mercredi, octobre 07, 2015

Amérique latine


MUSIQUE ET PATRIE

    Le moi est haïssable, disait Pascal. Pourtant, il n’existe qu’à l’échelle d’un simple individu. Mais quand il affecte et infecte au niveau d’une communauté, c’est l’abominable nationalisme dont on sait les horreurs qu’il a pu provoquer et provoque encore. Aussi, s’il y a des musiques « nationales », elles n’appartiennent pourtant à personne car la musique est universelle et, dès qu’elle le mérite, elle devient le domaine de tous. Elisabeth Schwarzkopf disait, avec une arrogance et une suffisance nationalistes, que seuls les Allemands devaient chanter les lieder, fermant la porte aux autres, injuriant ainsi nombre de grands interprètes non germaniques qui leur ont rendu hommage et s’y sont illustrés.
   Ceci dit, sans que cela invalide nombre de magnifiques interprétations de musiques « nationales » interprétées par des « étrangers » (si l’on peut être étranger dès qu’on entre sincèrement dans une musique que l’on aime), il est vrai qu’un interprète « national » apporte toujours une touche, une note, une émotion ou une motivation sensible à cette musique venue d’ailleurs.
    Trois concerts récents me paraissent illustrer ce propos. Voici le premier.

I

Extraits de la Misa criolla et Canto general par l’Octet vocal d’Aix-en-Provence,
Chapelle de Saint-Mitre,
13 septembre 2015

    Né en Argentine, médecin, guitariste concertiste, compositeur et chercheur en musicologie, professeur de guitare au Conservatoire royal supérieur de Madrid, Jorge Cardoso, auteur de plus de quatre cents compositions pour guitare soliste, pour nombre de combinaisons instrumentales ou orchestrales de l’instrument, jouées et enregistrées par quelque deux cents interprètes différents, après avoir parcouru quatre continents, gravé quarante disques, invité de festivals et de salles prestigieuses de concert, ayant choisi de vivre chez nous, est digne d’un meilleur sort.
    Dans cette pimpante et simple chapelle d’Aix, fondateur de cet octuor vocal, ou octette en français, directeur de l’ensemble, il présentait modestement son ambitieuse transcription personnelle de deux œuvres très connues du répertoire latino-américain.
    La célèbre Misa criolla (1963) de l’Argentin Ariel Ramírez, est dédiée à Elisabeth et Regina Brückner, deux religieuses allemandes qui aidèrent clandestinement des prisonniers d’un camp de concentration nazi. Les textes liturgiques ne sont pas chantés en latin mais traduits en espagnol pour les rendre plus accessibles au peuple, comme le permettait le Concile Vatican II —et comme le faisaient les jésuites autrefois, ce qui leur valut, entre autres imputations, la dissolution de leur ordre et leur expulsion au XVIIIe siècle. Cette messe a été tellement entendue qu’on la redoute usée de tant de répétitions. Cependant, on rend grâce aux arrangements subtils de Cardoso, les entrées à deux guitares des morceaux par Sylvie Dagnac et lui-même, dans une sorte de répons, de passage du relais instrumental parfaitement agencé, les accompagnements des pupitres originaux confiés ici aux voix, aux onomatopées, réduits à de discrètes maracas, nous en renouvellent avec bonheur l’écoute, du moins de deux extraits, de ce « Gloria » brillant et exalté à la douceur lumineuse d’un « Agnus dei » plein de ferveur.


    Le Canto general. Pablo Neruda, le grand poète chilien, le polissait depuis 1938 et le publia en 1950, grandiose épopée de deux cent trente et un poèmes, plus de quinze mille vers, à la fois chronique historique et encyclopédique de toute l’Amérique latine. Pour le film policier et politique de Costa Gavras, État de siège (1972), prémonition de ce qui allait survenir au Chili, Mikis Theodorakis en avait mis en musique quelques poèmes, attelé à en mettre d’autres textes en musique à la demande de Neruda, tâche complexe et résultat compliqué, très alourdie orchestralement, difficile d’accès à l’hispanophone, le Grec n’entendant pas le castillan… Le musicien espagnol Gonzalo Reig, avec la collaboration de Jorge Cardoso, en fit une version plus authentiquement latino-américaine, qui agréa même Thedorakis. Par ailleurs, Cardoso, fidèle à ce travail, en épure la partie instrumentale d’origine, très variée avec des instruments folkloriques peu accessibles et difficiles à pratiquer, réduits ici à quelques percussions, et nous régale d’habiles et convaincantes transcriptions pour les voix de son octette, permettant d’alterner harmonieusement passages solistes et tutti.

    Les voix sont belles, homogènes, de la fraîcheur des soprani, la luminosité des ténors, à la couleur des alti et des basses. À tour de rôle, les chanteurs disent, déclament les textes, malheureusement, la réverbération de la chapelle, et sans doute un manque forcé de répétitions, les rendent inaudibles sur la musique, l’équilibre restant à trouver entre le parlé et le chanté. Les deux guitares préludent, dialoguent, commentent, tissu doré arachnéen d’une grande finesse, d’un grand respect musical pour l’œuvre d’origine, mais font une autre œuvre originale à son tour de cette transcription qui fait du grandiose oratorio épique une émouvante célébration intime.
    Finalement, ce latino-américain, en remplaçant les instruments folkloriques initiaux par les voix instrumentalisées, arrache ces œuvres au pittoresque décoratif qui en masquait l’essentiel, pour les rendre à une essence universelle.

Chapelle de Saint-Mitre
Misa criolla d’Ariel Ramírez ; Canto general (P. Neruda, M. Theodorakis/ J. Cardoso)

Octet vocal d’Aix-en-Provence
Direction, Jorge Cardoso.
Guitares : Sylvie Dagnac, Jorge Cardoso.
Soprani : Catherine Bocci/Marion Rybaka ; alti : Florence Blanc/Anne-Gaëlle Peyro ; ténors : Miguel Camacho/Nicolas Sohéylian ; basses : Yves Bergé/Guillaume Barralis.



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