mardi, mars 12, 2019

DEUX FÉES ET LEURS CONTES





Katia et Marielle Labèque 


Marseille, la Criée,

En partenariat avec Marseille Concerts

4 mars 2019

Je le disais il y a dix ans… Dix ans, que dis-je ? Non hier, tant le temps (heureuse homophonie qui redouble une temporalité qui pourtant fuit), semble s’être arrêté pour ces sœurs Labèque toujours en mouvement :
« Mieux qu’un piano ? Deux pianos. Mieux qu’une sœur ? Deux. Quand ce sont les sœurs Labèque, Katia et Marielle, la qualité est assurée dans leur défense sans faille du répertoire pour deux pianos. On connaît leur éclectisme, leur curiosité, leur originalité. Nous en eûmes, sous les ramures chanteuses de La Roque, encore une fois, la démonstration éclatante avec cette carte blanche qui leur fut accordée, qui mériterait le rose du bonheur. »

Même ici sans carte blanche, même bonheur : ce charme toujours adolescent de leur fine silhouette dans un ensemble jumeau, tailleur pantalon noir avec une poche sacoche de la veste, qui serait bien utile au critique pour caser l’attirail du métier. Longue chevelure noire symétrique encadrant le sourire de leur visage. La musique, d’avance, c’est aussi le musicien, ce magicien qui, dans un silence d’avant va la faire naître, ici sous les doigts redoublés de deux mains, de deux frêles corps. Tout en double.
Laissons la technique, oublions que deux pianos, quatre mains, en symétrie des instruments ou en proximité réduite du partage à deux d’un clavier, en doublent, redoublent la difficulté et les risques ; oublions cette parfaite connivence, sans doute moins fruit d’un sang commun que produit gagné de haute lutte par le travail, qui dispense, on s’en étonne ou émerveille, pratiquement de l’échange de regards :  comme une évidence, qui dit la vue mais l’évite.
Un programme encore rigoureux et séduisant : le trop rare Philip Glass, encadrait un arrangement pianistique de West Side Story de Bernstein et Ma Mère l’Oye de Maurice Ravel (qui mourait l’année où naissait Glass, 1937). C’est dire que les deux sœurs enserraient deux types de musiques à programme, narratives, figurales, par un compositeur apparemment à l’opposé, bien que la dépassant, représentatif de l’école musicale américaine moderne, qu’on la dise minimaliste ou répétitive, qui a déjà cinquante ans, musique abstraite pour certains. Mais la musique, art des sons, peut-elle être abstraite, tombant sous le sens de l’ouïe, même lue sous sur une partition, tombant alors sous la vue ? Au reste, si l’intellect objectif pose des étiquettes, c’est le physique subjectif qui reçoit la musique. Et c’est avec la même volupté que, personnellement, abdiquant catégories critiques et références culturelles, je me laissais bercer par ces deux magiciennes, ces deux fées qui, sous leurs doigts, rendaient sensible la matière abstraite et faisaient jaillir l’intelligence du sensible.
En effet, intelligence de l’arrangement pour deux pianos des chansons de West Side Story de Leonard Bernstein par Irwin Kostal. De cette musique, venue du musical original, chant et danse, sublimée par le cinéma, passée au patrimoine collectif universel par son émouvante beauté, nous gardons des images autant que les airs. Subtilement transcrite pour deux claviers, ce n’est pas une enfilade de chansons : l'énergique « Jet Song » devient ici une introduction à laquelle les deux sœurs, chevelure volant accompagnant leur fougue, donnent toute la pulsation jazzy, sexy, la bondissante énergie virile de la bande de garçons gaillards et pendards. Mais, avec « Something’s coming… », ‘ Quelque chose est en train d’arriver…’, la sourde pulsation comme un battement de cœur, une prémonition pianissimo que nous sommes forcés d’aller chercher au plus près pour l’entendre, installe en nous une attente rêveuse mais qui se précise de plus en plus comme la proche révélation amoureuse, celle même du héros qu’elles nous font devenir. Et c’est cet art de mener, d’amener en amenuisant puis enflant les motifs connus, sans jamais les grossir, de les filer, de les enfiler délicatement, qui font, pour moi, des Labèque, au-delà de leur maîtrise technique de leur instrument, deux conteuses raffinées. Ainsi, le fameux « Tonight » coule de source, nocturne, nimbé ensuite, auréolé par cette récitation inlassable, émerveillée, cette prière extatique, mystique de « Maria » et cela finit par l’explosion jubilatoire, euphorique de « America » d’encore un american dream, humoristique mais alors vivant.
Oui, un art du conte distillé par le médium du piano, évident, audible   dans la version originale à quatre mains des contes de Perrault, de Madame d’Aulnoy et Madame Leprince de Beaumont, dont s’inspira Maurice Ravel pour les cinq pièces de Ma Mère l’Oye. Songe étrange et nébuleux de la « Pavane de la Belle au bois dormant » ; « Petit Poucet » hésitant, au rythme changeant, pointillés d’un chemin que nous sentons semé de petits cailloux ; chinoiserie carillonnante aux infimes délicatesses de laque ou porcelaine de «Laideronnette, Impératrice des pagodes » ;  «Les entretiens de la Belle et de la Bête » fait se heurter, s’affronter en soie aiguë le babil de la Belle  et le velours sombre des grognements de la Bête, avant de concerter et glisser vers la métamorphose par l’amour du monstre en Prince charmant. Enfin, englobant cette enfantine et savante magie, « Le jardin féerique », bruissant de lutins, comme un cadre global à ces contes, je le répète, charme intact, « par l’osmose presque irréelle des deux sœurs, la délicatesse de leur toucher, effleurant les touches d’une efflorescence infinitésimale de notes issues d’un silence infini, nous plongeait, émerveillés, dans la féerie enfantine du rêve éveillé. » Oui, je parlais de fées.
Mais en effet, si ces qualités délicatement et discrètement discursives semblent couler de source de ces musiques narratives du milieu de concert, ce sentiment de l’art du fil du récit déroulé, je l’ai eu presque d’entrée avec les premiers morceaux de Philip Glass. The Chase 2 pianos semble une course entre les deux instruments, un tourbillon en écho l’un de l’autre, l’un assurant comme une sombre basse roulante de vagues, l’autre déroulant une crête écumeuse d’aigus lumineux, bouillonnement, effervescence, dans un tempo chevauchant au galop. La pièce suivante semble plus doucement commencer, un ambitus réduit à l’effet hypnotique.
Puis les sœurs auront des moments solistes, la longue Étude N°17 pour Marielle, très poétique, ondoiement obsédant d’une petite cellule serrée, aigu chantant, nourri d’une basse presque continue, éventail s’élargissant progressivement ou se fermant sur un pianissimo rêveur. Le second mouvement est un andante, charmeur aux élans romantiques malgré le tissu serré mais toujours aérien.
Deux études sont dévolues à Katia, la 19, confidentiel murmure de source qu’on sent sourdre doucement, augmenter son bouillonnement, se libérer, courir puis s’amenuiser sur un petit motif léger qui s’évapore. La Numéro 20 débute par un lent instant rêveur de graves oniriques secoué d’un réveil rageur, fines touches impondérables se fondant dans le silence qui ne ferme pas la sonorité mais ouvre sur l’infini potentiel du son, de la musique.
Le concert concluait sur les Quatre mouvements pour deux pianos de Glass, le premier, fougueux, passionné d’affects qu’on croirait simplement émaner de la musique baroque, une course poursuite entre le grave et l’aigu, dans un martellement implacable. En contraste, le second, couleur claire, paisible comme un liquide ruisseau. Fiévreux, le troisième : on croit entendre deux cellules répétées dans une lancinante pulsation. Le quatrième est un fascinant, dirait-on pour la vue tant il y a un ruissellement lumineux de nuées minuscules de notes brillantes, micro motifs irisés comme une vapeur d’eau au-dessus d’une cascade. La pulsation régulière de la répétition est déjouée par les variations subtiles de dynamique, la symétrie entre les deux pianos, fuyant la sécheresse géométrique, nous semble-t-il, dans l’impossibilité d’arrêter le temps et la musique pour en comprendre les infimes subtilités, enrichissant le thème, joue en miroir légèrement décalé des motifs de l’un à l’autre, d’un effet de miroir ombré. Puis l'évolution lente et saccadée de motifs courts et entêtants, dans une lancinante scansion pressante, oppressante monte vers un crescendo vital, final, comme un spasme libérateur.
Mais encore cet art de la narration d’une musique supposée ne vouloir rien dire d’autre que soi-même : les doigts de fées des deux sœurs semblent décrire, écrire ce qui est pourtant écrit, faux sentiment d’improvisation, suprême élégance de l’interprétation qui trouve sa liberté dans la contrainte.
La Danse hongroise  N°1 de Brahms est un bis vibrant, suivi, croyons-nous, trop capté, ému par la magie du concert, suivi d’une brève pièce d’Érik Satie, probable précurseur de cette musique américaine.

Marseille, théâtre de la Criée,

Lundi 4 mars

Katia & Marielle Labèque

PROGRAMME
Philip Glass (1937-)
The Chase 2 pianos / Stoke’s duet 2 pianos / Etude N°17 Marielle / Etude N° 19 Katia / Etude N°20 Katia
Leonard Bernstein (1918-1990)
Chansons de West Side Story .
Arrangement pour deux pianos d’Irwin Kostal
« Jet Song / Something’s Coming / Tonight / Maria / America »
Maurice Ravel (1875-1937)
Ma Mère l’Oye Un piano, version originale à 4 mains
« Pavane de la Belle au bois dormant / Petit Poucet / Laideronnette, Imperatrice des Pagodes / Les entretiens de la Belle et de la Bête / Le jardin féerique »
Philip Glass (1937-)
4 mouvements pour deux pianos
Photo : Stefania Papparelli


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