dimanche, juillet 24, 2016

NAGASAKI POST-HIROSHIMA



Madame Butterfly
(1904)
Musique de Giacomo Puccini,
livret de Giacosa et Illica
d'après la nouvelle de John Luther Long et la pièce (1900) de David Blasco

Chorégies d'Orange
12 juillet 2016

    Ayant rendu compte de l'excellente reprise marseillaise de mars 2016 de Madama Butterfly sous le titre de Papillon épinglé, j'en reprends ici l'introduction, les circonstances et origine de l'œuvre : à reprise d’œuvres du répertoire, reprise forcément de présentations répertoriées sur les mêmes.
L’œuvre
    Avant ce chef-d’œuvre, il y eut d’autres œuvres sur le thème : Madame Chrysanthème (1882), roman autobiographique de Pierre Loti. Se mettant en scène crûment, il raconte comment, à Nagasaki, le temps d’une escale de son navire, par contrat légal renouvelable d’un mois, il épouse en juillet une jeune Japonaise qu’il quitte en août, la femme pouvant se marier ensuite sans problème, du moins nous dit-on. Porté par la mode orientaliste et l’exotisme colonial manifeste dans Lakmé de Delibes (1883) qui oppose deux mondes, l’Orient er L’Occident impérialiste, le roman à succès fut mis en musique par Messager (1893). Le galant et ambigu Loti récidivait : il avait déjà écrit Le Mariage de Loti (Rarahu) (1882), évoquant un séjour et un mariage à Tahiti, sans oublier une aventure galante à Istanbul, avec, selon lui, une femme du harem. Beaux succès féminin pour un homme qu’on nous dit amoureux de ses homologues. Sa Madame Chrysanthème, mise en musique par Messager (1893), proche de la future Butterfly par le thème du mariage entre une Japonaise et un marin étranger, n’est pas exactement une victime, c’est une femme intéressée, faisant une bonne affaire, et non amoureuse de l’homme blanc abandonneur comme la future Madame Butterfly de la nouvelle américaine de John Luther Long, devenue une pièce anglaise  mélodramatique (1900) de David Blasco de même titre. Le thème cruel de la geisha épousée, engrossée, abandonnée et suicidée, est ainsi présent dans une actualité sinon une conscience occidentale sûre de son bon droit colonialiste quand Puccini, en 1904, lui donne la finition et la définition qui en font un opéra définitif, qui a éclipsé ces œuvres, qui ne lui ont pas survécu.
      Encore une fois, comme pour Norma, Tosca, tirées de pièces de théâtre, La traviata, d’abord roman puis pièce, Lucia de Lammermoor, La Bohème, adaptées de romans, c’est la musique qui fixe dans l’imaginaire collectif un sujet errant avant son archétypale mise en forme lyrique. Dans un langage harmonique qui n’ignore ni Wagner et ses leitmotive voyageurs ni Debussy et ses raffinements délicats de timbres mais puissamment personnel, Puccini dote son œuvre d’un orchestre riche et fin à la fois qui en fait un opéra symphonique où les trois « airs » sont pris dans la trame serrée d’une musique continue, d’un pittoresque oriental sensible mais qui ne nuit en rien à l’expressive sensibilité universaliste, science musicale savante au service d’une émotion humaine immédiate.
Réalisation et interprétation
    Les contraintes de ce lieu monumental et d'un public à des distances variables mais jamais très proche de la scène même des premiers rangs, dictent la nécessité d'un spectacle visible et perceptible par tous, d'où le spectaculaire de l'ensemble, vaste déploiement de chœurs étagés sur un dispositif scénique qui meuble sans encombrer l'immense plateau : la sobre scénographie d'Emmanuelle Favre, habituée du lieu, en épouse la surface, la mettant en léger relief d'inégales plates-formes de bois reliées par des passerelles semblant flotter sur un plan d'eau de jardin japonais agrémenté de lanternes. La maison traditionnelle locale, sinon de papier, de carton, dont il est question dans le texte, perdant toute hauteur, comme une maison de poupée étalée, semble s'être déployée et ouverte horizontalement en surfaces planes encastrées sinon coulissantes, superposées, la verticalité étant représentée par deux portiques à cour et à jardin et un autre, frontal ; sur un plan plus élevé, figure en coupe l'appartement, le matelas de la chambre ; en retrait, un paravent japonais pour l'ultime intimité du sacrifice ; devant, quelques meubles américains en acajou puis un fauteuil club en cuir marron où trônent la croix de la nouvelle religion de Cio-Cio-San et, tel un dieu absent, Pinkerton en photo.

    À jardin, une statue dorée d'un Bouddha accroupi, aux molles courbes féminines, semble faire un contraste méditatif à la virile et raide statue de marbre d'Auguste surplombant l'empire du théâtre. Plus que deux cultures, deux philosophies opposées mais des pratiques impériales semblables, l'empire du Soleil Levant ayant à été à l'Orient ce que celui de Rome fut en Occident. Et même pouvoir absolu des empereurs respectifs, imposant le suicide à leurs vassaux, comme ici au père de Butterfly.

    Cependant, au défi de l'espace qui dilue les personnages, s'ajoute celui intimiste de la captation télévisée qui singularise les personnes, souvent en gros plan, et exige un intense travail, une direction d'acteurs forcément théâtrale, quasiment cinématographique, intensifiant l'action et le jeu humain, d'autant que, pour la première fois, latéralement, un système de surtitrage permettait aux spectateurs ignorant l'italien de suivre au plus près les péripéties émouvantes du drame. Et il faut dire que, filmée pour France 5 et Culturebox, qui honorent le service public, par Art4 Productions d'Alexandra et Jacques Clément, en association avec France Télévisions et le soutien du Centre national du Cinéma et de l'Image, réalisée magistralement par Andy Sommer, cette captivante captation est remarquable dès le beau générique, ensuite planant de plans généraux survolant le plateau pour les scènes collectives et plongeant en gros plans poignants sur l'héroïne et les individus, bouleversants de proche vérité : la pudique tragédie intime devient inévitablement publique avec la nécessité du sang pour laver la honte personnelle et sociale.

    C'est dire le mérite aujourd'hui des metteurs en scène devant jouer sur les deux tableaux, du théâtre et ses agrandissements nécessaires, d'autant plus à l'échelle d'Orange, et du cinéma et la nécessité de la confidence infime, d'autant plus pour un drame supposé vériste où tout grossissement serait grossier. À juger par ces deux contraintes, on peut arguer de la réussite de la mise en scène de Nadine Duffaut à laquelle on reprochera, peut-être, que si le faste du faux mariage du début se justifie par la poudre aux yeux de l'impérialiste conquérant Pinkerton qui aveugle et brûle l'innocent papillon d'épouse et sa famille, on comprend moins que, la misère avérée de la fin, selon le compte de Butterfly et de Suzuki, leur permette encore les moyens d'avoir, en plus de cette fidèle servante, une autre qui vaque aux travaux ménagers.

    Les costumes japonais, kimonos soyeux chatoyants ou pastel, ombrelles et éventails des dames trottinant à pas menus, forment une fresque colorée sur la tonalité de miel des pierres et les surfaces biscuit des plateformes, dans les lumières dorées d'estompe et d'estampe de Philippe Grosperrin avec de superbes nocturnes lunaires. L'action est ici ramenée, de l'époque de l'impérialiste « politique de la canonnière » occidentale de la fin du XIXe et du début du XX e siècle, se taillant des empires coloniaux, à la période suivant la Seconde Guerre mondiale et, donc, après les bombes atomiques américaines sur Hiroshima et sur Nagasaki où se situe le drame : en un moment où l'impérialisme américain vainqueur s'impose au Japon défait. En effet, belle idée, Pinkerton a apparemment invité à son mariage pour quatre-vingt-dix-neuf ans révocable par mois, le ban et l'arrière-ban de ses collègues officiers escortés de leurs femmes qui viennent assister rapidement à ce mariage comme à un folklorique spectacle, robes corolles technicolor des années 50 (Rosalie Varda), Américaines WASP (White anglo-saxon protestant), de celles que compte épouser pour de vrai le cynique lieutenant comme il l'avoue sans pudeur à Sharpless au moment même de ses noces japonaises. Fatale fête fallacieuse de fausse intégration américaine pour l'innocente Butterfly nippone se croyant devenue la yankee Madame Pinkerton, pardon, B. F. Pinkerton comme elle se plaît à l'appeler, car le fringant officier de la flambante frégate fièrement nommée «Abraham Lincoln » —qui paya de sa vie sa lutte pour la liberté et l'égalité raciale des noirs esclaves— porte, avec un nom au ton de rose, Pinkerton, les prénoms de Benjamin Franklin, autre généreuse figure de « l'América for ever » chantée avec exaltation, Président de la première ligue abolitionniste de l'esclavage, la Pennsylvania Abolition Society en 1785, avant la française Déclaration universelle des Droits de l'homme. Ironie onomastique qu’on ne relève guère… Ici, plus de cent ans après et la victorieuse bombe du 9 août 1945 sur Nagasaki après Hiroshima, c'est la bombance du capitalisme et libéralisme américains, conquérant même les cœurs et asservissant les corps et les esprits.

    À la tête de l'étincelant Orchestre Philharmonique de Radio France, Mikko Franck tout en construisant les grandes lignes des ensembles, polit les bijoux singuliers des timbres de cette partition symphonique et chambriste ; d'entrée, il affûte les arêtes de sabre de la fugue qui tient lieu de tranchante ouverture, celle même, cruelle, que développera le thème de l'officier fugueur. Venus pourtant de divers horizons, Avignon (Aurore Marchand), Nice (Giulio Magnanini) et Toulon (Christophe Bernollin), les chœurs, dirait-on, battent d'un même cœur, d'une unanime pulsation dans les commentaires ironiques et acerbes du mariage, la réprobation horrifiée de la transfuge religieuse dévoilée et reniée, puis, à bouche fermée, ils seront d'une rêveuse poésie qui épouse le langage fleuri de métaphores de Cio-Cio San et Suzuki, parfait contraste avec la brutalité prosaïque de l'officier sans raffinement ni vergogne : il est dans l'opérette et Butterfly est déjà dans l'opéra, la tragédie.

    De l'adorable petit garçon, qui salue avec grâce s'attirant une salve émue d'applaudissements, dont on ne nous communique pas le nom, aux nombreux protagonistes, la distribution est soignée comme toujours par l'oreille de Raymond Duffaut. Pourtant,  le ténor Bryan Hymel, lauréat de prix prestigieux, sollicité par les plus grandes scènes, beau timbre, impeccable ligne de chant, semble quelque peu déplacé en Pinkerton, le rôle puccinien requérant un lirico spinto à la tessiture égale sur tous les registres, au médium corsé assurant l'éclat d'un aigu passant le barrage orchestral nourri que le chef ne lui facilite guère. Il ne mérite en aucun cas les sifflets d'une partie ignorante d'un public qui joue les connaisseurs en insultant les artistes. Pierre Doyen campe un digne Commissaire impérial. Christophe Gay, comme toujours exact, est un digne Prince Yamadori indignement rebuté par une butée Butterfly épinglée, engluée dans un amour qu'elle est seule à ne pas voir bafoué. La basse Wojtek Smilek est le sombre et puissant bonze imprécateur, tandis que le ténor Carlo Bosi est Goro l'entremetteur entre deux mondes, habillé à l'occidentale ou revêtu d'un ample kimono, insidieux, obséquieux, avec le puissant dont il tire profit, insolent, violent même avec les faibles dont il fait commerce, tentant de violer une servante et violentant l'enfant bâtard de l'Américain qui empêche la juteuse revente de la délaissée Cio-Cio San, rivée à son rêve, au richissime Yamadori. Conscience lucide et blessée mais impuissante de cette farce cruelle de son compatriote, dont il pressent l'issue tragique, le Consul Sharpless semble incarné en voix et âme par Marc Barrard, grand baryton aux ombres vocales pleines de délicatesses et de chaleur, touché par cette toute jeune femme, tendrement penché sur l'enfant.
    Brève apparition, silhouette élégante exhalant une jolie voix en quelques brèves phrases, Valentine Lemercier a le rôle ingrat de l'épouse américaine Kate Pinkerton, « cause innocente » du malheur de Butterfly : enceinte des œuvres de l'indigne époux, ce parallélisme maternel rend encore plus digne et touchant le bref échange entre les deus femmes, la victime imminente et celle qui le sera probablement, le marin ayant proclamé dès le début le plaisir d'avoir une femme dans chaque port. Ample voix d'ambre et de miel, doucement chaude comme une consolation, Marie-Nicole Lemieux est une Suzuki tendre et maternelle, sans illusion sur ce mariage et ce mari, fervente pour consulter et invoquer les ottoke, les mânes des ancêtres dont rit Pinkerton, et il faut voir comme elle interroge et scrute la photo du Lieutenant , le dieu de Butterfly, pour en sonder le mystère, pour l'exécrer ou le maudire.

     Ermonela Jaho est Butterfly : silhouette fragile, juvénile, cette petite femme menue ne marche pas, se posant à peine sans peser, elle semble papillonner de ses pas légers, jeu et gestes, corps et visage, physique et physionomie en accord avec la musique jouant le Japon, produit sans doute d'une fine étude et d'une longue et mûre préparation et assimilation du rôle. Sans pesanteur dans le médium, sa voix s'enfle dans une impeccable messa di voce et diminue dans des pianissimi aériens qui passent aisément la rampe orchestrale et l'on regrette seulement que le chef, abusant soudain du fracas des timbales, lui vole un peu le forte de son « attendo », credo final de son grand air mais, capté par cette voix, cette émotion, chose rare à Orange, le public attend pratiquement les derniers accords de l'orchestre pour éclater en salves délirantes d'applaudissements émus de cette interprétation bouleversante de vérité. Il faut la voir sans sa légère et virevoltante robe américaine de tulle rose telles les ailes d'un papillon dont elle porte le juste nom, minuscule insecte difficile à matérialiser avec cette distance scénique, mais représenté sûrement par cet oiseau en cage, de la même couleur, évoquant sans doute aussi le rouge-gorge dont la printanière nidification devait marquer le retour de l'infidèle époux. Repoussée par ce qu'elle croyait sa culture d'accueil, elle passe le fatal kimono du retour tragique aux origines par le suicide. Grandiose fragilité d'Ermonela Jaho.

Chorégies d'Orange
Madama Butterfly
9 et 12 juillet

Orchestre Philharmonique de Radio France
Chœurs des Opéras d’Avignon, Nice et Toulon
sous la direction de Mikko Franck
Mise en scène : Nadine Duffaut.
Scénographie : Emmanuelle Favre
Costumes : Rosalie Varda
Eclairages : Philippe Grosperrin

Distribution 
Cio-Cio San : Ermonela Jaho ; Suzuki : Marie-Nicole Lemieux ; Kate Pinkerton : Valentine Lemercier.
Pinkerton : Bryan Hymel ; Sharpless : Marc Barrard ; Goro : Carlo Bosi ; le bonze : Wojtek Smilek ; le Prince Yamadori : Christophe Gay ; le Commissaire impérial : Pierre Doyen.

Un opéra présenté par Claire Chazal et diffusé le mercredi 13 juillet en première partie de soirée sur France 5 et Culturebox.

Photos : © Philippe Gromelle
1. Deux mondes;
2. Sous Bouddha, l'Américain et la Japonaise ( Hymel, Jaho);
3. L'espoir (Lemieux, Jaho);
4. Sharpless (Barrard), Yamadori (Gay), Goro (Bosi);
5. Dignité de deux épouses (Lemercier, Jaho);
6. Mort de Butterfly.
 

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