samedi, mars 16, 2019

« AVEC LE TEMPS, VA… »




Un instant Proust

d’après

À la recherche du temps perdu

de Marcel Proust

La Criée, 14 mars 2019


            Un fil infime de musique lointaine, un filet de voix d’un infini obscur comme une réminiscence qui peine à surgir de l’ombre d’une mémoire, un souffle enfle enfin doucement, on entend et on comprend :

« Avec le temps, va, tout s’en va… »


Mais, démentant le propos doucement désespéré de Léo Ferré, tout le spectacle va tenter de montrer —de trop démontrer peut-être—que tout ne s’en va pas avec le temps qui, même perdu, peut se retrouver, du moins dans des « instants », si on le recherche, et on le retrouve dans des intermittences temporelles, dans des mécanismes de conscience involontaire, des sensations physiques,  mouvements, odeurs, saveurs, qui condensent et retrouvent des « fragments d’existence soustraits au temps », cette « minute affranchie de l’ordre du temps », révélation qui fonde  À la recherche du temps perdu, qu’Agathe Simon appelle « Instant ».[1] 

Avec l’instant proustien, tout ne s’en va pas du temps, de la mémoire, peut-être figurée avec ses strates, comme le conscient et l’inconscient, par cette étrange boîte à deux niveaux, le haut et le bas, comme le grenier et la cave de la maison métaphorique des psychanalystes, le supérieur, cube rouge éclairé d’une loupiote et d’une baie vitrée latérale, relié par une échelle à l’inférieur, vaste capharnaüm encombré de chaises amassées, ramassées en grappes horizontales, mais aussi empilées vertigineusement, peut-être figuration des cellules, des lignes mémorielles discontinues, percées de vides, des trous de mémoires. De diffuses lumières latérales éclairent d’ombre, si l’on peut dire, cette ossature, ces squelettes, étrange architecture qui, si elle n’était de bois, renverrait à l’architecture industrielle métallique de l'époque. On pense, bien sûr, aux Chaises d’Ionesco (1951) où le vieux couple, sans passé, sans parole, au milieu d’une prolifération invraisemblable de chaises, attend des invités invisibles, issus du néant, qui ne viendront, n’adviendront jamais. Fantômes de cette Recherche du Temps perdu dont le nombre pourrait peupler et occuper symboliquement ces sièges rustiques —dont les mondains recherchés par le dandy s’accommoderaient mal.


Mais le texte ici s’en tiendra essentiellement aux moments de Combray, à l’enfance du Narrateur, à ses relations fusionnelles avec sa mère et sa grand-mère, sa crainte de la sévérité d’un père, tout à coup désarmé dans une scène théâtrale inattendue face à ce gamin fragile, agaçant, attachant et attaché de fétichiste manière au rituel du baiser maternel du soir, ventousé à la joue de maman comme à un sein rebondi. L’ombre de Swann sonne et passe, le docteur Cottard et ses ordonnances alcooliques, mais non les Guermantes et on retrouve des passages du Temps retrouvé, l’expérience de la suffocation des bottines qui réveille le souvenir de la mort de la grand-mère et fait prendre conscience du décalage entre le temps chronologique et le « calendrier des sentiments ».

C’est dans cette pièce le mécanisme du retour mémoriel convoqué, avec l’inévitable scène, demandés à la bonne Françoise, ces « gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques », trempés dans le tilleul ou thé par la tante Léonie ou la grand-mère, lieu-commun qui nous sera habilement épargné par un humoristique mimodrame.

En revanche, c’est par le médium extra textuel du récit, probablement vécu, de la comédienne vietnamienne Hélène Patarot, troublante, touchante, qu’est abordé le sujet de la mémoire. Assise en marge à jardin sur une banquette rouge, on croit d’abord à la grand-mère. Camille de La Guillonnière, Narrateur, mince, frêle, voix douce, veste à rayures du temps, chemise à col rond, cravate, bottines à boutons montants, descendant, sans condescendre de sa hauteur, prend un manteau et, tendrement, le passe à la vieille dame. Puis, aux questions qu’il lui pose, sollicitant sa mémoire, on a le sentiment qu’il est un médecin tentant de ramener au passé perdu une malade d’Alzheimer. On comprend : 1957, séquelles humaines de la Guerre d’Indochine, arrachement d’enfants à mère, grand-mère, déracinement, placement dans des fermes du Berri, où vécut la grand-mère du Narrateur. Ce récit personnel, même dans sa dimension humaine , est une démonstration un peu laborieuse des faits et méfaits de mémoire, de l’oubli,  car « aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur » :même mère et grand-mère semblent  effacées du souvenir et du sentiment de la comédienne, alors qu’elle a la révélation du retour du temps avec la saveur, sinon d’une madeleine, d’un nem…Ce qui nous vaut la recette du canard laqué…


Les Intermittences du cœur était le titre prévu jusqu’en 1912 par Marcel Proust pour tout le roman qui devient cette Recherche du Temps perdu. Il y a, dans le texte, inépuisable en « instants », d’autres mécanismes de rétention et restitution de la mémoire : les pavés inégaux dans la cour de l’hôtel, le petit « salon-bibliothèque », le choc de la cuiller contre l’assiette, la sensation de la serviette empesée, le « bruit strident d’une conduite d’eau ». Ils suffisaient bien sans leur coller cette démonstration parallèle parasite, alors que ce couple, ce jeune homme attentif et tendre, promenant inlassablement de cour à jardin cette vieille dame meurtrie sur un fond délicat de musique, est touchant, figurant le rapport du Narrateur à la grand-mère, d’autant que, belle trouvaille, lorsque la comédienne s’empare du texte du petit-fils, c’est comme si l’osmose entre les deux, matérialisait le rêve fou, infini, de Proust : « toute cette éternité qui ne serait pas trop longue pour nous deux ».



Certes, on comprend l’intention : les bribes de récit personnel, la déchirante enfance de la comédienne Hélène Patarot, arrachant à Proust lui-même l’expérience des accidents et retours de la mémoire, opère comme une introduction universalisante au problème du temps que chacun peut vivre, ici ou loin là-bas, partout. Cependant, on est gêné par le hiatus stylistique entre cette pièce rapportée et les morceaux vrais du texte, entre la prose poétique de Proust et cette prose prosaïque qui jure par sa platitude ne serait-ce qu’avec l’éclosion des bourgeons des imparfaits du subjonctif qui fleurissent la longue tige flexible de la phrase proustienne libérée, comme les rosiers de la grand-mère, des tuteurs rigides du classicisme. L’actrice étant indochinoise, sans sombrer dans le pastiche, si aisé de deux auteurs contrastés, peut-être pouvait-on opposer le souffle paradoxal de la phrase de l’asthmatique cherchant l’air, d’une ampleur parfois à la limite du maniérisme, au minimalisme maniéré d’une Duras. Au théâtre, tout texte, même le plus modeste, un soupir, se doit d’avoir un style.

Un instant Proust
Marseille, la Criée, du 13 au 16 mars 2019
Mise en scène, lumière, scénographie Jean Bellorini
Avec Hélène Patarot, Camille de La Guillonnière et le musicien Jérémy Péret.
Adaptation : Jean Bellorini, Camille de La Guillonnière et Hélène Patarot Costumes : Macha Makeïeff. Création sonore : Sébastien Trouvé. Perruque : Cécile Kretschmar. Assistanat aux costumes : Claudine Crauland. Assistanat à la scénographie :  Véronique Chazal. Régie lumière : Luc Muscillo.  Régie son : Léo Rossi-Roth. Régie plateau : Rachid Bahloul, Simon Chapuis.
Coproduction La Criée. Création au Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis novembre 2018
 Photos © Pascal Victor


[1] Agathe Simon, « Proust, l’instant et le sublime », in Revue d'histoire littéraire de la France Presses Universitaires de France, 2003/4, Vol. 103, pages 861 à 887.

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