, à l’occasion de sa participation à ce même ouvrage, je veux vous parler d’une autre voix grave, mais masculine, celle du baryton Jean-François Lapointe, habitué de notre scène. S’il n’a pas non plus ici le rôle principal, il n’en est pas moins un chanteur capital dans les emplois où le situe sa tessiture, sa catégorie vocale de « baryton lyrique aigu » tel qu’il aime à se définir.
Fort heureusement, si les mezzos ont à leur répertoire le rôle de Carmen, l’opéra le plus joué dans le monde, les barytons, à côté de rôles superbes, ont un autre personnage essentiel, presque couple avec cette séductrice, Don Giovanni, Don Juan de Mozart : en somme deux ouvrages qui, à eux seuls, pourraient à la fois résumer l’opéra tout entier et symboliser deux archétypes ou mythes fondamentaux de notre culture occidentale et sans doute universelle : la femme à hommes et l’homme à femmes, pour la simple surface, mais, en profondeur, deux êtres exceptionnels emblématisant la liberté humaine inaliénable, le libre arbitre, qu’ils défendent jusqu’à la mort face à la transcendance, au destin, ou à un Dieu vengeur qui écrase sa créature mais sans réussir à la soumettre. Ouvrages qui reposent essentiellement sur les épaules de la mezzo et du baryton qui incarnent ces héros hors du commun.

Justement, l’an dernier, l’Opéra de Marseille reprenait une magnifique production de ce Don Giovanni monté par Frédéric Bélier-Garcia, le metteur en scène de notre actuel Comte Ory. Lors de la création de cette production, j’avais déploré ce Don Giovanni paradoxalement sans Don Juan, car le chanteur qui en avait alors le rôle n’en possédait malheureusement pas l’envergure. Mais, avec la reprise par Jean-François Lapointe l’an dernier, ce personnage grandiose, enfin habité, prenait toute sa dimension de grand fauve, fier, farouche mais noble. Je me permets de rappeler ici ce que j’en écrivais l’an dernier :

«Don Juan, c’est Jean-François Lapointe : on connaît et apprécie depuis longtemps les grandes qualités de ce baryton, artiste complet. Il joue du texte et de la musique avec subtilité. Sa voix semble prendre la couleur ombreuse du héros dans les graves sans perdre la vaillance de coq éclatant d’aigus arrogants. C’est le prédateur mais qui sera pris quand il croyait prendre […] il lance sans faille, la folie fiévreuse d’un « air du champagne » brillantissime, joue du velours du séducteur, cravache et rudoie Elvire, Leporello, Masetto, avec la rudesse et brutalité de ce « grand seigneur méchant homme » pour Molière, ici grand fauve, fier, farouche, qui lance avec panache un extraordinaire la de défi au Commandeur. » Car l’ultime refus de se repentir du libertin au moment de sa mort, ce  « Non ! » qu’il crie sur cette note extrême pour un baryton n’est pratiquement jamais donnée par les chanteurs prudents.

Bref, un rôle qu’on aurait dit fait pour lui s’il avait connu Mozart.

Et pourtant, à côté de ce rôle flamboyant, brûlant, puisque Don Juan meurt dans le feu de l’enfer, sans doute pour renaître de ses cendres comme le désir après sa consommation et consumation, Lapointe est l’incarnation rêvée d’un personnage qui semble l’envers exact de ce héros libertin, fougueux et solaire, le lunaire, brumeux, aquatique, le romantique Pelléas de Debussy. C’est sans doute là son rôle fétiche, qu’il a interprété quelque deux cents fois dans le monde entier. Il y a quelques années, nous eûmes la chance de le découvrir à Marseille avec l’impression de redécouvrir ce personnage qu’il semblait recréer. En effet, ce rôle tout en délicatesse, court le risque, à trop vouloir le raffiner, de s’évanouir en évanescence, en afféterie affectée et éthérée à laquelle n’échappent pas certaines interprétations tombant dans la préciosité à trop forcer la finesse. Lapointe semblait trouver la juste mesure, la bonne manière sans maniérisme, une sorte de grâce sans gracieuseté, une tendresse forte, une ardeur, qui faisaient de la scène des cheveux de Mélisande, qui sombre souvent dans la mièvrerie romanticoïde, un vrai moment d’érotisme romantique mais viril. Son physique de jeune premier athlétique, auréolé de cheveux blonds, donnait comme une évidence à cette incarnation.

Dire donc qu’il s’est montré d’une étonnante justesse dramatique et musicale dans ces deux rôles majeurs aux pôles diamétralement opposés suffirait à donner la mesure de son talent et l’éventail de ses possibilités. Car cet artiste complet a également campé, toujours avec le même bonheur, ici à Marseille, Arlequin d’Ariadna auf Naxos de Richard Strauss, Mârouf, Savetier du Caire de Rabaud, Danilo de la Veuve joyeuse et on l’appréciera sans doute prochainement dans Escamillo de Carmen et il fut Mercutio de Roméo et Juliette de Gounod à Orange, Zurga des Pêcheurs de perles à Toulon, etc. D’autres scènes nationales et internationales ont applaudi la justesse étonnante de son jeu, l’élégance de son chant dans Hamlet d’Ambroise Thomas et, récemment, il a triomphé dans le rôle titre d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski, deux premiers rôles pour baryton.

Mais ne croyons pas que Jean-François Lapointe soit voué aux rôles dramatiques. Il ne dédaigne pas l’opérette et, ce qu’il a chanté le plus, c’est l’air brillantissime et plein d’humour du Figaro du Barbier de Séville de Rossini qu’il a chanté au moins 600 fois.

BIOGRAPHIE
Jean-François Lapointe est né au Québec, et il est passionnément et fièrement Québécois. Jeune, à sept ans, il étudie d’abord le piano puis, jeune homme, à seize ans, sur les traces de son père, il se lance dans des études de chant, obtient d'une maîtrise en interprétation à l’Université Laval de Québec, heureuse université qui monte aussi des spectacles lyriques et forme d’excellents chanteurs et comédiens. Tout jeune, il est déjà sur les planches et se forme sur le tas, y polit son instinct de comédien chanteur et de chanteur comédien. Par ailleurs, il travaille la direction d’orchestre et dirige au moins une œuvre tous les deux ans. Ce qui explique que, sur scène, ce grand gaillard souple ne semble faire qu’un avec la musique qu’il joue et dont il joue : son jeu scénique, son expression et attitude sont toujours coulée dans la musique. Titulaire de nombreux prix qui couronnent ses débuts, Jean-François Lapointe s’est imposé sur les scènes lyriques internationales dans le répertoire français dont il est l’un des meilleurs défenseurs.
RÉCITALISTE
Concertiste, il se produit avec des orchestres symphoniques et en récital de mélodies accompagnées au piano.
Lapointe est un orfèvre de la langue française dans son expression la plus transcendée, la poésie, dans son expression la plus sublimée, la poésie chantée : son articulation, son art des hiatus expressifs, sa diction, son phrasé, d’une rare perfection, concourent à des interprétations aussi pensées que senties, à la fois intelligentes et sensibles. C’est du grand art sans artifice où le naturel est, en fait, une conquête de l’art. Cet amoureux de la langue française a eu l’heureuse idée de se pencher sur la poésie de Verlaine et sa mise en musique par Reynaldo Hahn, Fauré, Debussy et l’un de ses compatriotes, André Mathieu (1929-1968), dont il nous fait découvrir les compositions, enregistrées pour la première fois.


VERLAINE, Poètes maudits dans la mélodie française, Analekta

Chaque mélodie mériterait un commentaire particulier mais on appréciera d’Une prison le fameux poème de Verlaine qui se retrouve enfermé avoir tenté d’assassiner Rimbaud, mis en musique avec une subtilité toute française par Reynaldo Hahn. On aime cette confidence  méditative presque neutre posée comme le regard sur le ciel ouvert, cette cloche qui « doucement tinte » avec sérénité, puis cette voix désespérée qui semble vouloir faire éclater les murs de la prison aux regrets de la jeunesse dissipée. Délicatement et dramatiquement accompagné par le piano de Louise-Andrée Baril, avec une belle dynamique, Lapointe respecte toujours scrupuleusement les nuances piano, double piano et triple piano de la partition, offre des demi-teintes et des couleurs aussi doucement variées et soyeuses que les habits de soie des participants à ces Fêtes galantes. De Fauré, Clair de lune est un régal d’équilibre entre le son, le sens et l’accord entre la pianiste et le chanteur.
Dans ce disque on peut comparer avec intérêt comment Hahn, Fauré et Debussy traitent un même poème : « Mandoline », tiré des Fêtes galantes, retrouvant parfois les mêmes formules –ou rendant hommage successivement au devancier.

Un autre disque, Poème de l’amour et de la mer de Chausson, complété de mélodies de Duparc, même label Analekta et même pianiste, Louise-Andrée Baril (dont on appréciera la touche poétique perlée dans la fameuse Invitation au voyage de Baudelaire mise en musique par Duparc) offre à l’interprète une matière à la fois plus intimiste, murmure funèbre de la fin de l’amour, et en même temps puissante et exaltée, chez ces compositeurs puisant une énergie wagnérienne pour dire, en fait, la déliquescence raffinée ou putride comme le parfum morbide des lilas et des roses passées, « l’odeur fade du réséda » verlainien, embuée de nostalgie d’un temps perdu proustien, d’un monde à son couchant, crépusculaire ou brumeux, rêveur, d’une fin de siècle décadente, émolliente où les formes se dissolvent entre symbolisme et impressionnisme avant de sombrer dans le naufrage pressenti de l’Histoire.
Lapointe chante la mélodie comme l’opéra et l’opéra comme la mélodie avec autant de nuances mélodiques ici que de force lyrique là. Pas de pointillisme appuyé des phonèmes, des sons des mots, cela semble couler de source mais l’on sent les ressources d’un artiste intuitif, certes, instinctif, mais qui cultive et justifie l’intuition première par la recherche méticuleuse tant littéraire autour des personnages ou des poètes qu’il interprète et de la musique et du compositeur. Pour lui, le texte précède la musique qui procède du texte.

À écouter son Invitation au voyage si tonique au milieu de tant de mélancolie, on partirait volontiers avec Jean-François Lapointe sur les ondes de sa voix. En tous cas, on invite quelque label de disque à lui donner l’occasion de nous embarquer encore sur les flots de la poésie, de la musique et du chant,  peut-être en enregistrant des poèmes de Victor Hugo musiqués par de grands compositeurs et pourquoi par, Brassens.
Photos tirées du site officiel et de l'agence Vivaconcertino :
1. Portrait ;
2. En romantique Pelléas ;
3. En Eugène Oneguine de Tchaïkovski  (Phot. : L. Leblanc);
4. Quelques uns de ses disques.

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