dimanche, décembre 20, 2015

OPÉRETTE MARSEILLAISE

 
ESPRIT D’ENFANCE
(I)
PATRIMOINES POPULAIRES À L’ODÉON
MARSEILLE
    Si le nationalisme est odieux et dangereux, qui enferme l’esprit et le corps dans des frontières qui fort heureusement n’existent ni physiquement ni culturellement, s’il faut malheureusement des drames nationaux pour que l’idée de Patrie retrouve un sens noble et contribue à redresser la colonne vertébrale de l’identité et à rester debout face à l’absurde adversité, c’est dans le local, comme disait García Lorca, qu’il faut chercher l’universel et il faut se garder de mépriser avec hauteur ou snobisme des manifestations culturelles dont le succès populaire est de mauvais aloi pour certains, pour ceux qui établissent des hiérarchies, bref, des frontières, à l’intérieur des genres artistiques, entre ce qui serait le grand et petit, voire le « mauvais » genre, la grande et la petite musique, alors qu’il n’y a que la bonne et la mauvaise, chacune à juger, bien sûr, dans son texte et contexte, sans les affronter abusivement entre elles. Boileau, avec morgue, pouvait écrire  ce méprisant distinguo dans la production de Molière :

         Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe,
         Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.

Or, nous pouvons adorer Le Misanthrope sans déchoir de notre esprit critique à rire des Fourberies de Scapin, d’un autre registre, mais du même génial dramaturge et acteur, qui jouait les deux.

Nécessaire Odéon
     Le théâtre de l’Odéon, que certains ont vu en souriant avec condescendance comme une excroissance parasite de l’Opéra de Marseille : à ce dernier le sérieux, à l’autre, le négligeable, avec des programmations d’opérettes apparemment tombées en déshérence, est en train de devenir un lieu où se cultive et refleurit une culture populaire, qui demeure un patrimoine commun en danger.
 
Affiche de la création
Un de la Canebière 
 (22 novembre)
   Même créée à Paris en 1935, Un de la Canebière, livret d’Alibert, Sarvil et Vincy, musique de Vincent Scotto, est un typique patrimoine marseillais de l’opérette.
    L’opérette marseillaise, genre spécifique, a eu son heure de gloire entre les deux guerres et demeure encore une parenthèse de bonne humeur ensoleillée et rose dans la grisaille et le sinistre vert de gris de, l’Occupation. Pour les textes d’une fausse naïveté, René Sarvil (1901-1975) et, pour une irrésistible musique, Vincent Scotto (1874-1952) déjà connu, même internationalement, pour ses célèbres chansons (La Petite Tonkinoise, J’ai deux amours, Prosper, hop la boum, Sous les ponts de Paris, etc…). Avec leur interprète privilégié Alibert (1889-1951), qui intervint aussi dans les textes, ils produiront et même exporteront leurs œuvres à partir des  années 30 : Au Pays du Soleil et La Revue Marseillaise, en 1932, Trois de la Marine en 1933 puis, en 1935 leur coup d’éclat, Un de la Canebière. Le relais sera repris par les productions d’Emile Audiffred pour les paroles et Georges Sellers pour la musique, Au Soleil de Marseille, 1936, Ma belle Marseillaise, 1937, Marseille mes Amours, 1938. Avec la trilogie de Pagnol, qui les précède de peu, ces opérettes fixeront pour le meilleur, et souvent le pire, jusqu’à la caricature, la galéjade marseillaise, pas toujours de bon goût et ne serviront pas toujours l’image de Marseille, figée, fixée dans des clichés réducteurs au long cours. Mais, bon, à choisir, il vaut mieux la galéjade à rire, même lourde, que la trop légère kalach à tuer aujourd’hui.
   On s’épargnera l’exagération marseillaise (du moins celle postulée et exagérée par ces œuvres) en disant que c’est un chef-d’œuvre. Le sujet repose sur un ressort théâtral bien connu : la double imposture, et la double inconstance qui a aussi ses lettres de noblesse. Deux modestes pescadous du Vallon des Auffes, le temps d’un bal, se font passer pour de gros industriels de la pêche pour appâter deux belles, simple vendeuses de légumes, qui elles-mêmes se font passer pour des stars de cinéma. En parallèle, le double adultère d’un couple mal assorti et les jeux du je t’aime et tu ne m’aimes plus, les dépits amoureux et le défi de maintenir l’imposture d’une usine de sardines fantôme avec les coups de théâtre à tiroir d’un faux-vrai héritage non d’un oncle d’Amérique mais d’une tante de Barbentane pour soutenir le mirage de l’entreprise.
Le Plus beau tango du monde
     Autour de ce mince canevas circulent de minces, minces héros et le texte rame bien bas. Et pourtant, avec un décor qui se ressent des misères du temps, Jacques Duparc (incarnant par ailleurs pittoresquement Girelle), réussit l’exploit de remplir pleinement une œuvre un peu creuse, essentiellement grâce à des comédiens qui remplissent de façon étourdissante des personnages assez vides, donnant vie, dynamisme et une gaîté contagieuse à cette folle farandole, inconsistante sans eux. Tous sont à citer : seule vraie voix de la troupe, Caroline Géa charme d’un timbre aussi joliment fruité que les fruits qu’elle est supposée vendre, avec sa juvénile complice Virginy Fenu ; Simone Burles est une Margot d’un abattage exalté, un tempérament de feu et Carole Clin est la sereine adultère délurée pleine d’allure, de vaudeville. Leurs partenaires masculins se répartissent en un duo des deux séducteurs séduits, Duparc en solide Girelle baryton, Grégory Juppin, ténor jeune premier, suivis, comme leur ombre par un lumineux Florian Cleret qui est un Pénible innocent (aux mains pleines), inénarrable travesti de Tante Clarisse, d’un naturel irrésistible dans le faux du personnage. La distribution des acteurs plus ou moins chanteurs est complétée par Antoine Bonelli un Bienaimé des Accoules impayable (il paiera la facture vraie de la fausse usine), Michel Grisoni, cocasse cocu, Guy Bonfiglio, poutinesque Garopouloff, et Jean Goltier moussaillon et maître d’hôtel. Un quatuor de danseurs du ballet de l’Opéra Grand Avignon (Bérangère Cassiot, Aurélie Garros, Anthony Beignard, Alexis Traissac) donnent vie aux jolies danses et deux figurants Marc Piron et Bruno Simon ferment le ban.
     Dominique Trottein, avec entrain, dirige cette musique légère avec dix musiciens et l’on goûte, il est vrai, avec une saine naïveté, des airs, des danses datées, fox-trots, charlestons, tangos, javas, au charme désuet mais prenant : J'aime la mer comme une femme, Les Pescadous...!, Le plus beau tango du monde, Vous avez l'éclat de la rose, Un petit cabanon, refrains, crincrins qui hantent encore la mémoire, du moins, sans doute, de la dernière génération à les connaître. Ce public fredonne, d’abord presque timidement, à mi-voix, ce qui devrait être un hymne marseillais festif affirmé, triomphant de joie : Cane... Cane... Canebière, en chœur. Et le cœur se serre : cette partie du folklore marseillais, qui vit encore  dans la mémoire des plus anciens, qui les connaissent sans qu’ils en connaissent forcément les auteurs, anonymat marque du succès qui a marqué une époque, semble un patrimoine, naïf et populaire, en déshérence. Puisse l’Odéon le revivifier pour lui donner, avec un regain de jeunesse, une seconde vie.

Théâtre de l’Odéon, Marseille,

Un de la Canebière,
De Vincent Scotto
21 et 22 novembre
Orchestre du Théâtre de l'Odéon : direction de Dominique Trottein
Mise en scène : Jacques Duparc.
Distribution : 
Caroline GÉA, Simone BURLES, Virginy FENU, Carole CLIN, Grégory JUPPIN, Jacques DUPARC, Florian CLERET, Guy BONFIGLIO, Antoine BONELLI, Michel GRISONI, Jean GOLTIER.
Photo Christian Dresse 
 :
G. Juppin et Caroline Gea .

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