mercredi, février 25, 2015

FÉVRIER MUSICAL ET LYRIQUE


CONCERTS À MARSEILLE

   Au cœur de l’hiver, la chaleur du chant… Marseille, ville musicale et lyrique. À peine éteints les feux et Caprices de Marianne pour clore janvier, le mois de février s’égrène avec une enfilade de perles de concerts.
     Ainsi, rien que dans la première semaine, on pouvait entendre, le 6, au Corbusier, l’ensemble Baroque graffiti, avec Sharman Plesner au violon et Jean-Paul Serra au clavecin, dans un concert déjà présenté la veille à Aix, au Musée des tapisseries,  de sonates pour ces deux instruments du trop peu connu Chevalier de Saint-Georges, surnommé « Le nègre des lumières »  qui fut le protégé de Marie-Antoinette, arrogante mais originale reine qui illustrait de la sorte son non conformisme en promouvant, au grand dam de la cour, un compositeur et chef d’orchestre noir, par ailleurs célèbre duelliste. 
    Nous avons eu, les 6 et 7, « La folle Criée » en association avec le festival de piano de la Roque d’Anthéron, des concerts mémorables, avec, à l’affiche Claire-Marie Le Guay, le Ricercar Consort et Philippe Pierlot, Café Zimmermann avec Céline Frisch et Pablo Valetti, Rémi Geniet, le Trio Chausson, Marina Chiche et Emmanuel Strosser, Anne Queffélec..
    Mais cette folle semaine musicale était ouverte par Marseille-Concerts le lundi 2, aussi à la Criée, avec son premier concert de jazz, « Cross over fantaisies », croisant justement jazz et musique classique. Le second eut lieu le 17, toujours à la Criée, avec l’ensemble Belmondo, « Family sextet », belle famille de musiciens avec Yvan Belmondo au saxophone baryton, Lionel Belmondo au saxophone ténor, soprano et flûte, Stéphane Belmondo, trompette, mais aussi, de la même tribu, pères et fils, Jean-Philippe Sempere, guitare, Sylvain Romano, contrebasse et Jean-Pierre Arnaud, batterie : unis dans une culture commune pour une musique ensoleillée, fiévreuse mais festive.

Vaillante diva
      Le vendredi 13 fut un jour de chance puisque nous eûmes celle de courir à l’Opéra pour y entendre la merveilleuse Patrizia Ciofi, presque Marseillaise d’honneur tant elle nous honore et régale de sa présence, à laquelle la mezzo Clémentine Margaine donna la réplique, sous la direction de Luciano Acoccella qui ouvrit et rythma les parties vocales par l’ouvertures du Barbier de Séville à laquelle on prête toujours, a posteriori, l’esprit comique de l’opera buffa, alors que ce fut d’abord celle d’Elisabetta, regina d’Inghilterra, opera seria, ce que nous rappela l’interprétation peu bouffe du maestro. Celle de Roberto Devereux  eut la volupté  contenue de l’œuvre, de cet amant charnel ou platonique de la Reine dite Vierge et celle Semiramide, une grandeur antiquisante.
Patrizia Ciofi (© Borghese)
      Ayant la voix de Patrizia à l’oreille, disons au cœur, dès son premier récit et air, tiré de la rivale malheureuse de la reine d’Angleterre encore, Maria Stuarda, «O nube che lieve...Nella pace del mesto riposo», au-delà de ce timbre à la couleur boisée, je sentis un voile gênant pour la cantatrice, mais son métier est tel qu’avec l’échauffement, on ne sentit nulle difficulté et l’on vibra de ses colorature vertigineuses autant qu’expressives. Sa lettre et son adieu de Traviata, «Teneste la promessa...Addio del passato», furent bouleversants de vérité et vocalement servis en émotion par cette même gêne de la voix : il s’agissait bien d’une mourante qui chantait. Même émotion dans la supplique au ciel de Luisa Miller et, dans un répertoire mozartien inhabituel, l’air de fureur de l’Électre, d’Idomeneo, on se demande comment une voix si douce peut exprimer un tel déchaînement de haine.
Clémentine Margaine
      À côtés de la grande soprano qui la parraine, avec seulement deux airs solistes pour quatre à Patrizia, Clémentine Margaine mezzo soprano, séduit par la sonorité saine d’un timbre chaleureux, voluptueux, d’une voix puissamment et bellement cuivrée, très égale dans tous les registres, aux aigus faciles. Elle est d’abord Neris, servante fidèle jusqu’au sacrifice de la Medea de Cherubini, avec un phrasé large qui convient à la noblesse de ce morceau néo-classique, d’une grande beauté vocale. On s’étonne d’entendre en italien, par une française, l’air de La Favorite de Donizetti «Oh, mio Fernando !», toujours un déploiement vocal plus somptueux peut-être que passionné. Dans les duos, les deux cantatrices rivalisent de virtuosité et, enfin, dans le dernier, entre Norma et Adalgisa (que Patrizia chante partition à la main avec des mimiques malicieuses envers son public qui l’adore), c’est la beauté alliée à l’émotion offerte par les deux et partagée par la salle et, juste au moment des bis réclamés par une salle enthousiaste et insatiable, l’aveu de sa grippe par Patricia Ciofi. La barcarolle des Contes d'Hoffmann d’Offenbach achevée, à peine entamé le duo des fleurs de la Lakmé de Delibes, la vaillante Patrizia dans son chant, vaillante dans son stoïcisme, est vaincue par la toux mais triomphe par le courage d’avoir tenu jusqu’au bout d’un concert périlleux par sa difficulté et par son état de santé qu’elle avait tu jusque-là. Bravo l’artiste, merci.
Luciano Acocella

 Lyricopéra d'art et d'amour
    Tomber amoureux d’une voix et célébrer l’amour ou les amoureux, ce fut le lendemain, pour la Saint Valentin, le samedi 14.

    Marthe Sebag, inlassable bonne dame est devenue, avec Lyricopéra, au sens le plus noble, la dame patronnesse des jeunes chanteurs qu’elle patronne exactement, dans le Temple Grignan, en leur offrant la possibilité de s’y produire. Corps et âme, elle se dévoue pour y donner des concerts lyriques  (et même une master class qui commença le 16 pour finir le 21 par un récital des jeunes stagiaires). Elle tâche d’y inviter de jeunes chanteurs prometteurs ou qui ont déjà tenu leurs promesses. Accompagnés par la pianiste Marion Liotard, maître de chant dans le malheureux CNIPAL perdu, mais très sollicitée, on y entendit, dans des airs et duos d’amour de l’opéra la soprano Chrystelle di Marco, une découverte, une voix qu’on ne peut entendre sans l’aimer et la quitter sans l’espoir de la réentendre bien vite.
Chrystelle di Marco
     Le ténor géorgien Irakli  Kahidzé, issu de ce CNIPAl dont on ne déplorera jamais trop la fin, devait être son partenaire mais les horribles événements du 7 janvier ayant resserré les contrôles aux frontières, il ne pu obtenir son visa pour être à temps chez nous. Au pied levé, c’est notre grand ténor marseillais, et international, Luca Lombardo, qui accepta aimablement de le remplacer. Une occasion pour nous de saluer encore cet artiste à l’admirable carrière dans le monde entier, assez modeste et généreux pour être des nôtres et patronner cette jeune partenaire.
       Évidemment, en cette Saint Valentin, l’amour était au programme avec ses airs et ses duos, d’harmonie entre les amants même au destin malheureux comme Tosca et Mario, chantant la naissance (bien rapide) de l’amour comme Mimi et Rodolfo ou l’amour à mort comme Santuzza et Turiddu de Cavalleria rusticana. Dans ces trois rôles, soprano dramatique le premier, soprano lirico spinto le second, et le dernier, soprano dramatique aux limites du mezzo, puis, en bis, le soprano néo-classique ou Falcon de Norma, Christelle di Marco déploya, avec un engagement passionnel (qu’elle devra maîtriser pour protéger son magnifique organe), le tissu somptueux d’une voix puissante, large sur toute sa tessiture, facile, d’une couleur qu’elle sait varier du rouge sombre du médium au noir des graves et à l’éclat lumineux des aigus éclatants. Bonheur d’une découverte. Et inquiétude et incompréhension qu’une telle voix ne trouve pas d’emploi sur nos scènes.
Luca Lombardo (© Gilles Swierc)
    Simple, souriant avec une tendresse de grand frère protecteur, Luca Lombardo donne la réplique à cette jeune pousse et pousse, sans jamais pousser, la lumière d’une voix lumineuse, expressive tant dans la nuance musicale que du texte (à faire pleurer dans le lamento de Mario de Tosca, si galvaudé, senti de l’intérieur). Dans l’ingratitude d’un concert sans l’appareil de la scène, du théâtre, il semble vivre non seulement ce qu’il dit et chante mais existe même lorsqu’il est muet à l’écoute attentive de sa partenaire, réagissant finement, sans jamais en faire trop, vibrant à chaque mot ou note qu’elle émet. Un artiste.
    Au piano, Marion Liotard, valeureuse partenaire, rompue au chant et au récital, semble faire corps avec les deux chanteurs plus que les accompagner. Elle arrive presque à nous faire oublier l’orchestre en nous détaillant amoureusement l’intermezzo rêveur de Cavalleria rusticana. En bis, il électrise la salle avec la passionnelle chanson napolitaine Dicitenccello vuie, aveu détourné, puis direct, d’amour. Amoureuse Saint Valentin. Merci, amis. Merci Marthe.

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