vendredi, mars 09, 2012

DE GUILBERT À KURT WEILL



DE GUILBERT À KURT WEILL
Chansons à textes et à voix
Marseille,
Cité de la Musique
24 février 2012
De Jean-Paul Serra, animateur de Baroques-graffiti on connaît le talent de claveciniste, l’expert ès claviers, du piano forte à l’orgue, le partenaire accompagnateur occasionnel de chanteurs lyriques : nous le découvrons ce soir comparse et complice d’une soprano devenue « diseuse », dans une soirée cabaret, légère et de qualité.
Une simple chaise devant une table bistro, deux châles, suffiront à la soprano Nathalie Joly pour créer des atmosphères et camper des personnages, d’abord à travers les chansons interprétées ou composées par Yvette Guilbert (1865-1944), quelques couplets réalistes de Marie Dubas et Fréhel, et, enfin des « songs » de Kurt Weill : bref, une jolie promenade du Caf’conc’ parisien au cabaret viennois ou berlinois passé par Paris.
La chanteuse, si elle se garde bien d’imiter l’inimitable Guilbert dont les disques perpétuent le souvenir et la savoureuse et rocailleuse façon de rouler les r, fait sienne une façon de dire et chantonner le texte, entre chant et parole, qui tient de ce sprechgesang, ce parlé-chanté dont il faut rappeler que Schönberg, peintre également, alla le chercher dans les cabarets viennois, tout comme Toulouse-Lautrec trouva aussi son inspiration dans les cafés chantants, laissant d’inoubliables portraits d’Yvette Guilbert. Lieux finalement où racaille et canaille, bourgeois en goguette et grisettes, artistes, intellectuels, se retrouvaient joyeusement, d’où la création souvent audacieuse naissait de ce mélange étonnant ou détonnant. Ainsi, les textes de Guilbert (qui intéressa Freud) sont de vraies créations parolières : leurs rimes et répétitions, recherche de sens et de sons, ont souvent un comique percutant, une cocasserie coruscante, clownesque, qui occulte un grand art pour qui ne sait entendre ce qu’il écoute et ce qu’il en coûte.
Et c’est justement l’art de l’interprète, ici Nathalie Joly, de distiller, d’aciduler, passant de la voix de poitrine à la voix de tête, de ce « recitar col canto’, de ce ‘réciter en chantant’ comme disaient les premiers théoriciens florentins de l’opéra, ou plutôt, du théâtre lyrique, mettant en valeur la phrase, dans la phrase, le mot, et les chutes inattendues et plaisantes, la pointe de la fin des vers. Mordante, piquante, gouailleuse, suivie et commentée par le piano railleur de Serra qui se plaît à improviser de coquettes ou coquines broderies à ces mélodies toujours simples sinon simplettes, elle nous régale avec J’en suis pas sûre, La Pierreuse des fortifs’ appelant son mec et mac à la rescousse contre le bourge jobard ; ivresse des mots de Je suis pocharde, hilarante Complainte des quatre-z-étudiants, l’inénarrable chiasme rhétorique de la Partie carrée entre les Boudin et les Bouton, etc. Elle rend à Marie Dubas, chanteuse réaliste, la préséance de la création de Mon légionnaire avant Piaf, pleine de nostalgie charnelle et de fatalisme romantique, d’une voix lyrique aiguë qui surprend notre habitude des voix graves et sombres pour ce rauque répertoire. Mais elle en reprend un étonnant et irrésistible chef-d’œuvre comique, le stupéfiant Tango stupéfiant par les trouvailles drôles, drolatiques des drogues insolites, naphtaline, eucalyptus, eau de Javel, etc, humées ou injectées. Avec aussi Fréhel, elle nous fait franchir le pas, de la porte, du cabaret au trottoir ou aux passantes maisons closes.




Transition toute trouvée avec l’univers cruel de Kurt Weill (1900-1950) semant, dans sa fuite des nazis allemands, des joyaux sur son passage, des chansons amères, désabusées, désespérées, disant les dessous peu ragoûtants des égouts du fleuve parisien (Au fond de la Seine), les ruptures (Je ne t’aime pas), le lapin posé à la femme qui attend vainement au café. Sous la jupe, la jambe joliment gainée d’un bas, accoudée à la table du bistro, la chanteuse joue intensément le drame du fameux Surabaya Johnny, la plainte et complainte masochiste de la femme aimante et amante à l’amant ou mac indifférent et cruel. L’expression est juste, les effets font mouche. Cependant dans le tango-habanera Youkali, balancé d’espérance, fausse utopie déchirante, l’option choisie de ce parlé-chanté ne fonctionne plus dans cet air très lyrique et, peut-être fatigués entre ce passage perpétuel entre les registres, les difficiles aigus accusent un peu les limites ou de la voix ou du style choisi, du moins pour ce final, qui n’entache cependant pas la réussite de l’ensemble.
On notera que Nathalie Joly, saluée par la critique, promène dans le monde un spectacle avec les chansons d'Yvette Guilbert  et de sa correspondance avec Freud et  que l'on en trouve un CD. 
Photos :
1. Affiche du spectacle en tournée;
2. Photo Yves Prince ;
3. Dates de la tournée 2012.

On retrouvera Baroques-graffiti autour de Mozart  et du concerto, avec Jean-Paul Serra au pianoforte, le jeudi 15 mars à Arles (Temple réformé), 20 heures, et le vendredi 16, 20h30 à la Bastide de la Magalone, Marseille (15 et 12 €). Le mercredi 14 mars, à17 heures, Jean-Paul Serra  donnera une conférence, illustrée par les musiciens de l'ensemble, à l'Alcazar de Marseille (entrée gratuite).



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