mercredi, mai 01, 2013

CHRONIQUE DE DISQUES






Belle moisson printanière de disques ! D’abord,
Mélodies de Francis Poulenc « du côté d'Apollinaire » par David Lefort, ténor, 
Philippe Guilhon-Herbert piano, un disque SAPHIR productions.

Judicieuse réédition ou tirage nouveau de ce disque de 2004 en cette année où l’on commémore le cinquantième anniversaire de la mort de Francis Poulenc (1899-1963). Compositeur et pianiste, Poulenc est auteur de près de deux cents mélodies ou chansons, accompagnées pour la plupart au piano. Lui-même écrivait ceci :

« Si l’on mettait sur ma tombe : ‘‘ci-gît Francis Poulenc, le musicien d’Apollinaire et d’Éluard’’, il me semble que ce serait mon plus beau titre de gloire. »

Excessive affirmation sans doute si l’on considère l’abondance et la qualité de sa production instrumentale, son opéra mondialement célébré Le Dialogue des carmélites, sa lyrique Voix humaine sur un texte de Cocteau, mais vraie sans doute par son évidente passion pour la poésie avec ces deux références, Apollinaire, dont il mettra en musique Les mamelles de Tirésias, un opéra-bouffe (sous-titré par le poète « drame surréaliste »), et une cantate sur des poèmes d’Éluard : en somme, un poète qui illustre une première modernité surréaliste pendant la Première Guerre mondiale jusqu’à celui qui en sera une incarnation à l’orée de la Seconde.
Néanmoins, le choix de ce disque se place « du côté d’Apollinaire » qui se taille la part du lion avec quatorze poèmes mis en musique sur trente-deux mélodies retenues par le CD, pratiquement la moitié. Mais l’on y trouve aussi Max Jacob avec deux poèmes (Parisiana), un brévissime texte de Raymond Radiguet, le tout jeune auteur du scandaleux Diable au corps, un Portrait en prose de Colette, le Dernier poème de Robert Desnos, d’autres de Maurice Carême, pour finir six poèmes de Ronsard. Bel éventail poétique et musical dont nous signalons, en particulier, l’émouvant poème Bleuet d’Apollinaire. Le poète est au front pendant la Grande guerre, sans doute dans une tranchée où il recevra une blessure à la tête en 1916 et, affaibli, il mourra pratiquement deux jours de l’Armistice du 11 novembre 1918. Loin de s’attendrir sur lui, il s’adresse, dans une rêverie mélancolique, à ce «  jeune homme de vingt ans/ Qui a[s] vu des choses affreuses », qui ne sait « pas ce que c’est que la vie », qui connaît « mieux la mort que la vie ».

Bouleversante interprétation faite de simplicité du ténor David Lefort, accompagné au piano par Philippe Guilhon-Herbert. Cette voix qui sonne si jeune, au timbre clair et doux, se plie sensiblement au texte d’Apollinaire et à la musique de Poulenc. Venu tardivement au chant, le ténor David Lefort a justement remporté en 2001 le Prix Francis Poulenc au Concours Le Triptyque, s’étant mérité par ailleurs une mention spéciale en 2002 au concours Pierre Bernac, grand mélodiste français qui reste un modèle. On apprécie la clarté, l’intelligibilité de la diction, qui ne se démentiront pas tout au long de ces trente-deux mélodies.
Avec le lieu commun usé de « style français », pour ce qui est de la mélodie française, on a l’habitude d’interprétations salonardes, précieuses et affétées, d’une vocalité affectée confinant à la fadeur. On ne dira pas que David Lefort y échappe complètement ne serait-ce qu’avec ces r roulés et ces e muets un peu trop audibles qui donnent quelque chose de désuet, une patine d’époque, de Belle époque révolue en arrière-plan de son interprétation. Pourquoi pas ?, puisque, justement, le clin d’œil du titre, « du côté d’Apollinaire » renvoie aux « Du côté de chez Swann » et « Du côté des Guermantes » du contemporain Proust de À la recherche du temps perdu. Cependant, s’il n’est pas toujours celui qu’on a l’habitude d’entendre dans ce répertoire aux trop nombreuses références, le ténor, tout en évitant évanescences et déliquescences, crée un climat bien personnel fait de fraîcheur, d’une certaine naïveté touchante qui le sauve des maniérismes agaçants, glacés de ce « bon goût » qui serait prétendument l’apanage de la France, mais qui réduirait alors sa musique à un provincialisme à l’échelle mondiale, contredisant son universalité. Au contraire, la couleur du timbre, élégiaque souvent, la douceur de ses attaques, la palette pastellisée de ses nombreuses nuances, demi-teintes, voix mixte, sans appui excessif —au risque parfois d’un certain sentiment d’instabilité vocale— prêtent à l’ensemble une vraie cohérence et une personnalité attachante. Le piano de Philippe Guilhon-Herbert a l’amicale complicité de ne pas rivaliser de présence avec le ténor au risque, lui, de sembler au second plan parfois. Cependant encore, il y a une jolie connivence et cohérence de niveau qui fait que le disque tire son charme d’une certaine fragilité qui sied bien à la poésie en musique ici servie.


Le second disque, THE CHIVERS COLLECTION, Masterpieces for guitar, chefs-d’œuvrs pour la guitare, a une triple originalité : il met en parallèle deux grands compositeurs du XXe siècle, le Catalan Federico Mompou (1893-1987), connu surtout tour son œuvre pianistique, le Britannique Benjamin Britten (1913-1976), honorant de leur musique un instrument insolite dans leur œuvre : la guitare. Dans ce CD, ils font trio de haut niveau avec Manuel Ponce le Mexicain (1882-1948) et, à leur service, le guitariste classique virtuose et producteur Dana Chivers. Conseillant ce beau disque, on invitera à une écoute attentive « Cuna », tiré de la Suite compostelana de Mompou composée en 1962,  douce berceuse d’un ascétisme musical minimaliste, une note et un écho arpégé, que Chivers produit avec un simplicité monacale.
Beau parcours de Dana Chivers, Californien universel : étudiant en Espagne la guitare auprès des meilleurs maîtres, se perfectionnant en France auprès de la grande Nadia Boulanger, plié à tous les styles de musique, de la baroque (Monteverdi) à la contemporaine (Penderecki et Boulez), il est désormais établi près d’Aix d’où il rayonne par ses concerts auxquels s’intègre souvent son fils David, violoniste virtuose, formant le Duo Chivers. Ils ont signé trois disques originaux encore, révélant des musiques et des compositeurs inconnus ou mal connus. Ici, c’est la surprise du magnifique Nocturnal op. 70  (1962) de Britten, toujours poétique, qu’on n’attendait pas dans cet instrument si marqué par l’Espagne.
Les deux composteurs hispaniques, Mompou et Ponce, ont en facteur commun leur travail avec l’illustre guitariste Andrés Segovia (1893-1987), à qui l’on doit le renouveau de la guitare classique au XXe siècle. Il est le commanditaire et le conseiller de Ponce pour ces  21 Variations sur la Folie d’Espagne, thème fameux pendant les XVII e et XVIIIe siècle qui revit ici sous les doigts délicats et puissants de Dana Chivers. 
Un reproche, les plages du disques ont une numérotation par œuvre et non continue, ce qui ne facilite pas la réécoute.
Rappelons d'autres disques de Chivers, l'un en soliste, l'autre, avec son fils David :





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